Quand la parole libère (de) l’écrit, et l’écrit (de) la parole

Par Romaine Moreton

Romaine

 Poétesse [1], interprète (performer) et scénariste aborigène, Romaine Moreton a théorisé la performance comme moyen poétique de communication et d’expression, s’inscrivant à la fois dans une continuité et une (re)création de la culture orale aborigène (ou indigène, comme elle le dit en anglais, refusant le terme aborigène qui gomme selon elle les particularités des différents peuples autochtones d’Australie. Dans de nombreux festivals, et sur le CD qui accompagne son recueil de poèmes Post Me to the Prime Minister, publié un an après que les propos qui suivent furent échangés (le 24 mai 2003), elle délivre ses poèmes a capella, ou accompagnés de rythmes de percussions. Ses textes, sa présence sur scène émeuvent ou bouleversent. Lors des festivals et performances, certains auditeurs se balancent au rythme des percussions ou de la voix, tandis que d’autres semblent tétanisés sous le poids des mots. Ouvrant ainsi la voie pour une autre manière de lire, d’écouter de la poésie et des histoires, Romaine Moreton invite les lecteurs-auditeurs à s’impliquer dans une relation d’échange, un processus de réflexion et de décolonisation, qui passe par la décolonisation des mentalités. « Ne colonisez pas en toute liberté », écrit-elle dans un poème du recueil, s’adressant aussi bien au système colonial australien qu’aux Aborigènes (citadins) qui mépriseraient leurs frères et sœurs dont la peau n’est pas assez noire, ou venant des communautés reculées. S’ils sont œuvres de résistance, d’émancipation, investis d’une fonction mémorielle, philosophique, historique, d’incitation, ses poèmes sont aussi des odes à la beauté de la culture et de la terre indigènes. Parole portée vers d’autres horizons, mais s’ancrant et s’enracinant dans la terre de ses ancêtres, les poèmes et les propos de Romaine Moreton nous offrent en partage une méditation philosophique sur l’oralité et l’écriture, la lutte contre l’oppression et le colonialisme, l’amour et la liberté, et la création poétique.

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Entretien avec Estelle Castro

Estelle Castro : Vous avez commencé par écrire de la poésie [2]. Comment en êtes-vous venue à l’interpréter, la mettre en musique ?

Romaine Moreton : Je voulais au départ… écrire de la poésie, une poésie qui soit écrite « pour la page », et y reste pour ainsi dire, une poésie dont le sens dérive de la page, où les jeux de mots, le jeu sur la manière dont le mot est positionné sur la page, parmi d’autres mots, l’aspect visuel de la page de lecture comptent. C’est un luxe pour moi de présenter de la poésie qui n’exige pas nécessairement un rythme, qui est en ce sens un poème classique.

Mais quand j’écris un poème qui va être interprété, il faut que je suive tout un processus pour le conduire jusqu’à sa production. Je pense qu’il est très important que les poèmes qui sont présentés soient très rythmés, pour que le public ne soit pas perdu. À l’écrit, c’est différent : à l’écrit, vous pouvez prendre des risques, les gens vont s’asseoir, rester tranquilles, lire, avoir le temps de lire, de relire et de relire encore. Mais quand vous interprétez des poèmes, clarté et transparence sont indispensables, et l’essence musicale doit aussi être conservée. Certes, ce n’est pas une chanson, mais c’est, sans aucun doute, musical.

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Estelle Castro : Votre travail d’interprétation a-t-il été la conséquence directe de votre rencontre avec le groupe Sweet Honey in the Rock ? Vous m’avez parlé de leur influence sur votre travail. Est-ce à ce moment-là que vous avez eu le désir d’interpréter vos poèmes ?

Romaine Moreton : Le concert de Sweet Honey in the Rock s’est déroulé, je crois, en 1992. J’ignorais leur existence, et j’y suis allée car mon amie Judith Cobb m’avait invitée. J’ai été fascinée par leur beauté, leur simplicité, le fait qu’ils restaient fidèles à leurs exigences intellectuelles comme à leur militantisme. Ils ne faisaient preuve d’aucune condescendance envers leur public. À aucun moment ils n’ont présenté de morceaux simplifiés à l’extrême. Ils exprimaient un message complexe, et ils demandaient au public de venir à leur rencontre, de les rejoindre, ils n’adaptaient pas leur message à leur public. Il y a bien sûr toujours une forme d’adaptation, qui s’opère de toute manière entre les individus au sein de la société. Nous adaptons chaque fois que nous essayons de communiquer avec autrui, de le toucher, et je suppose qu’il en est de même quand on interprète des poèmes. Je suis donc tombée sous le charme. Je suis entrée à l’université et l’un des premiers poèmes que j’ai écrits pour mes séminaires d’écriture s’intitulait « Moi et Alice », et portait sur Alice Walker. Pour la première fois, j’écrivais un morceau avec un rythme de bongo en tête. Et quand je l’ai lu aux étudiants, ils m’ont dit qu’ils entendaient les percussions, et je me suis dit : fantastique ! Si vous entendez les percussions, pourquoi ne pas les y mettre ? Pourquoi ne pas travailler avec les percussions ? Une grande partie de ce travail est donc née d’un dialogue entre les percussions et moi.

Aborigènes Australie

Estelle Castro : Vos tout premiers poèmes étaient bien plus politiques. J’ai remarqué un changement en vous écoutant jeudi. Diriez-vous aujourd’hui que vous êtes militante ?

Romaine Moreton : Je pense qu’il fut un temps où j’aurais pu le dire. Mes écrits visaient à décrire ce que vivent les Aborigènes mais les gens ont tendance à penser que ce que l’on appelle l’expérience aborigène n’est pas une expérience humaine digne de ce nom ; c’est comme si elle comprenait des éléments auxquels d’autres ne peuvent pas se rapporter. En vérité c’est de notre condition d’humains, de la souveraineté, de notre culture qu’il s’agit, mais à travers cette expérience se lit une volonté de survivre, une volonté de maintenir notre propre intégrité culturelle, notre sens moral et de ne pas nous laisser aller à la morbidité. Tout cela parle de ce que c’est que d’être un être humain vivant sainement. Je pense qu’au départ, un grand nombre de mes poèmes étaient exclusifs et excluants. En fait, j’ai évolué dans ma manière de communiquer les mêmes histoires, en les rendant plus accessibles. J’ai travaillé à inclure d’autres personnes dans cette expérience, pour témoigner de ce qu’on peut justement parler de certaines choses en tant que personne. Cela n’implique pas de parler de politique — en fait la politique nous concerne tous — mais pour moi il s’agit de communiquer cette expérience vécue par une femme aborigène dans ce pays de telle manière qu’un homme blanc, aussi extrémiste qu’il soit, puisse s’y identifier. Quoique je ne modifie pas mon propos, que je ne change pas le message ou mon style de façon drastique, je choisis la manière de les faire passer. J’ai prêté attention aux chansons qui ont eu le plus de succès, aux musiques que j’aime le plus, et bien souvent leur réussite venait de cela : la communication s’était établie.

Debra-Japingaa Women's ceremony

Estelle Castro : Vos interprétations ont une grande force. Vos paroles, la chanson, la musique… les répétitions y sont pour beaucoup.

Romaine Moreton : Ah ! cela me fait plaisir.

Estelle Castro : C’est l’une des caractéristiques de la narration orale, n’est-ce pas ?

Romaine Moreton : Oui, le cycle, c’est ça. Tout texte a son origine dans une culture orale. Homère était un orateur. C’est ce qu’il était. C’était un écrivain, mais il récitait. Je pense que la répétition est source de grande beauté. Et je pense que celle-ci se perd dans la passion du monde moderne pour la complexité, pour la sécurité, alors que, réellement, l’essence de ce que nous sommes n’a nul besoin d’être complexe ou obscure, et nous pouvons prendre le pari que la répétition ne nous ennuiera pas. J’ai beaucoup d’admiration pour les grands conteurs qu’ont fait naître les cultures orales. Ils sont extraordinaires, ce sont mes vraies sources d’inspiration.

Estelle Castro : Avez-vous l’impression qu’il existe une continuité entre votre tradition, votre peuple, et ce que vous interprétez ? Avez-vous l’impression de jouer un rôle dans ce processus qui ne s’arrête jamais ?

Romaine Moreton : Absolument, et c’est ce qui est beau. J’ai tant appris en interprétant mes textes et en présentant mon travail de cette manière. Beaucoup d’Aborigènes croient qu’avant tout, nous sommes des réceptacles et passeurs de la spiritualité, et je pense que mon œuvre assure cette fonction. Ma plus grande responsabilité en tant qu’écrivain est de ne jamais oublier nos ancêtres, de ne jamais perdre de vue ce pourquoi nous avons besoin de communiquer. Et c’est pour préserver et sauvegarder la vie. Il en découle que je dois être en bonne santé et me sentir aussi bien que possible, et que je dois comprendre ce qu’est la colonisation, petit à petit, fil par fil. Et une fois que je pourrai me débarrasser de ces fils et me présenter, symboliquement, nue devant dieu, alors ce sera le point de départ, le début du message. Voilà la seule raison pour laquelle je fais ce que je fais. Pas pour la gloire, pas pour l’argent parce que (rires), vous savez, l’argent ça met longtemps à venir, vous pouvez me croire. C’est la passion qui me guide, et ce qui me plaît chez les artistes aborigènes, c’est que la majorité d’entre eux sont artistes parce que nous sommes appelés à l’être. Nous sommes appelés à susciter le changement car le changement n’arrive pas juste comme ça. Il nécessite notre entier dévouement et une participation active et c’est ce que j’aime vraiment chez nos artistes. Cette force conductrice. J’appartiens à cette famille-là.

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Estelle Castro : Votre œuvre relève de la création. Il y a donc un lien, vous êtes le lien entre le passé et le présent. Est-ce que vous pensez que vous essayez de faire passer votre message, ou de transmettre un message, que vous essayez de faire passer d’une génération à l’autre ?

Romaine Moreton : Oui, tout à fait. Je suis d’accord avec cette façon de voir les choses. On ne peut vivre qu’un moment à la fois. Il faut donc choisir comment on décide de vivre ce moment. J’ai eu l’occasion de… Il nous est à tous donné de nous tourner vers le matérialisme pour trouver sécurité et confort. En ce qui me concerne, je me considère comme faisant directement le lien entre le monde spirituel en quelque sorte, et le monde physique. De nombreux écrivains parlent de cela. Sonia Sanchez est une poétesse africaine-américaine, qui dit que, selon elle, l’écriture est le moyen de garder la porte de la spiritualité ouverte. Je pense qu’elle a raison. Si nous écrivons pour garder ouverte la porte du monde spirituel, alors assurément lorsque nous faisons entendre les mêmes mots chaque jour ou même lors de moments particuliers, nous ouvrons une immense porte pour les gens et nous permettons à la spiritualité de retourner à la terre, où elle doit revenir. Pour faire que cette terre continue à vivre, il faut permettre à la part divine qui est en chacun d’entre nous d’être rejointe par l’essence divine de l’univers. Juste pour continuer à vivre. Oui, c’est ça, je ne me considère que comme un lien. C’est la raison profonde pour laquelle je suis ici.

George Ward Tjungurrayi Tingari – Karrkurritinytja

Estelle Castro : Vous disiez que votre œuvre prend sa source dans la tradition orale. Pensez-vous que vous essayez de donner un souffle, un nouveau souffle à vos histoires ? Et s’agit-il des histoires de votre peuple, ou sont-elles tirées de votre expérience ?

Romaine Moreton : Elles sont tirées de ma propre expérience et de ce que je vois. Et heureusement… Au départ, je me souciais beaucoup du public, de ce qu’un public souhaite entendre. Je pensais ainsi. Je faisais de la mauvaise poésie. Et je ne prenais pas de plaisir à interpréter ces poèmes, ou à les écrire. Parce que ce n’était pas moi. J’essayais d’être, plus qu’autre chose. Le processus de guérison, car c’est ce dont je parle, tire sa beauté de ce que je parle aux gens, aux membres de ma communauté qui se battent aussi tous les jours contre le colonialisme et ses contraintes constantes, qui nous poussent à abandonner nos traditions, notre culture, afin que nous soyons assimilés à la société occidentale. Je pense que cela leur donne du courage de m’entendre, parce que je connais beaucoup d’Aborigènes qui ont du mal avec la littérature. C’est une culture étrangère. Plutôt que de maintenir cet obstacle, je pense leur apporter, leur donner quelque chose. En fait, vous n’avez pas besoin d’écrire, mais vous devez parler de ce que vous êtes. Avant toute chose. Parlez. Ayez confiance en vos mots. Plus que tout. Oubliez cette capacité d’écrire des histoires. Vous n’avez pas réellement besoin de savoir écrire mais vous avez besoin de faire entendre votre voix.

Danse Aborigène

Estelle Castro : Les répétitions permettent que les poèmes s’ancrent dans l’esprit et le cœur du public. Une véritable invitation. Ce matin, je lisais « Je vous surprendrai par ma volonté ». Vous dites à un moment : « Je ferai pleuvoir sur vous des paroles familières / Et vous regarderai reprendre vos esprits sous leurs gouttes… » Je pense que c’est ce qui s’est passé jeudi.

Romaine Moreton : Cette phrase est devenue une sorte de principe. À Yepereneye, il y avait 36 000 personnes, et j’ai interprété ce poème. Yepereneye, c’était la Fédération indigène, en 2001 [3]. 2001 marqua le centenaire de la fédération australienne…., à Alice Springs. Et pour ceux qui disent que les Indigènes ne sont pas littéraires, qu’ils n’ont pas le goût de la littérature, «Je vous surprendrai par ma volonté» sert de moyen d’évaluation. Selon moi, cela tient lieu de littérature. Et cela sert de maxime. De ligne de conduite. Quand j’ai écrit ce poème, j’ai laissé libre cours à mon imagination. Et, en fait, j’essaie depuis lors de mettre ces paroles en pratique. Avoir pu interpréter ce poème en gardant intacte mon intégrité signifie que, maintenant, ces mots doivent dicter ma vie. Je dois parvenir à ce lieu que le poème évoque, faire de cette maxime une réalité, m’élever pour y arriver. Je me suis engagée sur un chemin. Mais c’est extraordinaire que vous pensiez que c’est ce qui s’est passé. C’est fantastique.

Mawalan-Japingaa aboriginal art.com

Estelle Castro : Vous menez des recherches. Pensez-vous que votre présence réelle sur la scène y soit liée ?

Romaine Moreton : Oui, en fait… En 2000, j’ai fait une demande d’inscription en doctorat à l’Université de Sydney-Ouest, et quand j’ai envoyé ma candidature, j’ai entendu ces mots : cela va changer ma vie. Je dirais que j’étais en mauvaise santé, émotionnellement et physiquement, comme beaucoup d’autres dans nos communautés, qui vivent sous la chape de la société occidentale, qui vous nie ou cherche à vous nier. Prendre confiance en soi, s’accepter devient une lutte contre soi-même. Ainsi, ma recherche sur la langue anglaise (car c’est de cela qu’il s’agit) porte en fait sur la relation entre le corps indigène et la langue anglaise. Encore une fois, tous les chemins mènent à l’oralité. Ce que j’ai découvert pendant cette recherche — vous avez raison, je n’y avais jamais pensé en ces termes, ou fait le lien — ce qui m’a nourrie a en fait directement contribué à ma prise de confiance en moi. J’ai une confiance absolue en notre culture, elle était en symbiose avec la terre. C’est cela qui m’a tellement apporté. Je n’ai pas besoin de prêter attention aux opinions négatives concernant les Aborigènes. Je n’ai nul besoin d’écouter ceux qui disent que les massacres n’ont pas eu lieu. Parce que je peux juste tourner le dos et m’en aller… en disant : eh bien, si ! ils ont eu lieu. C’est comme ça. Donc oui, en réalité, ça a compté. J’ai gagné confiance en moi, et cela s’est reflété sur la scène. Parce que quand vous êtes sous les projecteurs, vous êtes à la merci de tout, et je pense que l’interprétation m’a réellement encouragée à me présenter face aux gens avec autant d’assurance que possible. Le plus dur n’est pas de s’habituer à ce que les gens vous dévisagent, cela n’a aucune importance, mais c’est de se sentir bien dans sa peau. La recherche me permet de développer cela jour après jour. Parce que c’est en phénoménologie. La science de l’expérience, de l’écriture fondée sur l’expérience. Cette recherche m’occupe sans arrêt. Elle est centrale dans ma vie. J’ai donc beaucoup appris.

peinture aborigène

Estelle Castro : C’était particulièrement frappant lorsque vous avez interprété «C’est ma terre. Sa couleur est noire». Vous donniez l’impression d’être ancrée, presque ancrée dans le sol, alors que vous étiez en hauteur, sur la scène.

Romaine Moreton : Je crois fermement à ce que dit ce poème. Encore une fois, le projet d’origine était autre. J’ai bataillé pour me rappeler les mots. La première fois que je l’ai interprété, c’était dans un musée. Je l’ai écrit pour une exposition, Brooke Andrews m’avait chargée d’écrire un poème. Et c’est de là qu’est né « Beauté noire ». Mais à mon avis, le meilleur moyen de présenter une œuvre est d’y croire, de croire en ses propres mots. Et je pense que ce qui est difficile pour beaucoup de gens, c’est de croire en leurs propres mots. C’est tout un processus. Mais j’accorde beaucoup d’importance à la terre et à toute forme de vie. Et vous avez raison, je fais confiance à la terre, j’y puise ma force. Et si je fais fausse route, c’est à la terre qu’il me faut revenir, encore et toujours. C’est, pour moi, ce qui donne sens à la vie.

Estelle Castro : James Miller a dit ce soir-là, je crois que c’était James Miller, que vous, les femmes aborigènes, avez été effacées de l’histoire de ce pays, et que ce soir-là vous vous êtes… vous souvenez-vous ?

Artist Mona Mckenzie Represented by Jitta Art

Romaine Moreton : Qu’à travers notre art, nous reprenons notre place dans l’histoire. Chose merveilleuse à entendre. Ce n’est pas à cela que je pensais, je n’étais pas dans cet état d’esprit, et n’avais pas la capacité de voir cela. Et je préfère ne pas l’avoir parce que cela pourrait me déconcentrer. Or c’est ce qui m’importe. Mais il a raison. Je crois vraiment qu’il est dans le vrai. Et je pense que justement, quand on travaille ensemble, en communauté — j’englobe tout le monde en disant cela —, on peut se permettre de ne pas voir, de ne pas se préoccuper de certaines choses, parce que quelqu’un d’autre fait attention, est nos yeux et nos oreilles. Nous avons différents points de vue. Il faut donc savoir apprécier nos points de vue respectifs, ce qui constitue d’ailleurs l’essence de la communauté, de tous les aspects de la vie en communauté dans ce pays. Nous n’avons nul besoin de tout savoir, tout voir et d’être tout. Nous pouvons nous permettre d’être humains, tout simplement, de nous concentrer sur quelque chose, de nous spécialiser dans un domaine, mais nous n’avons pas besoin d’être omniscients. Je pense que c’est une idée fausse et démotivante que nos stars véhiculent. Je n’ai aucunement l’intention de devenir, de vouloir devenir une star, ou d’être célèbre parce que cela impliquerait que je m’éloigne progressivement de ma communauté, et ça je ne le veux pas. Je préfère parler de l’intérieur de ma communauté. C’est ce qui fait sens pour moi, nourrit mon œuvre, et si je devais soudainement en sortir pour devenir un sur-individu, une superstar, alors je parlerais déjà de choses différentes et je m’éloignerais de ce qui me donne ma force.

peinture de sol cérémonie

Estelle Castro : Vous avez beaucoup parlé d’éléments partagés, notamment lorsque vous avez fait référence à Sweet Honey in the Rock. Vous avez dit que vous aviez notamment en commun qu’en chantant le lieu où vous êtes, vous lui donniez forme.

Romaine Moreton : Oui, c’est cela.

Estelle Castro : Et quand vous avez chanté « C’est ma terre, sa couleur est noire », je me suis dit que c’était en effet ce que vous mettiez en pratique.

Romaine Moreton : Ce que j’écris porte sur ce qu’est l’expérience aborigène. De nombreux Africains-Américains sont venus à nos représentations. J’étais fascinée de voir à quel point l’œuvre les touchait. Et je me suis dit : Mon Dieu ! Vous êtes noirs aussi, vous avez été déracinés aussi ! Vous venez de la terre aussi. D’accord ! et je répétais des phrases comme « secoue la poussière de tes pieds ». C’est une histoire sur l’esclavage. Cela m’a rappelé — et j’ai été rassurée et inspirée par le fait — que nos histoires n’ont pas besoin d’être australiennes, elles n’ont pas besoin d’être aborigènes : elles portent sur tous ceux qui se sentent proches de cette expérience. Et les paroles ont vraiment suivi Sweet Honey, ils voulaient tout le temps en savoir davantage. À chaque aéroport, ils me demandaient : dis-nous en plus sur ces paroles. C’était merveilleux. Et ils me racontaient des histoires, des histoires transmises par des chansons. Beaucoup d’entre elles racontaient comment prendre la fuite : « Si tu remontes cette route derrière l’arbre et que tu vas jusqu’à la Gourde… » : c’est ce que nous appelons la Grande Ourse. Ainsi, vous aviez des conteurs africains — qui étaient réduits en esclavage, mais n’étaient pas esclaves car ils voulaient être libres et retourner chez eux — qui utilisaient leur culture et leur tradition. Et comme vous dites, la tradition est un processus, perpétuellement en cours. Leur culture et leur tradition n’étaient pas seulement transmises, elles leur servaient dans le présent, pour obtenir leur liberté. C’est ce qui est merveilleux. La comparaison qui s’impose dans un contexte de l’écrit, c’est que les gens ont besoin d’une carte, d’avoir quelque chose à lire, d’une boussole pour se repérer. Réellement, ces peuples, nous inclus, nous pouvons regarder les étoiles, nous le peuple murri [4], grands contemplateurs des étoiles, nous pouvons contempler les étoiles et raconter notre histoire et cela nous inspire, et nous rend libres. C’est ce que j’en retiens.

Kate Owen Gallery

Estelle Castro : Les poèmes que vous avez interprétés font naître cette compréhension commune dont vous parliez. Peut-être est-ce parce qu’ils traduisent moins la colère que dans les premiers temps ?

Romaine Moreton : C’est exact.

Estelle Castro : Bien qu’ils obligent à réfléchir. Vraiment. J’ai eu l’impression que vous vous vouliez davantage souligner l’idée qu’il y a quelque chose à conserver précieusement, comme un trésor.

Romaine Moreton : Oui, vous avez entièrement raison. J’étais en colère quand j’écrivais mes poèmes, au départ. (Rires) Je vivais toujours au sein de ma communauté. J’étais jour après jour confrontée au racisme, et c’est difficile de ne pas être en colère lorsqu’on vous traite constamment sans aucun respect. C’est très dur. Si vous devez y faire face jour après jour, c’est beaucoup vous demander que de vous dire : «passez à autre chose». Parce que ça ne s’arrête pas, vous ne pouvez pas passer à autre chose, vous le subissez tous les jours. Alors, plutôt que de rester comme ça, et d’être en colère, et j’en reviens à mon projet de recherche, en étant informée de ce que sont mes droits, et en étant inspirée par le discours d’autres artistes aborigènes, j’ai commencé à comprendre ce qu’est réellement la souveraineté. Et quoique la culture occidentale ne soit peut-être pas en mesure d’apprécier notre souveraineté comme elle le devrait, elle ne l’apprécie pas en fait, elle ne la reconnaît pas, cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas le faire. Nous pouvons le faire. En ce qui me concerne, je m’efforce de toujours parler en gardant intacte ma souveraineté, en gardant toujours à l’esprit que j’ai des droits souverains sur ce territoire et que je peux parler de ce dont j’ai envie ! Presque toujours, en tout cas. Ainsi, plutôt que d’abuser de ce droit et de parler toujours avec colère, pourquoi ne pas renforcer la tradition culturelle orale dans cette culture, sur cette terre, synonyme d’amour, de responsabilité, de justice. Ce sont ces essences et valeurs magnifiques qui sont communiquées. Nous ne nous appesantissions pas sur les aspects négatifs de la vie. Je ne pense pas que c’est ce que nous faisions. Je ne le crois pas. Ce n’est pas le sentiment que j’en ai. Selon moi, les aspects négatifs renforcent le colonialisme. Donc pour moi, être en colère et me tenir à l’écart du reste du monde, c’est me tenir à l’écart de moi-même. Plus le mal s’estompe, plus je suis fidèle à la nature orale de cette œuvre, à son essence culturelle et plus je suis guidée par l’amour. Notre message doit être dit avec amour.

Aborigènes australia

Estelle Castro : Pensez-vous que la définition de soi passe forcément par l’écriture ?

Romaine Moreton : De nombreuses cultures croient que la vie même vient du verbe, que le verbe marque le commencement de la vie. Je crois profondément que quand nous parlons, il y a impact. Ce que nous pensons et ce que nous disons a un impact fondamental sur le monde d’une manière ou d’une autre. Tous, nous sommes constitués d’énergie. Je dirais que, malheureusement, pour la majorité d’entre nous, Indigènes, parce qu’on nous a retiré notre langue, il ne nous reste que l’anglais pour nous définir nous-mêmes, bien que ce soit déjà un éloignement de ce que nous sommes. Je n’accorde donc pas beaucoup d’importance à la langue écrite pour découvrir qui je suis. Je la rejette même. Je suis contrainte à travailler dans cette langue parce que mon public est composé d’anglophones. Ils parlent la langue dominante. Ce serait vain de monter sur scène… Je pourrais découvrir ma propre langue et communiquer entièrement dans cette langue, mais alors je ne communiquerais pas avec les autres. Cela me permettrait de communiquer spirituellement, avec le créateur. Mais faire ce chemin, en tirer le plus possible consiste pour moi à communiquer avec autrui. Ainsi, j’utilise l’anglais bien que je n’y croie pas. (Rires) Non, vraiment pas. C’est un mal nécessaire. Oui, un mal nécessaire. Jusqu’à ce que notre langue nous soit rendue, c’est ce que nous devons faire.

Estelle Castro : Je voudrais vous faire part de ce à quoi je pensais, concernant l’utilisation du langage. Une critique canadienne, critique et écrivain, a écrit l’introduction d’une anthologie sur le multiculturalisme canadien, dans laquelle elle parle de la représentation. Elle écrit : «Je pense que nous résidons pour toujours dans la sphère de la représentation : nous nous représentons par le langage et par nos corps, mais nous nous voyons aussi représentés par d’autres… La représentation… est affaire de construction, c’est toujours quelque chose qui est à la place d’autre chose.» Cela fait le lien avec votre thèse, non ?

Romaine Moreton : Je vais noter cette citation. C’est ça. L’essence de la représentation, c’est le combat mené pour se représenter soi-même. L’Aborigénéité n’existait pas dans ce pays avant 1788. C’est un concept colonial, une construction mentale coloniale. Avant cela, nous nous représentions les uns aux autres par notre langue, nos totems, nos noms de peau, nos Rêves et Lois, c’est ainsi que nous nous représentions auprès des autres.

Charlie-TJAPANGATI

L’Aborigénéité est donc le processus par lequel on nous a enlevé notre capacité, nos droits de nous représenter nous-mêmes. Ainsi, retrouver notre langue, recouvrer nos informations culturelles équivaut à être en mesure de nous représenter nous-mêmes. Chaque jour, vous vous confrontez à l’opinion que les autres ont de vous. Chaque jour, cela peut être votre mère, votre père, vos frères. Il y a toujours quelqu’un pour avoir une opinion sur vous. Et ils pensent généralement que leur opinion est la bonne. Ils ne vous demandent pas votre avis sur ce que vous pensez de vous-même. C’est très rare. C’est une forme d’oppression. L’oppression réside dans cette confiscation de notre capacité à être les auteurs de nous-mêmes. Ce sont les termes que j’utilise, ma manière d’y réfléchir. Être les auteurs de ce que nous sommes, nommer ce que nous sommes. Avoir le droit d’être ce que nous sommes. D’une certaine manière, la société occidentale repose sur le déni de ces droits. Le système administratif exige cette réduction. Le processus de réduction est cette suppression de notre droit de nous représenter nous-mêmes.

Artiste Aborigène

Blak Beauty Beauté Noire
This has been held on my lips

since time

immemorial

there is blakness

beneath these nails

Mes lèvres détiennent tout cela [5]

depuis des temps

immémoriaux

il y a de la noirceur

sous ces ongles

for I know this earth

and wear her well

she has been

strapped round my waist

car je connais cette terre

et je la porte bien

elle a été

enroulée autour de ma taille

woven into my scalp

tied ’round my breasts

poised in my hair

tressée dans le cuir de mon crâne

ceinte à mes seins

déposée dans mes cheveux

or dried

at the corners of

my mouth

ou séchée

à la commissure

de mes lèvres

she has been stomped

and torn

blessed and worn

elle a été foulée

et tiraillée

bénie et fatiguée

this is my

earth

ceci est ma

terre

she’s the colour of

blak

sa couleur est

noire

my blood is both the ocean

and the tree

mon sang est l’océan

et l’arbre à la fois

it can be whipped into anger

or move like tranquillity

il peut se changer en colère

ou couler comme la tranquillité

clay is my words

the stone my friend

the sea my market

and trees my weapon

l’argile est mes mots

la pierre mon amie

la mer mon marché

et les arbres mes armes

this is my earth

she’s the colour of

blak

blak is the blood of wallaby

it is mother of pearl

it is shell of oyster

it is paw of the warrigal

it is bark of turtles

it is the bark of dogs

it is the bark of birds

it is the bark

of logs

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

le noir est sang du wallaby

nacre

coquille de l’huître

patte du warrigal [6]

cri de tortues

aboiement de chiens

chant des oiseaux

écorce

des bûches

this is my earth

she’s the colour of

blak

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

I move like shadows

betray the mood of the sun

I hang like clouds

and promise nothing

I tamper like the cyclone

so that you do not recognise

the before

I shatter like the earthquake

ripping to the core

this is my earth

she’s the colour of

blak

Je me déplace comme les ombres

trahis l’humeur du soleil

Je plane comme les nuages

et ne promets rien

Comme le cyclone je brouille tout

pour que vous ne puissiez reconnaître

le passé

Je pulvérise comme un séisme

gagnant le noyau terrestre

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

my ancestors dwell

in the beauty of the blackboy

the limits of the lark

the plume of emu

and tooth of shark

they curve like the coolamon

and straight like the spear

recover like the boomerang

and persist like fear

mes ancêtres séjournent

dans la beauté du blackboy [7]

le périmètre de l’alouette

les plumes de l’émeu

la dent du requin

ils s’arquent comme le coolamon [8]

se dressent comme le javelot

font retour comme le boomerang

et persévèrent comme la peur

this is my earth

she’s the colour of

blak

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

though centuries

have so defined

moving blakness

towards that which is evil

making it outlaw

to worship the beauty

of that

which is blak

from within this limitation

en dépit des siècles

l’ayant ainsi définie

orientant le noir

vers ce qui est mal

mettant hors la loi

le culte de la beauté

de ce qui

est noir

dans cet espace limitatif

was born the like of

black art

belonging to witches

and their magic

black comedy

is gruesome and tragic

black Friday is generally unlucky

black eye

something which has suffered a blow

blackmail

black market

black throat

ont vu le jour des choses comme

la magie noire

propriété des sorcières

et de leurs sortilèges

l’humour noir

est horrible et tragique

le Black Friday est un jour de malchance

l’œil au beurre noir

un œil ayant reçu un coup

chantage

marché noir

gorge noire

this is my earth

she’s the colour of

black

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

for there is the black swan

a most majestic bird

the black matipo

a tree which is evergreen

this is not absence of light

without milk

or

cream

car il y a le cygne noir

un oiseau majestueux

le matipo noir

un arbre vert en toute saison

ceci n’est pas l’absence de lumière

sans lait

ou

sans crème

there is the black pine

or black wattle

a very small tree

the surface of black

absorbs the light of all hues

equally

il y a le pin noir

ou encore l’acacia noir [9]

un tout petit arbre

la surface noire

prend la lumière de toutes les teintes

harmonieusement

this is my earth

she’s the colour of

blak

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

she is not the colour of the

amoral

she is not the colour of the

ce n’est pas la couleur

de l’amoral

ni celle

damned

she is not the colour of the

carcass

she is not the colour of

harm

she is not the colour of

wretched

she is not the colour of

doom

des damnés

ce n’est pas la couleur

des cadavres

ni celle

de ce qui blesse

ce n’est pas la couleur

des misérables

ni celle

de la fatalité

this is my life

it’s the colour of

blak

ceci est ma vie

sa couleur est

noire

it is the colour of

survival

it is labour of peace

it is sweat of endurance

and courage which knows

no

defeat

c’est la couleur

de la survivance

c’est le travail de paix

c’est la sueur de l’endurance

et du courage qui ne connaît

nulle

défaite

it is living of the land

and self sufficiency

it is adornment made from

shells, teeth and trees

it is the voice of wood

and man combined

it is expression both of body

and of mind

c’est vivre de la terre

et c’est s’autosuffire

c’est faire des ornements

d’arbres, coquillages et dents

c’est la voix du bois

à celle de l’homme associée

c’est le corps et l’esprit

tous les deux exprimés

it is custom

it is lore

it is the envelopment of all hues

which have passed before

c’est l’us

les traditions

l’écrin de toutes les couleurs

qui ont lui par le passé

yes, oui,
this is my earth

she’s the colour of

blak

ceci est ma terre

sa couleur est

noire

I shall surprise you by my will Je vous surprendrai par ma volonté
I will make oppression work for me

with a turn and with a twist

be camouflaged within stated ignorance

then rise

Je la ferai travailler pour moi, l’oppression

d’un tour de main et de passe-passe

Je me camouflerai dans une ignorance affichée

puis je me lèverai

I surprise you by my will Je vous surprends par ma volonté
I will make oppression work for me

with a turn and with a twist

I shall sit cross-legged like a trap door

then rise

Je la ferai travailler pour moi, l’oppression

d’un tour de main et de passe-passe

Je serai assise jambes croisées comme une trappe

et je me lèverai

I surprise you by my will Je vous surprends par ma volonté
I will let you pass me over

believe me stupid and ill informed

then once you believe me gone or controlled

will rise

Je vous laisserai m’ignorer

me croire dans l’idiotie, mal informée

puis quand vous me croirez partie, ou sous contrôle

je me lèverai

and surprise you by my will et vous surprendrai par ma volonté
I shall spring upon you words familiar

then watch you regather as they drop about

like precious tears thick with fear

hear you scream and shout

Je ferai pleuvoir sur vous des paroles familières

puis vous regarderai reprendre vos esprits sous leurs gouttes

telles de précieux pleurs remplis de peur

et vous entendrai crier, vociférer

then I shall watch convictions break away

and crumple like paper bags,

and then as beauty I shall rise

je regarderai vos convictions partir au loin

se chiffonner sacs de papier

et alors comme beauté je me lèverai

and surprise you by my will et vous surprendrai par ma volonté
it is only when you believe me gone

shall I rise

from this place where I

wait

cross-legged

wait

to surprise you by my will

ce n’est qu’au moment où vous me croirez partie

que je me lèverai

depuis ce lieu où moi

j’attends

jambes croisées

attends

de vous surprendre par ma volonté

in the alleys, in the clubs, in the parliaments

In courts of law, parking cars, driving buses

and generally watching you

watching me

dans les ruelles, les clubs, les parlements

dans les tribunaux, en garant des voitures, en conduisant des bus

le plus souvent vous regardant

me regardant

as you pass me by me passant à côté
I shall wait cross-legged

wait

to surprise you by my will,

J’attendrai jambes croisées

attendrai

de vous surprendre par ma volonté

for I shall stumble from houses of education,

and I shall stumble from institutions of reform,

I shall stumble over rocks, over men, over women,

over children,

and surprise you by my will

car je trébucherai en sortant des lieux d’éducation

et je trébucherai en sortant des maisons de redressement

je trébucherai sur des rochers, des hommes, des femmes,

sur des enfants,

et vous surprendrai par ma volonté

I shall stumble over poverty, over policies, and

over prejudice,

weary and torn

I stumble

then bleary and worn I shall rise

from this place where I wait cross-legged,

Je trébucherai sur la pauvreté, les politiques menées et

sur les préjugés

lassée et tiraillée

Je trébuche

puis éreintée, usée, je me lèverai

depuis ce lieu où j’attends jambes croisées

wait attends
to surprise you by my will de vous surprendre par ma volonté
for the mountains we crossed

they were easy

and the rivers we swam

they were easier still

and even then

as I attempted to outrun inhumanity

I surprised you by my will

car franchir les montagnes

c’était facile

et nager pour traverser les rivières

encore plus facile

et même alors

que j’essayais de distancer l’inhumanité

je vous ai surpris par ma volonté

I have witnessed the falling of many

heard them cry and hear them still

even with grief inside me growing

I command my spirit to rise

and surprise you by my will

j’ai été témoin de la chute de plus d’un

que j’ai entendus crier et entends encore

et même avec cette peine qui grandit en moi

j’ordonne à mon esprit de se lever

et de vous surprendre par ma volonté

and for all people

we are here and we are many

and we shall surprise you by our will

et à tous !

nous sommes toujours là et nous sommes nombreux

et nous vous surprendrons par notre volonté

we will rise from this place where you expect

to keep us down

nous nous lèverons depuis ce lieu où vous espérez

nous garder à terre

and we shall surprise you by our will nous vous surprendrons par notre volonté
for the bullets we dodged

they were difficult

and this ideological warfare

more difficult still

car esquiver les balles

c’était difficile

et cette guerre idéologique

encore plus difficile

but even now pourtant même à présent
as we challenge inhumanity que nous défions l’inhumanité
we shall rise

and surprise you by our will

nous allons nous lever

et vous serez surpris par notre volonté

Traduit de l’anglais par Estelle Castro et Philippe Guerre

Digeridoo
Notes

[1] Référence est ici faite, dans le titre de cet article, à la préface de Bernard Rigo aux Tergiversations et rêveries de l’écriture orale — Te Pahu a Hono’ura de Flora Devatine, qui commence ainsi : « C’est par la parole qu’on libère l’écrit et c’est par l’écrit qu’on libère la parole. Il n’y a pas d’expression seconde ni de seconde expression. Les mots écrits chantent à l’oreille de la personne seule, les mots chantés donnent rythme et magie à l’écriture. »

[2] Entretien réalisé le 24 mai 2003.

[3] 2001 marqua le centenaire de la fédération australienne. Le premier janvier 1901, les colonies australiennes se fédérèrent pour devenir le «Commonwealth of Australia».

[4] Le terme murri est un terme d’auto-désignation générique dont se servent les Aborigènes du Queensland.

[5] Ce poème, ainsi que le suivant, est extrait du recueil de Romaine Moreton, Post Me to the Prime Minister, Alice Springs (Australie), Jukurrpa Books, 2005.

[6] La warrigal est un chien sauvage, un dingo.

[7] Autrement appelé Xanthorrhoea Australis, cet arbre-plante se compose d’un tronc, dont sort une touffe de feuilles très fines.

[8] Le coolamon est un ustensile de forme oblongue dont certains groupes aborigènes se servent pour porter de l’eau, des aliments, ou encore les bébés.

[9] Le nom scientifique est Acacia Mearnsii.

Résumé

Français

Faire entendre la voix de ceux pour qui le texte écrit est étranger à la tradition culturelle : tel est le projet de la poétesse et performer aborigène Romaine Moreton, dont nous publions deux poèmes extraits du recueil Post Me to the Prime Minister. Écrits en anglais dans la version originale, ces poèmes sont écrits au rythme du bongo. Entre la langue du colonisateur et le rythme de la langue du colonisé, ils expriment le combat de Romaine Moreton : le combat d’un peuple pour se représenter lui-même, pour avoir le droit d’être auteur de soi-même.

ZA-NA

Source

https://www.cairn.info/revue-multitudes-2007-2-page-101.htm

https://japingkaaboriginalart.com