La « Liste du patrimoine mondial »

Queensland

Le 23 décembre 1972, la conférence générale de l’Unesco rédigeait à Paris la Convention instituant « La liste du patrimoine mondial », qui entra en vigueur le 17 décembre 1975. L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture avait pour ambition d’identifier, d’étudier, et de sauvegarder des monuments, des complexes, des sites –œuvres de l’homme et de la nature- présentant une valeur universelle exceptionnelle du point de vue historique, artistique, scientifique, environnemental, archéologique ou anthropologique. Quelques décennies plus tard La liste du patrimoine mondial est devenue un extraordinaire inventaire de lieux et d’œuvres qui embrasse simultanément l’histoire de l’homme et de la Terre, un précieux outil pour « lire » la nature et la culture, et en particulier le lien étroit qui les unit. C’est en une seule expression, la mémoire historique de la planète. Koïchiro Matsuura ancien directeur général de l’Unesco disait alors ceci : « La Convention pour la protection du patrimoine mondial est une force noble et vitale qui promeut la paix dans le monde et honore à la fois notre passé et notre futur. »

La Grande Barrière de corail d’Australie

La Grande Barrière qui s’étend au nord-est de la côte australienne sur 2600 km constitue le plus grand ensemble corallien du monde. Plus de 2000 km sont inscrits au patrimoine mondial de l’humanité. Un univers fantastique, magique, où la variété des paysages est saisissante de beauté. On y compte plus de 3400 récifs, environ 300 îlots dont 213 entièrement dépourvus de végétation, et 618 îles qui, dans un lointain passé, faisaient partie du continent australien. Dans cet ensemble il y a plus de 400 espèces de coraux constructeurs de récifs, représentant la moitié des espèces connues dans le monde, sans parler des coraux mous, 1500 espèces de poissons, 4000 espèces de mollusques, une grande variété d’éponges, de vers marins, de crustacés etc, des espèces menacées, tels le dugong ou la tortue verte y ont aussi leur habitat, un spectacle féérique d’une diversité et d’une beauté extraordinaires en plus du haut intérêt scientifique. La diversité des espèces et des habitats et leur interconnectivité font de la Grande Barrière corallienne l’un des écosystèmes naturels les plus riches et les plus complexes de la Terre, une entité exceptionnelle d’importance mondiale.

Récif corallien

Le classement au patrimoine mondial de l’humanité en 1981

 D’un point de vue biologique, la diversité exceptionnelle de la Grande Barrière est le reflet de la maturité d’un écosystème dont l’évolution a commencé il y a des millions d’années ; des données témoignent de l’évolution des coraux durs et d’autres espèces de faune, particulièrement par rapport aux espèces endémiques. La Grande Barrière de corail constitue aussi un habitat pour un nombre important d’espèces menacées, comme mentionné en amont. Vue d’avion, elle offre une magnifique mosaïque de couleurs et de formes différentes, des îles vertes à la végétation abondante, des plages de sable sublimes longeant de belles eaux turquoise contrastant avec les vastes forêts de mangrove, les montagnes escarpées recouvertes de végétation avec les ravins de forêt tropicale régulièrement enveloppée de nuages. Parmi les phénomènes exceptionnels associés à la Grande Barrière, il y a la reproduction annuelle des coraux (coral spawning) que les scientifiques guettent pour plonger de nuit afin de ne rien manquer du spectacle grandiose de ces millions d’œufs rosâtres lâchés dans l’eau, flottant de manière irrégulière vers la surface de l’eau, phénomène comparable aux flocons de neige un jour de tempête, mais à l’envers. Il y a également la migration des baleines, la nidification des tortues, et d’importantes concentrations de reproducteurs de nombreuses espèces de poissons. Une trentaine d’espèces de baleines et de dauphins sont présents dans le site qui est une importante zone de vêlage pour la baleine à bosse. Sur certaines îles continentales, de grands rassemblements de papillons en hivernage ont aussi lieu régulièrement, de même que la reproduction de colonies d’oiseaux, de plus, les aborigènes et les populations insulaires du détroit de Torres entretiennent toujours un lien étroit avec la mer et sont en interaction permanente avec leur environnement marin, leur environnement naturel. Ceci se manifeste entre autres par de nombreux entassements de coquillages (middens) et pièges à poissons, ainsi que par la désignation de lieux mythiques et la présence de totems marins.

Coraux 2

Les coraux ne représentent que 2% de la superficie des mers, mais abritent 30% de la biodiversité marine connue à laquelle ils fournissent sa nourriture. Ils rendent de nombreux services écosystémiques à l’homme protégeant les côtes de l’érosion, alimentant de nombreuses populations grâce à la pêche et l’aquaculture, et générant du tourisme. Une valeur économique qui se situe entre 24 et 310 milliards d’euros par an selon les estimations. On pourrait s’étendre sur la diversité et la richesse de la Grande Barrière de corail à l’infini, mais disons pour conclure que lors de l’évaluation de l’inscription de la Grande Barrière de corail au patrimoine mondial, l’UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature) a noté que: « Si, dans le monde entier, un seul site de récifs coralliens devait être inscrit à la liste du patrimoine mondial, ce devrait être celui de la Grande Barrière ». On a considéré alors que l’inclusion quasi entière de la Grande Barrière dans le bien était le seul moyen d’assurer l’intégrité des écosystèmes des récifs coralliens dans toute leur diversité.

Anémone et poisson clown GB

Trente sept ans plus tard…

Les récifs coralliens sont exposés à la pollution, la surpêche, l’agriculture, l’aménagement côtier, mais également aux crown-of-thorns starfish (acanthasters) une espèce d’étoile de mer dévoreuse de coraux dont la reproduction est inouïe : jusqu’à 200 millions d’œufs pondus par individu par an. A ces causes qui fragilisent déjà grandement les récifs coralliens, les écosystèmes vitaux des océans se trouvent irrémédiablement soumis à la pression extrême du changement climatique dû au réchauffement planétaire. Ce dernier facteur a un impact des plus meurtriers aussi bien sur la Grande Barrière que sur d’autres régions du monde. L’équilibre des écosystèmes subit des altérations aux conséquences majeures, l’une d’entre elles réside dans le blanchissement des coraux. Leur survie est en conséquence gravement menacée.

Processus de blanchissement

Processus de blanchissement des coraux

Le blanchissement des coraux est provoqué par un stress thermique principalement dû à la hausse de la température de l’eau. Denis Allemand, directeur du centre scientifique de Monaco et spécialiste des coraux nous explique le processus : « Le réchauffement entraîne une rupture de l’association symbiotique entre le corail et les algues vivant dans ses tissus, qui lui donnent sa couleur et lui fournissent jusqu’à 95% de sa nourriture. Sous l’effet de 0,5° à 1° C supplémentaire, les zooxantelles sont expulsées du corail, qui se retrouve sans source de nutriments, et donc le squelette blanc apparaît ». Ainsi, suite à des vagues de chaleur enregistrées entre 2016 et 2017, un tiers des récifs coralliens a été très sérieusement atteint, et la mortalité était très élevée. Selon les scientifiques, ces phénomènes reviendront tous les trois ans à l’échelle régionale et non plus à l’échelle locale comme c’était le cas dans les années 1980. Toutes les régions du monde sont touchées et en premier lieu l’Atlantique (Caraïbes) suivi par le Pacifique, l’océan Indien et l’Océanie. Nick Graham professeur d’écologie marine à l’université de Lancaster au Royaume-Uni déclare suite à une étude à laquelle il a participé : « seulement six des cent localisations que nous avons examinées ont échappé à des épisodes de blanchissement sévères, mais elles ont tout de même été touchées de manière légère et modérée ».  Les coraux, sortes d’oasis des déserts océaniques, ne peuvent s’en remettre et récupérer leurs algues que si l’eau refroidit. Et même ainsi, les chances de s’en remettre sont faibles étant donné que le remplacement des coraux morts prendra au moins une décennie pour les coraux à croissance rapide et plusieurs décennies pour ceux à croissance lente. Les vagues de chaleur de ces deux années ont, comme dit précédemment, provoqué un nouvel épisode de blanchissement, or un réchauffement planétaire au-delà de 1,5 ou 2° risque d’entraîner « un effondrement » des écosystèmes récifaux si aucun changement n’intervient, et les coraux seraient amenés à disparaître d’ici à 2050.

Crown of thorns

 
Crown of Thorns
Projet d’exploitation de la plus grande mine de Charbon à quelques dizaines de kilomètres de la Grande Barrière de Corail

Le bien inscrit au patrimoine de l’humanité subit comme on le voit bien des aléas dont le plus dévastateur est le changement climatique. La position de la classe politique australienne concernant le changement climatique est dans le déni, l’hypocrisie et le double discours. Le gouvernement australien a été contraint d’amorcer un changement d’attitude timide devant la menace de classer la Grande Barrière de corail comme patrimoine en péril par l’Unesco. Il a promis de consacrer plus de 500 millions de dollars australiens (312 millions d’euros) pour la restauration et la protection de la Grande Barrière de corail en améliorant la qualité de l’eau, en luttant contre les prédateurs et en renforçant les mesures de restauration. Il est à souligner que la Grande Barrière contribue à l’économie nationale à hauteur de 6,4 milliards de dollars par an grâce au tourisme. Canberra s’est engagé à réduire ses émissions de gaz à effets de serre de 26 à 28% d’ici à 2030, une annonce propre à réjouir tout le monde y compris les écologistes. Seulement, en parallèle, la classe politique australienne a donné son aval pour l’exploitation de la plus grande mine de charbon d’Australie et même du monde ! L’ambition du projet Indien Adani est d’extraire jusqu’à 60 millions de tonnes de charbon par an. Cette mine se trouve dans l’état du Queensland à quelques dizaines de kilomètres de la Grande Barrière de corail.

Coraux GB

Dès cette annonce, les écologistes ont réagi fortement accusant le gouvernement de ne pas assez promouvoir l’énergie propre afin de lutter contre la principale menace, le réchauffement. Bill McKibben fondateur du mouvement international sur le climat www.350.org a déclaré : « Promouvoir simultanément la plus grande mine de charbon du monde tout en faisant semblant d’être préoccupé par le plus grand récif du monde constitue un exploit acrobatique que seule tenterait une classe politique cynique ». Le projet Carmichael d’exploitation de la mine par le milliardaire indien Adani pèse 22 milliards de dollars australiens (14 millions d’euros). Ce sont cinq mines souterraines et six à ciel ouvert qui seront exploitées sachant que l’Australie est déjà le premier exportateur de charbon et que c’est le pays qui émet le plus de gaz à effets de serre par habitant. Le minerai serait acheminé par train jusqu’au port d’Abbot Point à proximité de la Grande Barrière de corail, où il prendra la route de l’Inde pour apporter l’électricité à 100 millions de personnes.

La Grande Barrière de corail échappe au classement de « patrimoine en péril » 

Les observateurs de l’Unesco ont noté, en dépit d’une forte intendance locale vitale, un sévère blanchissement corallien à mesure que les températures mondiales augmentent, et pour comprendre la vulnérabilité de ces lieux uniques, l’Unesco s’est associée à la NOAA Coral Reef Watch (surveillance des récifs coralliens de l’Agence Nationale américaine Océanique et Atmosphérique) pour étudier les impacts climatiques sur les récifs classés au patrimoine mondial, et le résultat est sans appel : la gestion locale n’est clairement plus suffisante aujourd’hui malgré les divers textes de lois fédéraux et du Queensland qui protègent la valeur de ce bien universel d’exception. Les émissions de carbone doivent être réduites de manière drastique pour donner une chance à ces forêts tropicales marines de survivre, et classer la Grande Barrière de corail comme patrimoine en péril a été envisagée.

Tortue récifs GB2

En fin de compte, la Grande Barrière de corail échappe au classement de patrimoine en péril! Le comité du patrimoine mondial de l’Unesco se dit satisfait des mesures que compte prendre le gouvernement australien et des efforts qu’il est prêt à déployer dans le cadre du « plan de durabilité à long terme Reef 2050 »: réduire de 80% d’ici à 2025 la pollution de l’eau provenant des terres agricoles. L’Australie est aussi revenue sur l’une des décisions les plus critiquées en interdisant le déversement des déchets de dragage dans les eaux de la Grande Barrière. L’investissement total pour la Grande Barrière s’élèverait à 2 milliards de dollars d’ici 2050!  

La décision de l’Unesco de ne pas classer la Grande Barrière comme patrimoine en péril se heurte à l’incompréhension des ONG qui rappellent l’inquiétude de l’IUCN face à la détérioration des récifs coralliens, et la réaction de l’Unesco très critique aussi il y a de cela un an. Felicity Whisart de l’Australian Marine Conservation Society parlant du plan fixant les objectifs jusqu’en 2050 plaide : « est une bonne étape (le plan), mais doit encore trouver des financements. Il s’agit plus d’une liste de bonnes intentions que d’un véritable plan ; […] le gouvernement doit faire plus sur le changement climatique ». Greenpeace demande au gouvernement de Canberra d’abandonner ses projets de développement des mines de charbon et d’expansion portuaire.

Australia Coral Vs Coal

Après l’annonce de la décision de l’Unesco, le ministre australien de l’environnement n’a pas caché sa satisfaction et s’est vanté dans un communiqué de cette « excellente nouvelle », de ce « formidable résultat ». Canberra restera quand même sous la surveillance de l’Unesco, et devra présenter un bilan des actions mises en œuvre en 2020. En attendant, l’accord pour l’exploitation des mines de charbon a été donné à Adani. Le projet d’exploitation est, pour l’heure, retardé par ses opposants les ONG locales et internationales, les chercheurs scientifiques qui travaillent sur la Grande Barrière, et la Communauté Aborigène. Les Belles Sources

Coraux blanchis

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Ci-dessous l’interview en anglais de Charlie Veron scientifique spécialiste des récifs coralliens auxquels il a consacré toute sa vie ,et milité sans relâche pour leur préservation et leur protection, et qui les pleure douloureusement aujourd’hui.

Charlie Veron est le premier chercheur à travailler à temps plein sur la Grande Barrière de corail, et le premier scientifique employé par l’Institut de Science Marine (AIMS) à Townsville en Australie où il est devenu directeur scientifique. Charlie a fait plus de 100 publications sur les coraux, ainsi que sur d’autres sujets, tels l’évolution,  les extinctions de masse, le changement climatique. Ses travaux ont couvert quasiment toutes les régions récifales du monde. Il est mieux connu pour le nombre impressionnant de volumes écrits sur les coraux. Parmi ces volumes, on peut citer « A reef in Time: The Great Barrier reef from Beginning to End » (Harvard, 2008), « Corals in Space and Time » etc… Il a reçu plusieurs distinctions pour ses nombreux et riches travaux.

Ci-dessous un lien très didactique sur le processus de blanchissement des coraux:

http://www.abc.net.au/news/2016-04-13/great-barrier-reef-coral-bleaching-close-up/7321944

Biblio et webo

-Le patrimoine mondial de l’Unesco, Les sites naturels, Marco Cattaneo –Jasmine Trifoni

-Le Monde.fr

-unesco.org