« Qu’est-ce que l’amour ? Et surtout pourquoi depuis des millénaires, prophètes et souverains chinois, Shahs persans et Califs arabes dans le passé, comme les multinationales de nos jours, ont toujours mobilisé des experts pour décoder ses mystères et déchiffrer ses émotions ? Y a-t-il une connexion entre amour et leadership ? Et si oui, quelle est cette mystérieuse connexion ? Faut-il être aimé par ceux qu’on dirige pour réussir un projet commun ? »

Al khulla l'amitié profonde (2)

 Al khulla ou l’amitié profonde

C’est par cette série de questionnements que Fatema Mernissi sociologue, écrivaine marocaine mondialement reconnue pour ses nombreuses œuvres et recherches, ses combats pour la femme, nous introduit dans l’univers de l’amour ou « Les 50 noms de l’amour, Le jardin des amoureux ». Elle nous brosse un tableau richement étayé et très poétique du contexte, des circonstances qui ont présidé à la question de l’amour en relation avec le leadership, ou dit plus familièrement, dis-moi comment tu aimes, et je te dirais qui tu es. Du VI siècle avant Jésus-Christ avec le stratège chinois Sun Tzu et son célèbre manuel « L’art de la guerre » qui concluait que la source du pouvoir n’avait rien à voir avec la force militaire, mais plutôt avec l’amour et la compassion pour les personnes qu’il dirige, en passant par les Abbassides et plus particulièrement Al Mamun, fils du célèbre Harun-er-Rachid, qui n’avait que 28 ans lors de son accession au pouvoir de 813 à 833 / 192 à 218 Hijra), et qui avait réalisé que pour faire triompher la paix (Salam, qui est la racine du mot Islam), il fallait amener les Arabes, les Iraniens, les Indiens et les Byzantins à collaborer au lieu de s’entretuer.

Al'alâqa la liaison (2)

Al alâqa ou la liaison, l’attachement

Pour lui, en effet, «les leaders en ce monde sont les êtres les plus généreux », mais lui-même ne maîtrisait pas ce code du leadership. Il convia alors des savants d’Orient et d’Occident dans sa célèbre Maison de la Sagesse (Bait al Hikmah) afin qu’ils l’aident à répondre dans des Majlis (séances) très solennels à la question qui accaparait ses pensées tout autant que les sciences mathématiques ou astronomiques : Qu’est-ce que l’amour ? Les réponses des savants, loin de lui fournir une réponse n’ont fait qu’amplifier sa perplexité. Il était question d’émotions et pour comprendre les émotions, il fallait les traduire en mots, tâche qui s’avéra bien difficile. Et c’est précisément pour cette raison que décoder les émotions suscitées par l’amour et dont dépend la réussite du leader, est devenu pour les savants musulmans une préoccupation majeure au même titre que les autres sciences. Ils en identifièrent 50 mots, battant leurs collègues occidentaux sur ce terrain, puisque ces derniers n’ont pu en repérer qu’une douzaine selon Denis de Rougement dans « Les Mythes de l’Amour » p. 15, livre paru aux éditions Gallimard à Paris en 1961.

Al mahabba l'affection, la tendresse attentionnée 3

Al mahabba ou l’affection, la tendresse, l’amour attentionné

Partant de là, il est aisé de comprendre qu’El Mamoun soit célébré comme un héros du « Jardin des amoureux », le livre que l’Imam Ibn Qayyim al Jawziyya, né à Damas en 1292 (691 Hijri) trois décades après la destruction de Bagdad par les Mongols en 1258, rédigea pour rappeler aux conquérants que sans l’amour, aucun leader ne peut réussir, que tout leader qui succombe au piège du narcissisme « Hawa » verra son pouvoir s’effondrer.

Salim Jay homme de lettres marocain auteur d’une vingtaine d’ouvrages dont « Le dictionnaire des romanciers algériens« , journaliste radio, et critique littéraire nous fait part de sa critique justement à la sortie de ce sublime « manifeste » de l’amour propre à enchanter les cœurs, les regards et les esprits par sa beauté, sa poésie, la subtilité des nuances des diverses manifestions de l’amour. Place donc à l’Amour et à quelques-unes de ses manifestations superbement calligraphiées par Mohamed Idali. Les Belles Sources

Al miqua l'affection l'attachement profond (2)

Al miqua ou l’affection, l’attachement profond

La calligraphie enchantée par les 50 noms de l’amour

La passion amoureuse inspire les poètes depuis l’aube des temps. La définition que proposait Louis -Ferdinand Céline : « L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches », si attrayante pour les cyniques, n’a heureusement découragé personne. Un superbe ouvrage qui vient de paraître aux éditions Marsam va raviver tous les feux du désir chez les bibliophiles. En effet, Le Jardin des Amoureux dont Fatéma Mernissi signe la présentation décline les 50 noms de l’amour d’Ibn Qayyim Al-Jawziyya, imam syrien qui écrivait au XIVe siècle.

Al widd l'amour pur et délicat 3

Al widd ou l’amour pur et délicat

Les calligraphies de Mohamed Idali sont autant d’œuvres d’art que les peintures de Mohammed Bannour et Fatima Louardiri, et c’est vraiment aux prouesses du calligraphe que l’on doit l’émerveillement ressenti. Né en 1292-691, mort en 1350-751, Ibn Qayyim a « rassemblé et condensé, écrit Mernissi, les versets du Coran et les Hadiths du prophète concernant l’Adab, les stratégies éthiques du contrôle des émotions violentes qui explique le succès fulgurant de l’Islam. A commencer, souligne-t-elle, par le célèbre verset 34 de la sourate 41 (Fusilat) qu’on m’a apprise à l’école coranique à Fès à l’âge de 5 ans : « Réponds à l’agression par la douceur et tu verras ton ennemi se transformer en allié protecteur»

Assabâba la passion ardente 3

Assabâba ou la passion ardente

Mernissi, lors d’une conférence à Manama, en 2009, se vit réclamer par un jeune auditeur de « transformer les 50 noms de l’amour que l’Imam Al-Jawziyya a rassemblés dans son Jardin des amoureux, en un jeu électronique ». L’Iranien Abbas et ses amis turcs et malaisiens ne voulaient pas seulement persuader la conférencière marocaine du potentiel trésor électronique caché dans Le Jardin des amoureux : ils voulaient que se répandent les 50 noms de l’amour comme autant de voies vers la connaissance de soi, voire l’autothérapie. Les calligraphies de Mohamed Idali sont splendides : les couleurs sont éruptives et les lettres semblent s’exercer à voltiger.

Achaghaf l'engouement (2)

Achaghaf ou L’engouement

Les peintures de Fatima Louardiri illustrent la ferveur du désir avec un vrai sens plastique : l’image qu’elle concocte a toujours quelque chose de vibrant, de tactile et elle semble offrir aux nerfs et à la peau un asile bariolé où l’apaisement souffle comme une brise. Comme l’était déjà feu Ahmed Louardiri, ce jardinier devenu peintre et qui avait le don d’enchanter le réel, Fatima n’a de cesse de répandre un parterre de fleurs autour des amants réunis. Elle illustre en premier Al Mahabba : l’affection, la tendresse attentionnée, l’amour constant, en montrant un couple enamouré paisiblement. La calligraphie de Mohamed Idali offre en regard l’image d’un brasier d’affects. La liaison Al’alâqa, telle que suggérée sous le pinceau de Mohamed Bannour semble tenir d’une alliance provisoire entre deux totems. La calligraphie d’Idali, en regard, déploie un étendard échevelé. Al hawâ, c’est tomber amoureux, tomber dans le piège du désir, la racine al huwiyu signifiant précipice. Assabwa peut se dire aussi al-sibi : les deux termes se réfèrent à l’ardeur du désir.

Al hawâ tomber amoureux tomber dans le piège du désir (2)

Al Hawa ou tomber amoureux, tomber dans le piège du désir

Vous aurez remarqué qu’il s’agit seulement du quatrième des noms de l’amour. Tandis que Fatima Louardiri en peint une vision d’une parfaite tranquillité en montrant un couple illustrant tout à fait l’expression « conter fleurette», l’interprétation d’Idali est comme toujours aussi élégante que vigoureuse et il fait ruisseler le mot Assabwa comme si aimer consistait à faire pleuvoir les lettres de l’alphabet. Voici Assabâba qui est la passion ardente. Mohammed Bannour l’exprime en intimant à des contorsions géométriques de s’apparenter à des personnes qui connaîtraient donc sous nos yeux l’effervescence des sentiments amoureux.

Al tatayyum la suggestion par extase (2)

Al tatayyum ou la sujétion par extase

Le calligraphe, lui, maintient son choix d’une palette où rivalisent l’ocre et le miel, mais on n’a pas oublié le tourment du carmin dans son évocation du piège du désir. Quel humour tonique dans son illustration d’Achaghaf, l’engouement. Les lettres dansent comme autant d’oriflammes. L’affection, l’attachement profond Al Miqua est suivi, d’Al wajd qui dit la véhémence de l’amour. La magie de ces illustrations persiste et se renforce avec non moins de véhémence, sans tristesse ni mélancolie, pour le lecteur qui a le privilège de constater les infinies ressources d’inventivité et d’élégance de la calligraphie, un art qui se révèle pour qui possède quelque imagination aussi suggestif que les estampes japonaises.

Assabwa penchant pour les jeunes femmes 3

Assabwa ou le penchant pour les jeunes femmes

Quand à Al Kalaf, neuvième nom de l’amour, c’est l’épreuve, l’attachement excessif : Idali devient tachiste tandis que Fatima Louardiri peint un amoureux insistant en musique tandis que la belle s’en détourne. Quand vous aurez atteint la page où s’étend le dixième nom de l’amour : Al tatayyum, vous ne serez parvenu qu’au cinquième de votre lecture émerveillée, promenade dans le jardin des couleurs et des lettres, où s’embrasent candeurs et roueries, allégresse et stupeurs dans la mise en gerbe des élans du cœur et du corps.

Al shajan l'affliction le chagrin 3

Al Shajan ou l’affliction, le chagrin

On doit à Fatima-Zahra Zryouil la traduction arabe du texte de Mernissi tandis qu’Abdelkarim Kasri, Touria Ikbal et Rachid Chraïbi ont participé à la traduction en français des textes d’Ibn Qayyim al-Jawaziyya. Ce Jardin des amoureux est sans doute le plus beau volume illustré jamais publié au Maroc en mariant l’arabe et le français.

Al wahal la frayeur 3

Al wahal ou la frayeur

1ere de couverture

Sources

L’ouvrage « Fatema Mernissi présente

Les 50 noms de l’amour, Le jardin des amoureux d’Al Immam Ibn Qayyim al- jawziyya », « Calligraphies Mohamed Idali », Editions Marsam

http://www.idali-calligraphie.fr