C’est en mars 2015 que le photographe franco-algérien Bruno Boudjelal a mis un atelier à la disposition de 16 photographes algériens en vue de préparer la Biennale Africaine de la photographie dont le thème était « Telling Time ». Parmi les 16 photographes, Nassim Rouchiche a été l’un des trois finalistes. Nassim Rouchiche est né en 1977 à Alger, il est ingénieur, mais aussi passionné de photographie depuis son plus jeune âge.

nassim-rouchiche (2)« Ça va waka », la première réalisation de Nassim Rouchiche, est composée d’une série de photographies en noir et blanc d’hommes venus d’Afrique sub-saharienne, à la poursuite d’un rêve, d’un monde meilleur. Ils ont échoué à Alger et y sont restés piégés. Ce sont des clandestins qui occupent le soubassement d’un immeuble de 21 étages, dont le deuxième sous-sol est réservé aux activités sportives, mais n’ayant pas les moyens de s’acheter des équipements, ils se les fabriquent avec ce qu’ils trouvent, et deux simples bidons et une barre de fer deviennent des haltères pour entretenir sa forme. La misère, la solitude, l’isolement sont le lot quotidien de ces fantômes tels que représentés par Nassim Rouchiche: des silhouettes anonymes, transparentes qui glissent dans la nuit sans bruit, rasent les murs pour éviter d’être pris. Ils ne peuvent pas traverser la Méditerranée pour l’Europe, et pas non plus retourner dans leur pays faute de moyens. « Ça va waka, ça va aller » disent-ils pour rester encore debout, dignes, continuer à se battre pour vivre, alimenter leur espoir, leur rêve si fragiles, si vulnérables l’un comme l’autre. C’est la débrouille, la volonté farouche de vivre, la résilience.

Vue Alger

Certains réussiront peut-être à partir, à prendre des embarcations de fortune pour passer de l’autre côté. Mais arriveront-ils seulement à destination ? Et quand bien même ils y arriveraient, n’est-ce pas surtout des centres de rétention qui les attendent et dans lesquels ils se retrouvent à nouveau piégés? Une impasse, une boucle sans fin, lancinante…  Chaque année, plus de 3000 hommes, femmes, et enfants meurent noyés en Méditerranée dans l’axe le plus meurtrier au monde entre la Lybie et l’Italie. Et ce n’est que grâce à la solidarité des citoyens face à l’inhumain, à l’inacceptable que des vies sont sauvées. On reste sidérés face à l’aveuglement, au cynisme des dirigeants politiques qui n’ont d’yeux et d’oreilles que pour la croissance économique, alors que crève silencieusement, doucement la vie autour de nous.

Immeuble Alger

Cette série de photos inscrit résolument Nassim Rouchiche dans une démarche engagée, humaniste. Il ne voulait pas montrer un visage misérabiliste de l’Afrique, mais plutôt traiter d’un sujet hautement politique de manière esthétique, poétique et surtout humaine. Les photos sont sensibles, justes, et bouleversantes des drames sourds que l’on perçoit en filigrane. Les sujets photographiés racontent leur absence dans leur présence transparente, leur temps fait d’anxiété, d’attente, d’incertitude, de fuite. La poétique de Nassim Rouchache réside dans la transparence des personnes, présentes et absentes en même temps, la métaphore même de leur existence, celle de vivre dans la discrétion de la nuit, dans son ombre, de se cacher jusqu’à s’éclipser, se dissoudre sans laisser la moindre trace, et dans une indifférence totale. Les photos de Nassim Rouchiche interpellent fortement la conscience de tout un chacun, son objectif  étant justement de toucher, de sensibiliser, pour que soient enfin entreprises des actions en faveur de ces laissés pour compte. Le photographe souhaite créer une association dédiée à la sensibilisation des Algérois au sort indigne des migrants. Les Belles Sources

Nassim Rouchiche

« […] Au départ, j’ai commencé à réaliser des clichés qui ne ressemblent pas du tout à ce que vous voyez ici. Au fur et à mesure, mon regard a changé. En tant que photographe, on ne saisit pas que des sujets et des lieux. On doit aussi saisir des émotions. J’ai été touché par ce que j’ai vu. Ces événements m’ont permis d’en arriver à ce résultat-là. Le monde dans lequel ils (les migrants) vivent n’est pas en couleur. »

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La photo ci-dessus est celle que préfère Nassim Rouchiche parce qu’: « Elle dégage toute leur force  de survie. Sur certaines photos, ils rêvent les yeux levés au ciel, sur d’autres le regard rivé au sol trahit l’abattement, mais sur celle-ci, c’est la vie qui est présente. […] Je leur ai promis de soumettre les photos à leur accord avant de les montrer, je leur ai expliqué mon projet, et ils ont fini par accepter […] »

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« Je ne voulais pas de flou, alors j’ai tenté la transparence. Et pour obtenir l’effet de superposition sur le décor, j’ai joué sur le temps de pause. […] Cette superposition correspondait à mon ressenti. C’est en partageant la vie d’une communauté de migrants, des Camerounais, pour la plupart, que j’ai ouvert les yeux sur leur situation. »

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« Je voulais mes images touchantes, poignantes. Elles ne pouvaient pas être joyeuses, d’où le noir et blanc, mais je ne les voulais pas misérables pour autant. »

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« […] J’ai voulu emmener ces migrants vers autre chose, entre imaginaire et réel, d’où le choix de la transparence. Souvent, après avoir franchi le désert, ils restent coincés en Algérie avant de pouvoir traverser la Méditerranée. Ils ne peuvent pas atteindre leurs rêves et encore moins faire marche arrière et rentrer chez eux. » 

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« Il faudrait payer des passeurs pour traverser le plus grand désert du monde jusqu’au Mali, puis il faut traverser encore plusieurs pays. Ils ne peuvent pas non plus rentrer les mains vides. Alors ils finissent pas hanter un espace enclavé. »

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« J’ai essayé de faire ce parallèle : le fantôme, c’ est celui qui ne réussit pas son passage dans l’au-delà et reste coincé entre la vie et la mort. Ils sont comme des âmes qui errent. […] Ils arrivent à Alger et ne peuvent pas réaliser le rêve qui les a conduits ici. »

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« Ces gens vivent près de chez moi. Je les croise souvent, alors je suis allé vers eux pour en savoir un peu plus sur la manière dont ils s’organisent, ici, en Algérie. Comme mon meilleur moyen d’expression est la photographie, il fallait que mon engagement passe par là. »

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« Les habitants de l’immeuble ont tous leurs téléphones et les appellent pour des petits travaux de maçonnerie ou d’électricité ; certains leur donnent parfois à manger, mais les relations se limitent à bonjour, bonsoir. Personne ne se sent impliqué dans leurs problèmes. »

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« J’ai l’impression que c’est un sujet tabou. Personne n’en parle, ni les citoyens, ni les gouvernements. »

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« Alors s’ils arrivent à travailler ici, à trouver un certain équilibre, ils se privent de choses essentielles – à commencer par la vie de famille. En situation irrégulière, ils ne pourraient pas soigner leurs enfants ni les inscrire à l’école. Leur vie se limite à gagner de l’argent qu’ils envoient au pays, mais elle ne leur appartient pas. Sans compter tout ce qu’ils subissent avant d’arriver à Alger. C’est très touchant, c’est rageant. »

Rouchiche_18

« Waka » est une sorte de créole. C’est un anglicisme qui vient du mot « Walk ». « Ça va waka » signifie « ça va marcher, ça va aller ». C’est une phrase qui revient souvent chez eux pour se remonter le moral. Je voulais que cette note d’espoir soit le titre. »

Ressources

TV5 monde

Quotidien des rencontres de Bamako

The international Boulevard