Demain sera un autre jour ! Mais ce jour était impatient, et si dispersé ! C’est que mon esprit n’arrivait à se fixer nulle part ! Il reprit son vagabondage. Incorrigible ! Il reprit ? Que dis-je ! Il faussait compagnie à mes mains de plus en plus fréquemment. Ces dernières, ne lui en tenaient pas rigueur, elles apprirent à se passer de lui. Elles finirent par s’adapter à ses escapades et puis, l’habitude s’installa. Ainsi, mes mains résignées s’activaient ici et là, à ranger, laver, nettoyer la maison… La cour, il fallait la faire en dernier. La cour de notre maison ! Je l’aurais voulue plus grande, plus spacieuse, plus ouverte. Mes rêves et pensées confinés s’y sentaient à l’étroit et se heurtaient en permanence à ses murs pour me revenir en boomerang, bredouilles, déçus et penauds. Malgré leur ténacité et leur obstination, ils se sentaient par moments écrasés par la hauteur et la raideur des murs de notre cour… Tout de même, elle était agréable notre cour en terre battue, et je lui rends mille grâces et hommages pour toutes les joies et les merveilleux moments de douceur qu’elle me procurait, elle et tout ce qui faisait que je l’aimais !

Maison traditionnelle

Un pied de vigne vigoureux et gourmand planté par mon père poussa si vite qu’il faillit, avec ses velléités d’expansion, envahir presque tous les fils, disputant âprement l’espace et les fils au jasmin, qui lui n’était pas en reste non plus. Au début, les fils en question, aériens parallèles, étaient destinés à étendre le linge, les jours de grande lessive ! C’est mon père qui, petit-à-petit guida, enroula les nombreuses ramifications de la vigne comme celles du jasmin autour de ces fils, et les fit finalement se rejoindre, et coloniser tous les fils au grand dam de ma mère qui ne savait plus où mettre son linge ! Par endroits, leurs branches respectives étaient si enchevêtrées que mon père, pourtant obstiné se révéla plus conciliant que la vigne ou le jasmin. Mon père qui n’avait jamais abdiqué devant la difficulté, renonça à les démêler ! C’est vous dire ! Ça le mettait de trop mauvaise humeur. Il finissait toujours par perdre patience, casser des branches de l’un ou de l’autre, ce qui l’énervait davantage ! C’était nous qui en faisions les frais durant les quelques heures qui suivaient !

Intérieur maison

Ma mère de son côté, plaida tellement la cause du linge que mon père, pour avoir enfin la paix, lui installa d’autres fils au fond de la cour à l’opposé du pied de vigne et du jasmin qui se faisaient légèrement face. Evidemment, quelques fils ne suffisaient pas à ma mère, mécontente et boudeuse parce qu’obligée d’entasser le linge sur ces quelques fils, ledit linge mettant plus de temps à sécher ! Ça la bousculait dans ses habitudes bien rodées, et afin de revenir à son organisation première, elle décida finalement  de faire deux lessives par semaine pour avoir moins de linge à sécher à la fois. C’est ma grande sœur qui hérita de cette nouvelle tâche. Dépitée, elle broyait du noir une fois par semaine, refusait de nous parler, et se plaignait tout le temps de son dos après la lessive ! On n’y était pour rien nous, enfin !

Rose rouge

Le pied de vigne et le pied de jasmin étaient, quant à eux, radieux et épanouis. Il faut reconnaître qu’ils n’étaient pas ingrats ! L’un nous offrait un feuillage des plus beaux et des plus rafraîchissants, et nous donnait de surcroît des fruits gorgés de jus, et l’autre nous embaumait de son fragrance agréable et suave en plus de nous laisser cueillir ses belles fleurs pour en faire des colliers les jours de fête ! C’était la grande fierté de mon père qui était aux petits soins avec eux dès qu’il rentrait à la maison ! Ça nous rendait parfois un peu jaloux, nous autres enfants quand on le voyait des heures durant, les bichonner !

Femmes préparant le pain

Il y avait d’autres fleurs plantées par ma mère cette fois-ci, le long de deux murs de notre cour carrée. Il fallut bien sûr creuser un peu le long des murs, mettre une terre riche et fertile prise chez ma grand-mère, et aménager une sorte de protection, tout au long de ces plates-bandes de cinquante centimètres environ, faite de pierres glanées dans les champs ou ailleurs par mes frères, et brandies avec fierté tels des trophées lorsque, par chance, elles correspondaient exactement à la taille et à la couleur que voulait ma mère. Il leur en fallut des expéditions pour satisfaire les désirs de ma mère… Le résultat était plus que probant, l’effet des plus jolis une fois toutes les fleurs plantées, un amour de cour dont les murs, sournois, prenaient cet air faussement amical et inoffensif.

MeskEllil

J’acceptais volontiers de m’occuper de toutes ces fleurs quand il arrivait à ma mère de me le demander. C’était rare ! Elle en était très jalouse et ne confiait leur soin à personne d’autre. J’étais contente de la confiance qu’elle me faisait parce que j’aime aussi beaucoup les fleurs. J’aime me perdre dans la magie de leurs couleurs, de leurs parfums, les murs même semblaient s’ouvrir comme par enchantement et me paraissaient moins hostiles ! Les essences des fleurs saturaient l’air parfois à vouloir rivaliser les unes avec les autres pour nous offrir cette atmosphère chaleureuse, accueillante, agréable. Quand il faisait chaud, c’était un peu étouffant, mais ça ne durait guère longtemps, la brise fraiche, légère et vivifiante de la montagne se chargeait d’adoucir et d’harmoniser toutes ces senteurs.

Lys blanc 1

L’intensité des parfums de fleurs était variable. Certaines d’entre elles avaient beaucoup de caractère. C’étaient les choix indiscutés de ma mère : sissane (lys blanc) au parfum suave, sensuel, envoutant ; khdioudja (géranium) discret, timide, fragile, mais au rouge écarlate arboré avec défi, l’3attercha (variété de géranium) aux petites fleurs délicates rose dragée, si cachottière, presqu’effacée ne se révélant, fraîche et citronnée, qu’une fois ses feuilles ou fleurs écrasées ; lqronfel (œillet) à l’arôme épicé, intense, enivrant ; une variété de roses aux pétales rose pâle appelée mesk,  fragrance suave, grisante, addictive; des roses velours rouge passion au parfum subtil, élégant, raffiné, et bien sûr l’incontournable hbaq (basilic) de toutes variétés dont celui de sept ans, si puissant mais fugace. Ses frêles branches pourvues de toutes petites feuilles et ses racines peu profondes ont besoin plus que tout de beaucoup d’amour et d’attention, pour consentir à exhaler leur senteur anisée, tonique et généreuse. Et voilà que le basilic évoque fortement l’odeur des êtres aimés ! Il convoque séance tenante son compagnon le lys blanc, tous deux, toujours présents à l’ouverture des contes d’autrefois tels que racontés par ma mère, ma grande tante, mes grands-mères, il y a de cela si longtemps : « Kan ya makan fi qadim ezzamane, el hbaq we essissane fi hdjer ennebi 3alih esslate we esslam … » (il était une fois, il y a de cela fort longtemps, basilic et lys….).

Senteurs de jasmin

Et voilà que je me perdais comme à chaque fois dans cette cour dès que j’approchais les fleurs, elles m’ensorcelaient littéralement, et j’avais toutes les peines du monde à m’arracher à leur emprise… Comme j’aimais leur compagnie, au moins autant que celle des livres. Ah, mes amis ! Que vous étiez possessifs, exclusifs, envoutants et comme j’étais incapable de vous résister ! Je vous devais tellement et en premier lieu mes évasions par delà les murs, la poésie que vous m’aviez offerte et que vous continuez à m’offrir… Hum…Ma mère… Je crois que l’attachement de ma mère à ses fleurs relevait du même sentiment, du même état d’esprit, elle le vivait en silence, s’en emplissait, c’était son monde clos, c’était son espace de rêves à elle ! Ma mère qui adorait le Mesk Ellil (Galant de nuit), avait bien tenté d’en faire pousser un, mais il ne prit malheureusement pas dans notre cour. Ce n’était pas faute d’en avoir pris soin pourtant ! Son regret et sa frustration s’en trouvaient titillés à chaque fois qu’on rendait visite à ma grand-mère qui, elle, en avait un radieux, épanoui, et très odorant dès la nuit tombée !

Basilic

Comme j’aimais ces tendres matins! Ma mère se levait avant tout le monde, faisait sa toilette, ses ablutions, et une fois sa prière terminée, elle commençait à s’affairer dans la cuisine pour préparer du ftir (galettes) pour le petit déjeuner. Je me réveillais souvent peu après elle, et la regardais travailler sa pâte, préparer le tadjine (plat en terre) qu’elle mettait sur le feu pour le chauffer avant de disposer le ftir pour le faire cuire. Elle préparait le café dont l’arôme venait chatouiller l’odorat, exciter le palais, et exacerber le ventre vide ! De mon côté, j’aspergeais d’eau la cour de terre battue, et respirais l’odeur de terre mouillée…, du bonheur à l’état brut, rafraichissant, régénérateur, réconciliateur ! Je mettais enfin la meïda (table basse) à proximité du pied de jasmin, disposais les tasses, le sucre, un pot de Basilic dont je secouais doucement les feuilles pour en libérer les senteurs grisantes, et éloigner les moustiques. Ftir 2Je disposais les peaux de mouton par terre, m’asseyais en tailleur, impatiente de mordre dans la première galette. Aussitôt cuite, ma mère en rompait des morceaux tout chauds, à s’en brûler les mains ! On les dégustait ensemble, toutes les deux, les yeux rieurs et le cœur joyeux, dans le silence parfumé du matin, pendant que toute la maisonnée dormait encore. Nous étions heureuses… il n’y avait plus de murs… Seulement des moments  doux, tendres, complices, partagés avec Yema !