Enki Bilal, Bug!

Jeudi 13 décembre 2041 (un peu plus et on aurait eu un vendredi 13, ouf ! On l’a échappé belle !), en bords de Seine, une vue aérienne sur une rue déserte dépourvue de végétation; d’un des immeubles, une voix au dernier étage nous parvient :  » Maman ! ?…  » Puis plan très rapproché cette fois-ci sur l’immeuble en question, et la même voix de dire :  » J’arrive pas à me connecter… « 

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Ainsi se présente la première planche du dernier opus d’Enki Bilal, Bug. Il n’y a rien là que de très banal dirons-nous, et c’est on ne peut plus vrai, sauf que cette fois-ci, il semble bien que quelque chose se passe… l’évidence s’impose au fur et à mesure de la progression de cette brillante entrée en matière inoffensive en apparence mais qui finit par se révéler redoutablement explosive : un bug informatique aux origines inconnues a aspiré toutes les données numériques à l’échelle de la planète!

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Incrédulité d’abord, puis désarroi, peur, panique, terreur gagnent les gens face au chaos occasionné par ce bug ! Normal puisque tout, absolument tout est géré par des algorithmes sophistiqués extérieurs à l’homme.

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Du coup, cette débandade et c’est peu de le dire, met en lumière l’extrême vulnérabilité de l’homo-numéricus dépendant, accro à ces données numériques, dont sa vie dépend parfois qui se sont volatilisées, balayées tout comme les certitudes quant à la toute puissance de l’homme.

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Parallèlement à ces événements cauchemardesques, la mission revenant de Mars voit tout son équipage terrassé par un virus étrange. Tous en sont morts sauf un : Kameron Obb avec deux b, un survivant dont le cerveau semble avoir collecté, à son insu et sans que l’on sache comment, toutes les données informatiques disparues. Il est fiévreux (la température de son corps atteint 47° !), et a une tâche bleue qui ne cesse de grandir sur le visage.

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Obb mal en point et très fébrile est préoccupé par une unique chose : rejoindre sa famille au plus vite, et retrouver sa fille Gemma enlevée par des gens peu scrupuleux, une mafia qui commercialise des miroirs pour remplacer les téléphones pour que les jeunes aient toujours l’impression de faire des selfies, tant les suicides sont nombreux!

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Obb réalise progressivement que c’est lui qui détient les milliards de données numériques perdues, faisant de lui de fait, la personne la plus convoitée, la plus recherchée au monde…Terrifiant !

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Bug est un thriller haletant qui nous plonge sans crier gare dans l’univers très réaliste, crédible d’un monde atomisé dans lequel une multitude de groupes se sont constitués autour d’intérêts propres souvent au détriment des autres, et un homo-numéricus en perte de repères, en détresse, et complètement démuni face à une situation chaotique qui le dépasse.

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Enki Bilal installe très vite et de main de maître les lieux, les personnages, l’intrigue, et nous piège dans ce récit très dynamique, vivant, plein de suspense qu’on ne lâche qu’une fois la dernière page tournée, frustrés que cela s’arrête. Le rythme du récit se calque sur l’enchainement rapide des événements que rien ni personne ne semble pouvoir arrêter, il prend le temps cependant de s’attarder sur les personnages clés du récit et sur leurs motivations, psychologie…

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Les vues aériennes, plongeantes, gros plans aussi bien des personnages qui « crèvent l’écran » que du décor donnent vraiment l’impression de regarder un film. L’univers visuel est beau, esthétique, rigoureusement travaillé. Les graphismes sont magnifiques, et le trait léger, ample, précis conjugué aux tons dominants de bleu, vert, gris estompés créent une belle harmonie, tout en sublimant ce visuel à la saveur exquise, unique. Les personnages très expressifs traduisent superbement cette impression d’apocalypse.

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L’humour de son côté y occupe une place de choix et arrive toujours à point nommé pour désamorcer les moments de tension du récit.

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Un scénario réaliste, plausible brillamment construit, de ce que pourrait être le monde dans un petit plus de deux décennies, les ingrédients sont déjà là. Dans une posture un peu aérienne, Enki Bilal soulève les grandes questions des sociétés modernes, sources de clivages, de manière très subtile, fine, critique, et les met en scène dans un scénario solide où la tension est palpable tout au long de la narration.. Enki Bilal plaide pour un monde plus humain, plus apaisé, plus ouvert, plus tolérant, plus lucide, plus responsable, et nous tend un miroir très grossissant, (pas pour faire des selfies !) de nous-mêmes et du monde incohérent que nous nous sommes fabriqués, de ses conséquences possibles, plausibles.

Journal Geeks

Kameron Obb (avec deux « b ») semble venir étayer cette aspiration par l’espoir qu’il incarne, tout comme les quelques personnages très touchants mis en avant qui sont foncièrement humains dans leur amour, leurs sentiments, leurs émotions, l’humour aussi, présent de bout en bout en dépit de l’extrême gravité de la situation. Le tome 1 de Bug est un pur joyau, alors vivement le 2, mais comme Enki Bilal a décidé de nous faire mariner, il n’y a plus qu’à prendre son mal en patience en espérant qu’il n’y ait pas de bug d’ici là… Les Belles Sources

Quelques extraits des interviews qu’Enki Bilal a accordées à la presse à propos de Bug :

Son inspiration…?

« Je me suis dis que je devais parler de nous face à ce monde numérique, face à un bug. Et, tout d’un coup, la signification anglaise du mot arrive: c’est une bestiole. Et là j’imagine un Alien. Je me dis qu’un type va revenir avec quelque chose en lui. Est-ce que c’est ça qui provoque le bug? Je ne le dis pas pour l’instant. J’ai trouvé assez vite la fin, parce que je ne voulais surtout pas m’embarquer dans cette histoire dans un esprit réaliste. Je l’ai fait dans quelques pages où j’énumère certaines des conséquences dramatiques du bug. Il vaut mieux le faire comme ça qu’en image: les avions sans pilote qui s’écrasent, les ascenseurs bloqués avec des centaines de milliers de personnes dedans… »

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« Et c’est hélas très réaliste car les plus grands spécialistes, scientifiques etc. affirment déjà qu’en cas de disparition de nos ressources numériques, le monde n’aurait besoin que de quatre jours pour sombrer dans un chaos absolu ! »

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Les personnages, la vie, les émotions…

« Je me suis demandé ce qui pourrait se passer si ce qui est décrit dans Bug arrivait vraiment. Alors bien sûr, je montre des conséquences universelles. Mais je me concentre surtout sur une famille dont l’un des membres – Kameron Obb – devient le dépositaire de toute la mémoire du monde. Une sacrée responsabilité ! »

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« C’est un type ordinaire qui ne se rend pas compte tout de suite de ce qui lui arrive. Du jour au lendemain, Obb sait tout sur tout et chacun, du plus petit organisme aux plus grands états ; il a un savoir encyclopédique qui lui permettrait de pondre un rapport de 50 pages sur n’importe quel sujet. »

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« Créer quelque chose de vivant, de charnel, puisqu’on suit, sans s’attacher aux catastrophes qui sont liées au phénomène du bug, des personnages mus par la vie, une envie de lutter, des objectifs etc. C’est primordial, pour moi, de faire en sorte que des émotions aussi fortes soient incarnées. »

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Sa perception sur notre époque?

« On vit une époque passionnante, mais on a subi un traumatisme très important, sans s’en rendre compte. L’irruption du numérique a acté la fin d’un monde. Elle a coupé une grande partie de la transmission de la culture. La lecture se perd. Le XXe siècle est totalement banni – j’ai cette impression – pour toute une génération de jeunes qui sont nés avec le numérique. Pour eux, le monde commence maintenant. »

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« Le numérique, c’est la nouvelle addiction dont nous sommes tous frappés, moi y compris. J’ai lu qu’un gamin qui naît aujourd’hui aura, à 20 ans, du mal à poser son regard sur un autre humain à cause de cette relation établie très tôt et de manière obsessionnelle avec les écrans. »

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Une mosquée à côté de Notre dame ?

« En plaçant ainsi une belle mosquée à côté de Notre Dame, je veux démontrer que la tolérance et l’apaisement règnent dans le récit que je propose… Une façon de dire qu’il est possible de cohabiter avec le monde musulman. »

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La suite… ?

« (la suite)  ne devrait pas paraître avant un an et demi. Au départ, je voulais faire un seul volume de 200 pages mais j’ai vite compris que le sujet était trop complexe pour ça. Et puis l’idée que les lecteurs se posent, pendant des mois, plein de questions à propos du récit… ça me plaît assez. »

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« Je peux juste dévoiler que l’explication finale n’est pas cartésienne. Qu’il ne s’agit pas de l’attaque d’un état ou d’une bande de hackers, ni même d’un simple incident technologique ; ça dépassera de loin l’humain, et ça délivrera donc un message universel, métaphysique. Enfin, je l’espère « .

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