En hommage à Jacques Bertin, à la poésie, à la chanson en cette journée de la musique.

En hommage, et à l’occasion de la journée mondiale des réfugiés hier 20 juin, aux réfugiés, ces migrants en errance en quête de paix, de dignité, de rêve d’une vie meilleure, honteusement enfermés, dépossédés de leur humanité, traqués comme des bêtes, et réduits à une comptabilité et à des quotas déshonorants pour l’humanité entière.  

Camp réfugiés Photo par Reza

Reza, Camp de réfugiés

Pour André Breton, dans le Manifeste du surréalisme « C’est peut-être l’enfance qui approche le plus de la vraie vie »

Pour le poète Jean Breton, la « Poésie pour vivre » consiste à quitter la surface pour aller vers  « le puits artésien de l’être »

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Jacques Herold, Flux et reflux, artnet

Né de la rencontre du « Surréalisme » et de la « Poésie pour vivre », « l’Emotivisme »  est un courant poétique dans lequel « toute création est vécue et ressentie vitalement dans les surprises, les soubresauts et parfois les râles de l’aventure intérieure ». La poésie pour vivre est une invitation à partager des valeurs, une certaine idée du bonheur et de la justice. Christophe Dauphin poète, essayiste et critique littéraire, qui constitue « une clé capable d’ouvrir indéfiniment cette boîte à multiple fond qui s’appelle l’homme », a pris et développé ce concept dont il parle dans l’extrait ci-dessous « l’émotion, encore et toujours… », et si comme il le dit : » Écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. » Et si écrire encore « est une attitude devant la vie, une conception du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète », alors la poésie de Jacques Bertin que je vous propose de découvrir ou de redécouvrir s’apparente au courant de la « poésie pour vivre », revendiquerait même son appartenance à ce courant.

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Henri Cartier-Bresson, Le pont des arts 1953

« Domaine de joie » ou « Ballade de la visite au bout du monde » deux chansons  parmi tant d’autres, ou une très belle poésie, profonde, sensible, si vibrante de son émotion, de sa tendresse, de son amour, de sa vie, de son espoir, de son humanité… « La chanson, dit Jacques Bertin, c’est la vibration, non seulement des cordes vocales, mais de l’être humain. La chanson, c’est ce qui nous envoie au plus profond de nous-mêmes. Quand vous entendez Leclerc, Ferré ou Brel, vous avez le sentiment tout de suite qu’ils sont aux prises avec les grandes choses. Ça chante, ça vibre. » C’est Jacques Bertin « la voix qui porte l’aube dans la nuit du monde » comme le disent à juste titre les critiques littéraires Daniel Pobel et Gil Pressnitzer dont voici quelques échos :

Domaine de joie (2)

« Les mots d’abord, la parole d’un homme, de celle qui brasse la douleur de vivre et les amours, qui parcourt sans fin les territoires de l’enfance comme un terreau pour l’amitié des hommes, pour la fidélité en l’être humain. Les mots qui cherchent derrière eux la lumière des visages, malgré toutes les douleurs du monde. »

« Et puis la musique, ou bien plutôt le souffle. Jacques Bertin ne met pas en musique ses textes, il gonfle d’un vent porteur cela qui parle de solitude, de la mort, de la vie malgré tous nos désastres. »

« Enfin la voix, sur scène cet « homme qui chante », comme il se nomme lui-même, porte au bout de la ferveur le cœur et le corps dans l’évidence des mots. C’est quelque part comme l’âme du monde, à travers soi l’allégresse, des pages d’éternité qui vous touchent de la main. »

« Jacques Bertin, un poète authentique, essentiel et fraternel qui trouve sa substance dans tout ce qui touche à l’humain, où l’intériorité se révèle dans une secrète correspondance avec les éléments de la nature, ses paysages et toutes les images glanées ça et là, au hasard de ses errances ; où le travail sur le texte et sur la mélodie ne cèdent en rien à la facilité, et finissent par donner une âme à la chanson. »

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 Henri Cartier-Bresson, Mexique

Gil Pressnitzer poète lui-même et aussi ami de Jacques Bertin, le célèbre dans le magnifique hommage ci-dessous, fort, beau et profond, de cette profondeur qui dit vrai, qui parle vérité, celle à hauteur d’homme, à hauteur d’enfance, celle de l’humanité de chacun, et à la mesure des textes chantés par Jacques Bertin. 

Jacques Bertin dit-il, nous accueille sous la grange de ses chansons dont le toit a bien sûr des trous qui laissent passer les pluies des sentiments, mais où les mots palpitent toujours. Il nous invite à faire silence aux bruits du monde, à allumer un fanal au fond de nous pour accueillir dignement cet ami de l’homme et la ferveur de sa sublime poésie. Assurément un grand, un immense poète de la chanson française méconnu, inconnu, dédaigné, ignoré…, dans un temps, une époque où nous avons furieusement besoin des poètes et de leur poésie. Les Belles Sources

L’Émotion encore et toujours…

 » […] Poètes de l’émotion et de la Poésie pour vivre, autrement dit : émotivistes, nous nous sentons proches de l’auteur de Sources du vent, car un « homme sans épaules », à la manière de Reverdy, ne se retranche jamais derrière la littérature pour faire exulter son imaginaire. Écrire, c’est vouloir se fouiller, plaider pour soi-même, rencontrer autrui au plus profond, donc communiquer, dénoncer aussi les aliénations, laver le vocabulaire, promouvoir en rêve des gestes qui deviendront un jour des actes. L’émotivisme est une attitude devant la vie, une conception du vivre qui ne saurait être détachée de l’existence du poète, car la création est un mouvement de l’intérieur à l’extérieur et non pas de l’extérieur sur la façade.

Christophe Dauphin

L’émotivisme est un art de vivre et de penser en poésie, car une œuvre est nulle si elle n’est qu’un divertissement et si elle ne joue pas, pour celui qui la met en question, un rôle prépondérant dans la vie. Nous parlons bien sûr d’une poésie qui se soucie fort peu des déviations qui ont pour nom recherche esthétisante, logorrhée langagière et autres, ou de celles qu’un monde, rendu moins sensible par l’usage systématique de sentiments réduits à des figures de style, lui a imposées envers et contre tous ceux pour qui la poésie est un enjeu fondamental. À travers l’émotivisme, nous actualisons, développons et augmentons de nos propres acquis, les actions de nos aînés. Tout ce qui est vivant doit se renouveler pour continuer à vivre. Tout ce qui ne se renouvelle pas meurt. C’est cela une filiation poétique et non un respect de décrets et de mots d’ordre qui, d’ailleurs, n’existent pas.

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La poésie émotiviste -qui est la création, par une œuvre esthétique (grâce à une certaine association de mots, de couleurs ou de formes, qui se fixent et assument une réalité incomparable à toute autre), d’une émotion particulière que les choses de la nature ne sont pas en mesure de provoquer en l’homme-, ne peut que rejoindre la création de Pierre Reverdy, pour qui, la poésie n’est pas dans les choses, mais uniquement dans l’homme; et c’est ce dernier qui en charge les choses, en s’en servant pour s’exprimer. La poésie est un besoin et une faculté, une nécessité de la condition de l’homme, l’une des plus déterminantes de son destin. Elle est une propriété de sentir et un mode de penser… » Christophe Dauphin

Jacques Bertin, plain-chant pleine vie

Jacques Bertin (4)Jacques Bertin chante profond dans un monde qui ne veut entendre que l’écume non pas des jours, mais des insignifiances. À ceux qui se laissent bercer par le vain divertissement sans vouloir soupçonner l’abîme du temps, ce temps compté, le chant de Jacques Bertin restera à jamais inaudible.

Aux autres, soulevés par le désir de vivre fraternellement et naviguant dans la mer immense de la fidélité, celle allée hors de son amertume, Jacques Bertin permet par ses poèmes à nos rêves de retomber dans le monde, de s’y incarner par sa voix.

Non Jacques Bertin n’est pas une nostalgie, si ce n’est celle de l’éternité. Non Jacques Bertin ne chante pas triste, il chante juste à hauteur d’homme :

Je ne fais pas des chansons tristes

Je ne fais que des chansons d’homme. (Des chansons d’homme dans « Comme un pays » ).

Howard-Greenberg Gallery

Dorothea Lange, Migrant Mother, Nipomo, Californie, 1936 © Library of Congress / Courtesy Howard Greenberg Gallery Howard Greenberg – Fondation Henri Cartier-Bresson

Ce sont bien des chansons d’homme, s’adressant à la belle part d’humanité en nous, non encore réduite en servage, par le décervelage insensé de l’époque. La beauté du monde, la beauté de la poésie sauve pour lui le monde. Jacques Bertin est effrayé par l’oubli du passé, des leçons de l’histoire, par nos contemporains. Par l’absence de curiosité des gens anesthésiés par les médias et qui auraient pu être un peuple, par l’oubli des paroles essentielles pour des mots vides et inoffensifs qui tissent ce quotidien toujours dans l’urgence du dérisoire. On retrouve au-delà «des deltas amers» de la vie, ses thèmes de toujours : l’amitié, la fidélité, les souffrances passées, l’attente, les amours qui ont bifurqué, les livres levain de notre être, le temps qui cogne, les oubliés, les humbles, ceux qui ont su vivre debout et que l’on a poussés dans le fossé de l’histoire.

Malgré «les essieux brisés» des rêves et des illusions envolées, Jacques Bertin veut semer quelques graines d’espoir, et affirmer que non, tout n’aura pas été vain. Il a bâti une œuvre qui restera, vibrante, tendre, parfois mélancolique, toujours à hauteur d’espérance malgré le vent mauvais des jours, et toujours profonde. Quand tant de fausses valeurs s’effondreront un jour, il demeure, pour moi, comme le poète-chanteur le plus important de son époque. L’homme de la « bonté dressée » et de la ferveur, du chant des hommes en somme.

Si parfois passe du silence tapis dans sa voix, c’est pour nous laisser un passage pour la fin de nos errances, pour nous aider à respirer la couleur des nuages. Il nous semble que Jacques Bertin se souvient de nous. Il est à jamais « notre vieil ami » qui nous aide à construire une maison au fond de nous. Il reste ses chansons et elles nous aident à vivre dans un monde en gésine.

Jacques Bertin (3)

Ses chansons comme un pays

Du chant versé d’un verre / Sur le pays sa lumière / Sur ses fumées et ses hiers / Sur sa grandeur et sa misère / Je suis de mon chant mon chant comme un pays / Je suis du chant comme d’un pays… (Comme un pays)

Même si le temps devient de plus en plus friable et se dépayse en nous, il reste ses chansons tremblantes d’humanité, chemins de traverse vers toutes nos mémoires. Là où l’enfance reste en suspens, là où le bleu rejoint la mer, là où les amours jamais ne finissent, là où se cachent encore nos tendres invisibles. Le ciel d’avant sans doute.

Jacques aujourd’hui, demain, nous resterons groupés, et autour du feu de bois de ta voix, nous toucherons les étoiles qui montent de la terre, et la tristesse s’envolera comme fumée. C’est vrai que l’on a vécu. Gil Pressnitzer, le 30 novembre 2010

Ressources

Revue Les hommes sans épaules (Extrait de L’Émotion Encore et Toujours, Éditorial-manifeste, in Les Hommes sans Epaules).

http://www.espritsnomades.com