« Ma bqat Hadra » de Mohamed Charchal a été consacrée meilleure pièce de théâtre du 12ème Festival national du théâtre professionnel (FNTP) qui a eu lieu en décembre 2017 au Théâtre National Algérien Mahieddine Bachtarzi (TNA) à Alger. La recherche expérimentale développée par le dramaturge Mohamed Charchal, le jeu collectif éblouissant de ses comédiens, les costumes, la scénographie ont su ravir, enchanter le public venu nombreux les applaudir. On peut se réjouir de voir le théâtre algérien revenir à la tradition populaire de l’oralité sur la scène du théâtre perpétuant ainsi le combat de toute une vie mené par Kateb Yacine poète, romancier, dramaturge algérien. Parmi ses pièces de théâtre, on peut citer « Mohamed, prends ta valise » (1971), « La voix des femmes » (1972), « La guerre de 2000 ans » (1974), « Le roi de l’ouest » (1975).

 Pour Kateb Yacine, parler la langue du peuple, signifiait dépasser sa condition d’écrivain. Il considérait en effet, comme essentiel d’atteindre le public, d’aller à sa rencontre, d’interagir avec lui en dépit des nombreux obstacles  auxquels il était confronté dont celui de la censure…  Mohamed Charchal et Kateb Yacine, se retrouvent donc autour du théâtre et de la tradition orale. Et « Ma bqat Hadra » que l’on pourrait traduire par « Tout a été dit ou plus rien à rajouter » en est l’illustration.

TLa tradition orale ou le théâtre en arabe algérien ou maghrébin met en scène cette langue que l’on parle et qui nous parle à son tour, qui est en phase avec ce que nous sommes, qui nous sommes, dont la résonnance est profonde, consistante. Une langue qui ouvre à une parole plurielle, un flux continu entre les -auteur, comédien, public- l’un alimentant l’autre, l’un impliquant l’autre, l’un communiquant avec l’autre, l’un amplifiant l’autre, l’un transformant l’autre… Ce qu’a accompli Mohamed Charchal dans « Ma bqat hadra« , c’est la mise en acte et en parole d’un travail d’écriture scénaristique brillant, une parole active, dynamique, signifiante parce que parlant, touchant, remuant, impliquant, impliquée, faisant sens, un sens, des sens fruits des diverses subjectivités, sens qui n’est jamais figé puisqu’il se construit, se déconstruit, se reconstruit, se reformule, se relit, se réinterprète. Le sens nourrit sa dynamique et se nourrit d’elle, le sens est un terrain privilégié de la lutte politique et sociale, le sens devient facteur d’orientation des rapports sociaux, dans ce monde contre lequel Marco Baliani auteur et acteur italien s’insurge: « Contre une société qui brûle les expériences dans un vertige de banalité, qui uniformise le ressenti selon des canons publicitaires, qui aplatit la perception du monde selon des schémas opaques, qui contraint l’imagination à se mesurer avec la seule manifestation de la réalité, contre tout cela, je m’assois sur une chaise et je montre l’invisible. Ou j’essaie de le faire. […] Durant le temps court du récit, je fais partie du monde, dans un autre espace et dans un autre temps, et cela me suffit. »

Ma bqat hadra

 Wajdi Moawad, artiste libanais aux talents multiples complète et amplifie ces propos car pour lui « un artiste est là pour déranger, inquiéter, remettre en question, déplacer, faire voir, faire entendre le monde dans lequel il vit, et ce, en utilisant tous les moyens à sa disposition. Or, pour que cela puisse advenir, il doit poser un geste qui va d’abord et avant tout le déranger lui-même, l’inquiéter lui-même, le remettre en question lui-même, le déplacer lui-même, le faire voir lui-même, le faire entendre lui-même. »

Alger TNA

Le théâtre en arabe algérien ou maghrébin, c’est la parole et son émotion, l’âme et sa vibration, la mémoire et sa transmission. Kateb Yacine ne s’y était pas trompé lorsqu’il allait porter sa parole lui-même au public, c’était à lui d’écrire son répertoire théâtral en arabe algérien ou maghrébin pour toucher ce public, le faire vibrer, le faire résonner. Le théâtre de Kateb Yacine œuvrait sans relâche, comme l’analyse Zalia Sekaï dans son article « Les langues dans la langue [1] »,  pour la réhabilitation des dialectes, de l’oralité,  du peuple, la réactivation de la tradition populaire, la réconciliation des Algériens avec eux-mêmes, leur histoire, leur langue, leur pluralité. En allant au-devant du peuple, c’était lui qui s’adaptait au peuple et non l’inverse. C’est dans cette perspective qu’il avait investi le champ théâtral, s’évertuant à lutter contre la représentation, l’image figée en théâtre, pour s’engager dans la notion d’espace, d’action, de réalité, de révolution, de justice. La recherche de l’identité orale demeurait une constante dans son discours, passant de l’écriture à l’oralité. La pièce « Mohamed, prends ta valise » jouée en arabe algérien, a été dans ce sens un véritable succès sur les deux rives de la Méditerranée, « Un peuple est né pour agir. Il ne cesse d’agir, il réclame des actes. Il aime se voir et s’entendre agissant sur une scène de théâtre. Comment ne se comprendrait-il pas lui-même quand il parle par sa propre bouche… » disait Kateb Yacine. La tradition orale est riche et le poids de son verbe, la finesse, la richesse de ses images  sont un réservoir sans fond, et ne demandent qu’à être investis par le talent des artistes. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à se pencher sur la poésie populaire algérienne ou maghrébine ancienne, le melhoun, pour en mesurer l’infinie richesse, la « puissance de persuasion », le caractère « allusif et allégorique » et « la musicalité intrinsèque ».

Mohamed Charchal

 Mohamed Charchal a été récompensé et pleinement consacré à juste titre pour sa pièce « Ma bqat hadra ». La première reconnaissance étant celle du public qui s’est saisi de cette parole d’un monde possible, d’une manière de vivre qu’il accueille, comprend, s’approprie, enrichit de ses lectures, de ses regards propres, devenant à son tour créatif, acteur pour dire de nouveau, dire autrement, bouger, se déplacer, s’ouvrir, évoluer, changer. Le théâtre est une extraordinaire source d’énergie et de désir, de volonté et d’agir, force et subversion des maux qui deviennent mots. Le théâtre est cette parole sortie d’un carcan normé, pour éclater libre et s’épanouir à la lumière. Le théâtre, c’est repartir de la tradition orale enfouie dans les plis de l’histoire, enrichir les formes qui peuvent la dire, l’exprimer dans toutes ses dimensions. Le théâtre, c’est créer et favoriser l’espace de son émergence, lui redonner sa place pour la sortir de l’espace étriqué d’une parole réduite à une survie. Car s’appuyer sur cette tradition orale, lui permettre d’atteindre sa pleine maturité, c’est réhabiliter une mémoire, une histoire, des histoires, une culture, des cultures riches, plurielles, diverses, constitutives du moi collectif… Une assise solide pour aller de l’avant.

TNA

Ce texte est un hommage à tous les artistes et de manière plus spécifique aux artistes algériens, ceux talentueux connus et reconnus pour leur travail, leur engagement, leur investissement, leur implication et ceux tout aussi talentueux, engagés, impliqués, investis et il y en a, mais qui sont méconnus ou inconnus parce qu’ils ne sont pas dans les circuits dominants. Pour conclure, je reviens à l’artiste, tous arts confondus, et à ce qu’en dit Wajdi Moawad : «Si un artiste devait être un mot, il serait le mot «pli». Le mot pli se retrouve dans : Plier. Déplier. Replier. Impliquer. Compliquer. Expliquer. Simplifier. Dupliquer. Appliquer. Amplifier». Guy Corneau, lui,  nous interpelle de manière plus globale nous rappelant que : «Rencontrer du meilleur de soi, c’est prendre contact avec la partie vivante de soi. C’est honorer la partie lumineuse, large, abondante. C’est la nourrir, la stimuler, la cultiver». Les Belles Sources

[1] Pour lire l’intégralité de l’article de Zalia Sékaï

http://www.limag.refer.org/Textes/Sekai/languesKateb.htm