AOUCHEM (Tatouage)

« Le signe est plus fort que les bombes » Choukri Mesli

L'artiste Choukri Mesli

Dans son hommage  à l’artiste peintre Choukri Mesli qui nous a quittés en novembre 2017, Abrous Mansour collègue et compagnon de route, mais aussi de combat pour la reconnaissance des artistes Algériens, nous parle d’un homme dont la modestie et la pudeur ne l’ont aucunement empêché de dire, face à un ministre de la culture, « son Algérie, son Algérie coloniale de l’extrême humiliation, son Algérie indépendante rêvée, façonnée par son ardeur de pédagogue, sa hargne de créateur, son Algérie des causes inégales, des injonctions morbides. Il a dit son amour pour les nouvelles générations d’artistes qui sortaient de l’école des Beaux-arts, et lui signe totémique, parmi tant d’autres, scarifiait son désir dans leur humus de vie. Je l’ai lu, attendri, effondré, par la mort de Baya. Il écrivait « le merveilleux a clos son parcours ». Que le tien, déjà merveilleux au-delà de toute espérance, dure tant que l’ennemi dure, tu es notre profondeur stratégique, notre ressource humaine et éthique, où l’énergie domine la paresse, le complot. » Mansour Abrous était enseignant à l’École supérieure des Beaux-Arts d’Alger, et est actuellement directeur de la culture à Créteil en France. Il est l’auteur de « Les Artistes algériens Dictionnaire biographique 1917-1999 » Casbah Ed., Alger 2002.

« Ce Dictionnaire plaide pour restituer la présence d’artistes algériens, mille sept cent cinq biographies (1324 plasticiens, 118 spécialistes de l’art musulman, 151 designers et 112 photographes) et quatre-vingt-dix années de production artistique (1917-2006). L’Algérie est froissée, ses porteurs de lumière, ses artistes essaient de la dresser au soleil, face à la lumière. Et dans cet effort, aujourd’hui, ils savent qu’ils ne sont pas nombreux. S’il fallait fixer une parole, ce serait bien la seule d’ailleurs, en direction de notre jeunesse gorgée de désespoir « Jeunes adolescents de Djanet ou de Tamanrasset : relevez la tête ! Regardez quels ancêtres magnifiques, avec de superbes artistes ». « Malika Hachid dans « Le Tassili des Ajjer. » « En Algérie, il y a urgence à l’utopie ».

Tahar Djaout, a fait de son côté, et du vivant de Choukri Mesli un magnifique hommage à l’artiste et à ses œuvres. Une célébration aussi, une reconnaissance forte, pleine et entière de la femme algérienne « porteuse de l’alphabet » dépositaire, gardienne et passeuse du patrimoine et des traditions immémoriaux algériens.

Myriam Kendsi, elle-même artiste peintre algérienne, synthétisera avec rigueur et justesse le contexte dans lequel a évolué l’artiste, les influences qui l’ont agies, le contexte sociopolitique passé et actuel de l’Algérie, les obstacles multiples auxquels ont été, sont confrontés les artistes Algériens dans leur ensemble. Les Belles Sources

« Dans cette géométrie du désir, fusionnent des symboles millénaires, resurgissent les gestes primitifs qui décorent et codent pour magnifier ou appeler l’amour, la fécondité, la fidélité, pour convoquer le malheur ou l’anathème. L’amour et l’inquiétude sans âge guident les mains qui tracent des signes pour interpeller, glorifier, protéger, attirer, posséder. Mains toutes-puissantes  de femme qui balisent, exaltent, transfigurent, établissent le sens et le désir. Sur quelques-unes des gouaches apparaissent les femmes elles-mêmes, tatouées jusqu’au nombril. La femme porteuse de l’alphabet, porteuse du pouvoir. Choukri Mesli place ses œuvres sous le signe de Tin-Hinan, la femme qui commande aux hommes. Sur les « palimpsestes » (titre de   l’exposition), les rêves, les figures s’accumulent, se chevauchent, se supplantent. Les formes, parfois, demeurent embryonnaires, se rétractent, se figent dans l’esquisse. Elles s’effritent, laissant une impression de parchemin séculaire, de bas-reliefs aux dorures écaillées. (…). La femme de Mesli est sensualité, séduction, désinvolture, mémoire. Elle nous incarne, nous prolonge et nous multiplie. Elle dissipe nos anxiétés. Dans un tableau intitulé « Je suis heureuse », la femme nous dévoile sa tête : un croissant de minaret. Elle confirme son appartenance au rêve, elle intègre un monde féerique bâti par une imagination d’enfant. » Tahar Djaout, Choukri Mesli, géomètre du désir, Algérie Actualité, Alger, 17-23 mai 1990

Choukri Mesli

Disparition de l’un des fondateurs de la peinture moderne en Algérie

Parler de la peinture algérienne, c’est parler du nord de cette Afrique, du sud de la Méditerranée, paysage ô combien sanctuarisé par ma mémoire visuelle et olfactive, cette Algérie des origines où s’affrontent tant d’identités, tant d’histoires, tant de lumière, tant de passion et de violence. Parler de ce pays c’est témoigner de cette histoire foisonnante, multiple et désespérée, nœud de tensions identitaires multiples.

Choukri Mesli 33

Les questions identitaires sont prégnantes, lancinantes y compris dans les arts plastiques, qu’elles soient liées au genre ou aux origines, une quête sans fin et sans fond et une tentation de l’effacement, du recouvrement des lignes à franchir ou à transgresser. Les luttes de libération et les indépendances dans tout le Maghreb ont vu éclore des écoles de peinture qui seront placées au cœur des contradictions de la société. Les artistes iront interroger leurs rapports à la nation, au peuple, aux traditions culturelles, aux conséquences de la colonisation, et l’Algérie sera le pays du Maghreb le plus victime de l’acculturation et de la spoliation identitaire, des arts plastiques à l’architecture des villes.

Certains artistes ont su parler de la modernité au-delà des appartenances, tout en prenant appui sur les cultures populaires dont ils ont transposé la réalité profonde. Le peintre Choukri Mesli, qui vient de nous quitter, fut l’un d’eux. Cet artiste né en 1931 à Tlemcen est un des fondateurs de la peinture contemporaine algérienne. Élevé par un grand-père enseignant en langue française et surtout mélomane, il a grandi dans une famille nationaliste qui quittera Tlemcen pour s’installer à Alger en 1948 où il réalisera ses premières gouaches.

En 1950, Mesli participera à la revue Soleil, proche d’Alger républicain, le journal où écrivait Kateb Yacine ou Albert Camus, tout en exposant au salon des orientalistes. Il fut l’élève de Racim le miniaturiste à l’École des Beaux-Arts d’Alger, avant d’y revenir comme professeur lui-même après avoir créé et participé au groupe Aouchem (tatouages) dont le manifeste fut une véritable revendication politique appelant à redéfinir l’identité algérienne, à la relier aux arts populaires de son patrimoine et surtout à l’inscrire dans l’africanité.

Ce sera donc une peinture du signe, que l’on retrouve inscrit dans les tapis, les poteries, le graphisme mural des maisons et sur le visage des femmes sous la forme de tatouages. On assistera à la même recherche au Maroc avec Ahmed Cherkaoui avec qui il exposera à Paris, ou plus tard chez Farid Belkahia.

Mesli fondera en 1963, avec notamment Baya, Ali Khodja et Issiakhem, l’Union nationale des arts plastiques (UNAP), une organisation du Front de libération nationale (FLN)1 et qui ne se séparera du parti qu’en 1989 sous la présidence de Chadli Bendjedid. Le plasticien quittera l’Algérie durant la « décennie noire » des années 1990, sur le conseil du directeur de l’École des Beaux-Arts, Ahmed Asselah, lui-même assassiné avec son fils Rabah le 5 mars 1994. Mesli arrêtera de peindre.

Choukri Mesli (6)

 Toute sa vie, sa création sera à la fois pétrie, mais aussi interrompue par le politique et ses symboles. Ses peintures sont remplies de corps de « femmes tatouées jusqu’au nombril, porteuses de l’alphabet », dira l’écrivain Tahar Djaout. Des femmes sans visage, juste des corps aux formes sculpturales, quelquefois sous le signe de Tin-Hinan, la reine mythique des Touaregs, la femme qui commande aux hommes. Des femmes-palimpsestes inscrites dans la mémoire de cette Afrique du Nord qui avait perdu son imaginaire, voire son inconscient. Les femmes de Mesli sont exubérantes de couleurs, empreintes de sensualité, charnelles, le corps est signe chez lui et « plus fort que les bombes », dira-t-il.

Choukri Mesli 55

 Par son œuvre, Choukri Mesli a questionné et objectivé les tensions de sa société, mais aussi l’histoire de l’art du Maghreb. Et aujourd’hui, dans un contexte où les écoles d’art sont en grande difficulté, où les galeries sont encore trop peu nombreuses, l’appétence pour l’art peu cultivée dans l’éducation, la commande publique absente, l’enjeu de la transmission est de taille. En effet l’Algérie a une place à prendre, loin des aliénations culturelles provoquées par le tourisme de masse, la mondialisation ou l’exotisme intérieur, mais cela nécessitera du travail, de l’exigence, de la remise en question, de la recherche et de la ténacité. Il en va de la lutte contre l’appauvrissement artistique et esthétique de son rapport au monde.

Myriam Kendsi 17 novembre 2017 http://orientxxi.info

1Lire à ce sujet Nadira Laggoune Aklouche, « Structures de la réappropriation », in « Réflexions sur la post colonie », Rue Descartes, 2007/4.