Deux talentueux orfèvres, sculpteurs de lettres, de couleurs, d’émotions et de mots sur deux architectures exquises : celle de l’auteur de l’article proposé ci-dessous Abderrahmane Djelfaoui qui nous embarque dans un périple fabuleux sur la trace d’un artiste qu’il veut rencontrer, le découvrir et nous le faire découvrir. L’œil curieux, les sens en éveil, il nous entraine dans cette quête de chaque trait, chaque courbe, chaque interstice, chaque expression, chaque émotion, ouvreurs à leur tour sur d’autres perspectives, d’autres sens, d’autres sentiers pas battus ceux-là, que son écriture fine, colorée, pétillante, subtile, incrédule, légèrement incisive parfois, aménage dans toutes les haltes de cette désaltérante et plaisante aventure. Haltes faites d’art, de poésie, d’histoire, de cultures, de mémoires, d’humanité, et qui confèrent au texte une texture particulière, une belle densité dans une composition textes images pleine de magie. Que du plaisir à cette magnifique lecture qui nous met du baume au cœur en même temps qu’au cœur de la rencontre du jeune artiste algérien Mohamed Amine Ghalmi, le sujet de la quête, et quelle magnifique rencontre en effet! Celle d’un personnage sympathique, très attachant, humble, simple, ouvert, sensible et si profond, de cette profondeur qui l’a amené à explorer toutes les influences riches et diverses dont a été façonnée l’Algérie depuis la nuit des temps, entre civilisations et cultures berbère, islamique, maghrébine, arabe ou d’Afrique subsaharienne. Que de richesses! Mohamed Amine Ghalmi aime cet héritage, l’assume pleinement, le porte dans ses profondeurs, en fait une source intarissable d’inspiration, et le traduit brillamment dans ses œuvres. Des œuvres superbes dont la trame n’est que délicatesse, finesse, légèreté, émotion en même temps que profondeur.

Un vrai plaisir que cette double découverte! Merci beaucoup à Abderrahmane Djelfaoui le narrateur, et à Mohamed Amine Ghalmi l’artiste plasticien pour cet exceptionnel voyage dans le cœur, dans l’âme des belles lettres. Les Belles Sources

Portrait / Ghalmi Mohamed Amine «L’art yajouz !» : une spiritualité en formation

Ecrit par Abderrahmane Djelfaoui

J’avais été frappé, il y a plus d’un an, par une peinture originale, forte et « parlante » que le hasard du net m’avait mis sous les yeux et dont je ne connaissais pas l’auteur…

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A bien regarder cette « vivante » accompagnée d’un poème d’interrogation philosophique de l’artiste lui-même écrit en arabe, je compris qu’il ne s’agissait pas d’une simple provocation stylistique… Tant l’œuvre cohérente, à la fois attractive pour les sens, suscite surtout dans le même mouvement une réflexion aérée de l’esprit ; une réflexion qui remet celui-ci en marche sur ce qui semble n’avoir été que sentiers battus en matière de calligraphie contemporaine chez nous, en Algérie, jusque-là. En tout cas un petit séisme sur les réseaux sociaux que venait conforter une « réplique » de même force qui soulignait que l’artiste menait bien un travail créatif de « fond » sur ce thème…

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SIDI BEL-ABBÈS – ALGER

Il aura fallu quelques mails et un voyage de sa ville natale sur la capitale (en taxi places) pour que je puisse rencontrer non un sexagénaire, mais un jeune homme d’une trentaine d’années : Ghalmi Mohamed Amine, sur le boulevard Front de mer, près du square Sofia, un de ces Fours lumineux où les navires du port semblaient juste être posés là comme des mouettes au repos…

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Mohamed Amine Ghalmi

En fait une double nécessité avait fait parcourir les 400 et quelques kilomètres à Mohamed Amine ; la première : concourir avec une œuvre dans l’espoir de décrocher un prix (un besoin sérieux d’argent) et, d’autre part, pour quelques-uns de ses travaux de plasticien (qu’il veut absolument garder et ne pas vendre) les déposer à l’Office national des droits d’auteur (ONDA) pour les préserver de toute atteinte de plagiat – une pratique devenue un sport national dans un pays en panne d’idées neuves… Mais avant qu’il ne refasse les 430 km de retour dans l’après-midi de la même journée, je voulais vraiment comprendre quelle avait pu être l’inspiration qui avait mené Mohamed Amine Ghalmi aux magnifiques toiles qui m’avaient interpellé et émerveillé…

ENFANCES DE L’ART

« Quand j’étais enfant, se souvient-il, j’avais eu une bronchite asthmatique qui m’a obligé à passer la période de la crèche et de la première année primaire à l’hôpital des asthmatique prés de la montagne de Tessala , célèbre à Sidi Bel-Abbès. J’avais entre quatre et cinq ans. Là, j’ai appris à dessiner avant d’apprendre les lettres et les chiffres… Je me souviens que je reproduisais des dessins d’emballage, des personnages de dessins animés ou de bandes dessinées ; ce qui m’aidait à soulager les souffrances de la maladie. Le dessin était ainsi mon langage et mes parents eux-mêmes étaient surpris par ce don…» Je m’informais pour ma part sur ce sanatorium qui se situe en fait à El Atouche, sur la chaîne du Djebel Tessala à quelques 1 000 mètres d’altitude. La région abritait dans les temps anciens des animaux sauvages tels que le lion ou la panthère noire ; aujourd’hui, elle compterait en sus de réserves d’herbes médicinales un lézard unique au monde… Dans l’Antiquité, la zone avait connu l’occupation militaire romaine et se dénommait Astacilis. Il se trouvait là le fort d’une garnison romaine qui pouvait rassembler jusqu’à 200 militaires face aux berbères derrière une muraille épaisse de 3 mètres. Fort qui n’existe plus…

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Le fort d’Astacilis, extrait de la Revue africaine de 1857

Pour en revenir à Mohamed Amine Ghalmi, il ne cessera de dessiner durant tout le fil de sa scolarité, aiguillonné de-ci de-là par quelques peintures de Baya Mahieddine, de Khadda ou Mesli, entrevues dans un livre ou une revue… Pour lui, le dessin est plus qu’un loisir, au point qu’adolescent, vers l’âge de 16 ans, il décide d’arrêter ses études secondaires (alors qu’il est très bon élève, aime lire entre autres Ibn Rochd et El Ghazali) pour faire du dessin une profession et même un moyen d’expression. Il se met également à pratiquer les arts martiaux vietnamiens. L’atout majeur dans cette décision est la compréhension de sa famille. Et d’aller, comme il dit, directement « sur le terrain » en tant que décorateur de devantures de magasins. Plus tard : la décoration d’intérieur. Il est dès lors jusqu’à ce jour soutien de famille… Ce n’est qu’après avoir trouvé une certaine stabilité à sa famille qu’il s’inscrit à vingt-deux ans aux Beaux-arts de Sidi Bel-Abbès où il est reçu premier au concours d’entrée en 2007. Il y fera l’ensemble de sa formation en tant que major de promotion dans tous les modules (calligraphie, miniature, dessin académique, peinture…). Un de ses professeurs qui lui enseignera les bases de la peinture tant acrylique, l’aquarelle, à la gouache que la peinture à l’huile sur tous supports est Abdelkader Belkhorissat devenu depuis directeur de cette école.

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Détail photographié en N & B

C’est parce que le profil de Ghalmi Mohamed Amine est hors du commun (out of limits) que j’insiste sur comment c’est finalement la calligraphie (pratique tout à fait secondaire dans nos écoles d’art) qui prend la meilleure part dans son travail de plasticien… « Mon histoire avec la création commence en fait en quatrième année des beaux arts, moment où je devais donner une orientation à ma carrière professionnelle artistique. C’est là où je commençais à pratiquer la calligraphie sur d’autres supports avec d’autres moyens que l’encre et les plumes de bambou sur papier. J’utilisais la toile et l’intégration de lettres arabes dans la peinture, comme peinture graphique, car qu’il soit symbole ou lettre ça reste toujours un graphique… C’était le premier pas. Je commençais à aimer des peintres qui avaient de l’influence sur moi : M’Hamed Issiakhem, Mohamed Kadda, Denis Martinez ; le courage aussi et la volonté des jeunes peintres impressionnistes du 19e siècle qui se sont développés à l’encontre du romantisme et du néo classicisme ; puis l’action-painting…, malgré qu’à l’école des beaux arts de Sidi Bel Abbès, entre 2007 et 2011, pas une fois nous n’avons fait une sortie pédagogique dans un musée. Jamais. L’outil Internet m’a heureusement beaucoup aidé. Elhag fi waktou…»

Les quatres lettres de la parole

Les quatre lettres de la parole M.A. Ghalmi
« UNE » RÉFLEXION PHILOSOPHIQUE, DIT-IL…

En fait, c’est au moment de sortir de l’école des beaux-arts que Ghalmi Mohamed Amine commence à se poser dans son atelier des questions de fond et de poids, des questions radicales. « … Je suis un être humain avant d’être un artiste… Mais qui suis-je ?… Bien qu’artiste, je suis un humain qui ne vit pas seul, bien sûr. Aussi dans un lieu géographique donné tel Sidi Bel Abbès où je suis né quel destin commun est-ce que je partage ?… Même si ce petit coin de géographie ne peut être séparé d’un ensemble qui va de la Libye à la Mauritanie, je suis issu d’une civilisation berbère avec une forte culture saharienne, gnaouie et autres, pratiquement sans frontière avec l’Afrique noire… » Profitant du moment où le serveur posait les pizzas commandées, une pizza harlem pour lui (pizza : encore une autre histoire nous venant du 16ème siècle florentin, au moins…) je demandais à Mohamed Amine d’où lui venait cette préoccupation forte pour la philosophie ; bien sûr, il me l’avait dit : depuis le lycée; mais encore ?… « … C’est par moi-même… J’aime la difficulté notamment dans la manière d’écrire et de d’exprimer des idées en arabe. Ce plaisir, je l’ai trouvé dans les contes philosophiques arabo-islamiques. J’ai bouquiné çà depuis l’adolescence ; mais ce qui n’avait pas de lien avec l’art je l’ai finalement retrouvé en dernière année des beaux arts… Et dans mon atelier seul face au chevalet et aux petits tabourets, je me demandais : artiste je suis, artiste magharibi certes, et…de ce mot même d’identité, fusait une petite lumière… Tout ce que j’avais techniquement et thématiquement appris, même l’histoire de l’art, que j’avais bien assimilée, me venait d’Occident… Mais notre art, notre patrimoine ?… Mon autre question était : si on a des peintres en Algérie, est-ce qu’on a une peinture algérienne ?… Cela me rappela qu’après ma maladie, toujours enfant, j’avais fait l’école coranique à la mosquée. C’était des flashs, ancrés dans ma mémoire… L’enfance, source d’inspiration. Ne dit-on pas : l’Artiste est l’Enfant de son Environnement (el fenane houa ibnou biatih), de la nostalgie, des questions identitaires qui suis-je et toutes ces questions qui ne cessent en fait de tourner en boucle… C’étaient les débuts, et à ces questions il n’y avait pas de réponse à 100%, pas de réponse satisfaisante à ma curiosité… Dans le même moment, je comprenais que j’aimais la peinture, mais qu’il n’y avait pas ici de spécialité en calligraphie comme ailleurs en Iran, au Moyen-Oorient, en Turquie, etc. Alors, j’ai joint les deux, je les ai fusionnés dans mon plaisir… »

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La quatrième lettre de la parole M.A. Ghalmi
DES HOUROUFIYATE AUX SILHOUETTES DU TIFINAGH

Comme à son habitude, Mohamed Amine ressent le besoin de faire d’abord un long flashback historique explicatif (malgré les incommensurables « trous » sur l’histoire de l’art arabe moderne) quant à la naissance des houroufiyate au milieu du 20e siècle au Moyen Orient, non plus avec de l’encre de Chine sur papier comme de tradition, mais sur les nouveaux supports de la toile peinte…

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Le premier des six remplaçants M.A. Ghalmi

« Mais, tient-il à préciser, el houroufiyate sont moins une école constituée (comme le cubisme ou le surréalisme par exemple) qu’un mouvement artistique. La différence est importante, parce qu’on en est encore à beaucoup d’improvisations et beaucoup de recherches. Que le destin de ce mouvement aboutisse demain à une école (au départ il y avait par exemple le calligraphe El Massoudy) la question reste posée, sans réponse définitive… D’autant que ce mouvement avait intéressé à ses débuts les pays du Golfe qui l’ont intégré à leurs flux commerciaux. Première déviation… Tout ce qu’ont pu préciser les critiques d’art, c’est qu’on ne peut pas donner à ce mouvement le nom de calligraphie. C’est plutôt l’intégration de la technique de la calligraphie dans le fonds même de la peinture et pas seulement sur son support. La calligraphie en elle-même est un art, la peinture en est un autre… Puis de dépassement en dépassement, on en est arrivé à l’intégration de la lettre seule, où quelques lettres arabes fusionnées entre elles qui font une masse graphique qu’on peut esthétiquement voir de façon abstraite. On est donc parti du concret vers l’abstraction, parce que la fusion d’un alif avec un jim ou un waw n’a aucun sens littéral. Qu’on puisse les lire ou pas. Seulement un résultat esthétique. Les Iraniens eux-mêmes ont commencé à fusionner des lettres perses avec des lettres arabes. A signaler au passage que le Alif de la langue classique arabe et le Alif écrit de la tariqa el maghribiya avec sa hemza ne sont pas tout à fait les mêmes… Il y a aussi par ailleurs de très vieux fonds de calligraphie chinoise ou japonaise dont une des qualités esthétiques en plus de la précision est la gestuelle, la s p o n t a n é i té N’oublions pas qu’à l’époque abbasside, les calligraphes avaient déjà transformé leur art avec l’importation du papier et de l’encre de Chine… Autrement dit, l’objectif aujourd’hui est de continuer à transformer une partie du patrimoine artistique islamique (et pas seulement arabe) et l’amener vers plus d’abstraction et de spontanéité. L’objectif n’est pas de donner à voir une peinture fast-food, mais d’aiguiser la curiosité du spectateur : qu’il déchiffre, qu’il se demande «ouin rah lartist», sans politiser et en fuyant les extrémismes…

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Le troisième remplaçant M.A. Ghalmi

Mon parcours personnel en est à la fusion d’une lettre d’une langue à la lettre d’une autre. Nous avons justement en Algérie (Maghreb central) une grande variété de langues et de lettres différentes provenant des fonds berbère, arabe et d’Afrique noire qui permettent un nouveau travail d’abstraction en en faisant le mélange, la fusion dans un style d’écriture maghribi qu’on a l’habitude de pratiquer à l’école coranique. Ainsi, si Martinez est intéressé par « Aouchem », par les tatouages, moi de par mon penchant pour l’écriture je suis intéressé par les lettres arabes et tifinagh et leur prononciation… Mais il faut dire aussi que ce qui existe en Algérie est le fait de l’ensemble du Maghreb. El houroufiyates, dont on ne sait pas qui a inventé le terme, est un mouvement plastique qui se pratique dans tout le Maghreb. Allons-nous alors vers un art maghrébin ? »

UNE CONCLUSION QUI N’EN EST (ÉVIDEMMENT) PAS UNE

On pourrait continuer des heures et des heures à discuter avec Ghalmi Mohamed Amine, écouter la manière avec laquelle il fusionne tous les éléments de son parcours, sans rien en rejeter fussent-ils les plus désavantageux, douloureux ou âcres à la mémoire. Maladie d’enfance chronique. Curiosité insatiable pour les savoirs et la réflexion. Plaisir de dessiner et communiquer. Chercher et chercher encore… Un des termes qui revient souvent dans son parler est celui de « fusionner », autrement dit : faire la synthèse de… Mais aussi un proverbe anglais qu’il affectionne: « Hard Work, Dream Big », que je traduirais personnellement par : aux grands travaux, les grands rêves….

Homme lettres autoportrait de l_artiste Hard Work, Dream Big

« Homme lettres », autoportrait de l’artiste : « Hard Work, Dream Big »

J’ai continué à l’écouter attentivement alors que, pour le temps court de moins d’un jour qu’il avait à passer dans cette ville « mekhlta », j’essayais de le mener en voiture dans les principaux coins « graphiques » : Saint Eugène, son boulevard front de mer, sa synagogue oubliée ; Bab El Oued et ce qui fut son Rocher carré ; Notre Dame d’Afrique et sa vierge noire; les banlieues sud dominant les brumes de la Métidja, puis la gare routière des taxis longues distances… Attendre peut-être une exposition ou, inchallah, une belle publication (les miracles font parfois partie du réel), pour « revenir » sur les pratiques inédites et modernes de ce jeune plasticien ; sur sa spiritualité en développement… […].

Affiche L'art Yajouz

Source

http://www.reporters.dz