Abdeslam Khelil« Qu’importe si le chemin est long, du moment qu’au bout il y a un puits. » Proverbe Touareg

Écouter le souffle du silence porté par le vent dans l’immensité du désert, noblesse, hospitalité, et fierté de ce peuple du désert les Touaregs, pudiques, simples, humbles devant l’infini, devant l’eau source de vie…

Je passais tous les jours devant cette galerie, j’en franchissais le seuil parfois juste pour me retrouver l’espace de ces quelques instants dans cet antre mystérieux, un peu mystique, une sorte de sanctuaire dont la magie vous coupait instantanément de la vie bruyante extérieure. Du sable doré du désert tapissait un coin, des plantes sèches originaires du sud y ajoutaient leur touche authentique, un beau tapis Touareg recouvrant une banquette…., de grands et petits portraits d’hommes, de femmes, d’enfants, de paysages d’Algérie, mais surtout du grand et majestueux désert. J’achetais des photos au format carte postale abordables pour l’étudiante que j’étais pour les envoyer à des amis ou les garder pour moi, c’était aussi mon alibi pour entrer dans cette galerie dont les magnifiques portraits étaient hors de la portée de ma bourse… Plus tard, les portraits de femmes, de petites filles m’accompagneront partout. De tout temps sous mon regard toujours neuf, constamment renouvelé, tels des veilleurs de mémoire, des éveilleurs de conscience, un phare, une étoile du sud.

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Dans ses magnifiques photos, le photographe Khelil Abdeslam, cet « enfant » du désert saisit l’éphémère, l’âme d’un regard, d’une expression, d’une émotion, d’un sourire à peine perceptible, d’un rire joyeux cristallin et frais comme l’eau, et leur donne volume, épaisseur et souffle… ou l’appel impérieux de ces espaces infinis sous cette voûte céleste, lumière brûlante de jour dilatant le roc, ou glaçante de nuit le faisant éclater, éternel silence ou le clapotis d’une eau rare ardemment désirée, enfouie dans des puits dérobés au regard, invisibles… des hommes donnant en offrande leur cœur à l’assoiffé en quête d’eau, de sens, de simplicité, d’authenticité, de paix, halte bienfaisante, régénérante avant de reprendre la route des sables… Abdeslam Khelil lui-même enfant des sables, originaire de cette belle oasis exubérante de verdure qu’est Ouargla est considéré comme l’un des leurs et cela se reflète dans ses portraits, au naturel, à l’authenticité des personnes photographiées qui ne posent pas, qui sont juste elles-mêmes dans des instants de vie fugitifs que le talentueux photographe capte avec sensibilité et profondeur. Pour Abdeslam Khelil , il ne s’agit pas de raconter l’histoire de la photographie mais l’histoire de l’autre, s’intéresser à l’autre de façon humaine et non matérialiste. Pour lui:  « La liberté consiste à réussir à réaliser une œuvre, c’est une communion d’esprit, c’est le fait de me découvrir à travers les photos, à travers l’objet ou l’être photographié, c’est la paix. C’est le sentiment artistique, c’est la beauté des âmes et les valeurs d’amour qui s’y ancraient. Le Sahara vous fait découvrir les valeurs spirituelles, humaines et de l’amour, avec beaucoup d’optimisme et beaucoup d’esprit, l’amour de son peuple, un peuple qui vous accueille et vous libère. Le Sahara commence par l’image de ma mère, ma première protectrice. La femme à proximité de sa tente avec ses chèvres, les Touaregs, les seigneurs du désert, la liberté de conscience des âmes indépendantes ».

Un jeune garçon

Qui pourrait mieux parler d’Abdeslam Khelil que sa fille Rym khelil dans le bel hommage (ci-dessous) qu’elle lui rend à l’occasion d’un vernissage en 2012, et dans lequel elle évoque ses passions, son verbe, son œuvre. Des vernissages malheureusement trop rares pour un artiste aussi talentueux. Les Belles Sources

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Hommage de Rym Khelil http://www.vitaminedz.com

 Abdeslam Khelil, artiste photographe algérien, saharien, est né le 15 mars 1942 à Ouargla (à 800 km au sud d’Alger).

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Qui est donc ce personnage dont certains connaissent la galerie photographique, située rue Didouche Mourad, en plein cœur de la capitale, où seuls osent s’aventurer les habitués ?

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Dans ce local sombre et mystérieux, Abdeslam a transporté un peu de son désert natal : du sable répandu sur le sol derrière la baie vitrée, des plantes sèches « pour l’accompagner », le bureau tendu de peau de chameau qu’il a confectionné de ses propres mains, le tapis coloré, cadeau de ses amis Touareg, recouvrant la banquette de la pièce, des meubles tapissés de liège (son œuvre également), et la moquette couleur de Sahara.

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Dans cette atmosphère qui enchante le visiteur, l’envoûte même, on se laisse bercer par Les quatre saisons de Vivaldi, la IXème symphonie de Beethoven… «Je ne comprends pas que l’on puisse avoir de la haine après avoir écouté cela » dit-il… et on peut se recueillir devant de somptueux tableaux photographiques. Les siens. Ceux de Khelil. Tous en noir et blanc.

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Des paysages et des portraits, du Sud algérien le plus souvent, sa source, sa ressource, son origine, son bonheur. Abdeslam est un artiste qui vit à la frontière entre deux mondes, à la lisière entre le rationnel et l’irrationnel. Il est autodidacte. Il a commencé à côtoyer la photographie à l’âge de dix ans.

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A l’époque, il travaillait comme apprenti dans l’atelier photographique de son frère aîné, à Ouargla. «Je lui apportais des seaux d’eau tirée du puits pour le développement des photos.» Souvenir qu’il évoque avec naturel, lui, le benjamin d’une fratrie de quatre frères, et pour qui l’obéissance et le respect à l’égard des aînés est une valeur fondamentale. A dix-huit ans, Abdeslam s’envole pour Paris. Il y suit un stage de deux ans chez Kodak. Aujourd’hui, le regard dans le vague, un sourire lumineux aux lèvres, il cite l’avenue Montaigne, le quartier de Montmartre et tant de lieux gravés dans sa mémoire. Au début des années soixante, il s’installe à Alger.

Khelil les pieds

Mais l’homme est nomade et il revendique ses origines. En effet, durant des années, il sillonne l’Algérie, le Sud notamment, le Tassili, s’arrête à Djanet, pousse jusqu’aux frontières maliennes et mauritaniennes, séjournant souvent chez ses amis Touareg, sa famille adoptive. Il réalise, chaque fois, de merveilleux clichés. Cet amoureux du désert affirme tranquillement : «Au Sahara, les gens n’ont rien à prouver, ils savent ce qu’ils sont.»

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« Un jour, j’y retournerai, même si je dois habiter une cabane de paille ; j’y serai heureux, je regarderai la lune et les étoiles, œuvres de Dieu, loin du monde, des agressions de la ville, près de la nature, et je retrouverai mon palmier et mon âne, content de recevoir une carotte. La richesse est un état d’âme. L’homme est un perpétuel insatisfait et je refuse d’être esclave de la bêtise sociale. »  Pour Khelil, la réussite n’a rien à voir avec la réussite matérielle. Il a d’ailleurs été dans une réelle aisance financière, jusqu’à ce que le terrorisme des années quatre-vingt dix «chasse [son] public occidental», qui composait l’essentiel de sa clientèle. Depuis, il s’est enfermé dans sa bulle d’artiste, imperméable aux banalités de la vie, fidèle à sa galerie, ses génies, ses djnoun: Vivaldi, Mozart, son sable, ses plantes et ses photos.

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Fidèle, également, à cette bougie qu’il allume chaque matin en hommage à une personne, un événement, à Dieu tout simplement, ou à la vie. « La Vie n’est pas du domaine du pouvoir humain. Je n’aime pas voler ou faucher Dieu, je veux accomplir mon noble devoir d’humain. » Ses clichés ont traversé les mers, ont circulé de par le monde, l’homme est apprécié, très souvent admiré. Son œuvre fait incontestablement partie de ces merveilles du patrimoine culturel algérien, tellement négligé cependant, si peu valorisé. En exposant un échantillon de son magnifique travail («La femme à la mouche», «L’enfant et l’infini», «Les pieds», « Les épis », «Les Touareg», «La mosquée de Ghardaïa»,…) moi, Rym Khelil, sa fille, je veux aujourd’hui rendre hommage à cet immense artiste.

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