Isabelle Eberhardt, personnage à l’épaisseur dense et complexe, et j’ai envie de dire comme tout être humain irréductible à toute lecture univoque, résiste à toutes les lectures, à toutes les représentations, à toutes les analyses qu’elles soient d’ordre sociologique, politique, psychologique… puisqu’elle fait encore aujourd’hui couler beaucoup d’encre, et cela n’a jamais cessé depuis sa disparition en 1904, soit plus d’un siècle plus tard. Isabelle Eberhardt s’est résolument engagée, en son temps, hors des sentiers battus à jamais inconnus, incompréhensibles par ses persécuteurs, ses détracteurs  scandalisés par son mode vie, sa rencontre avec le monde musulman, l’Islam, sa passion pour une civilisation à laquelle elle a consacré l’essentiel de son œuvre. Isabelle Eberhardt est passée outre les usages, règles, normes, et frontières établies, pour franchir le fossé, le gouffre qui séparait les colons des «indigènes» algériens. Ainsi, dans Lettres et journaliers elle écrit «Moi, à qui le paisible bonheur dans une ville d’Europe ne suffira jamais, j’ai conçu le projet hardi, pour moi réalisable, de m’établir au désert et d’y chercher à la fois la paix et les aventures, choses conciliables avec mon étrange nature». « Je sens que je ne supporterai plus jamais la vie sédentaire et que l’attirance de l’ailleurs ensoleillé me hantera toujours.»

Isabelle Eberhardt

Née à Genève en 1877 de parents aristocrates russes en exil, Isabelle Eberhardt évolue dans un milieu intellectuel ouvert, multiculturel et peu conformiste. A 17 ans, elle écrit déjà un texte qu’elle intitule « Vision du Maghreb » dans lequel elle évoque l’Algérie alors même qu’elle n’a jamais franchi la Méditerranée. Lorsque sa mère, pour se rapprocher de son fils engagé dans la légion, s’installe en Algérie, Isabelle Eberhardt y découvre un pays, une culture, un peuple avec lequel elle tisse des liens forts, des rapports d’altérité: pas de regard exotique et pas de condescendance, ce sont ses semblables, ses alter egos. Elle côtoiera ce peuple, apprendra à le connaître, à l’aimer, à connaître le dépouillement, la contemplation, la méditation lorsqu’elle découvre l’Islam dans les mosquées et les medersas. Elle le recevra comme une révélation, une extase, elle qui avait toujours été en quête d’espaces, de sens et d’absolu. Au cours de ses périples, elle rencontrera Slimène Ehnni, un jeune spahi, et se mariera avec lui selon le rite musulman, la Fatiha. C’est une fois de plus le scandale! L’administration coloniale lui refusera le mariage civil, et l’expulsera vers la métropole, son mode de vie, ses fréquentations des zaouias, l’accusera-t-on, sont source de troubles et de désordres. Elle restera en exil à Marseille pendant un an avant de pouvoir enfin obtenir l’autorisation de se marier civilement avec Slimène. Le couple retournera vivre en Algérie en 1902.

El Hamel

Zaouia El Hamel

Les milieux littéraires de l’époque ne se sont intéressés aux écrits d’Isabelle Eberhardt qu’en 1904, après l’accident qui lui a coûté la vie si jeune, emportée par un oued en crue. Le public de son côté s’intéresse davantage à sa vie qu’il trouve fascinante qu’à ses écrits, et pour cause: Isabelle Eberhardt parle plusieurs langues en plus de l’arabe, se convertit à l’Islam, endosse des vêtements d’hommes, burnous, guennour (coiffe haute), et bottes, se fait passer pour un homme répondant au nom de Mahmoud, et telle « un cavalier androgyne », burnous au vent, chevauche contrées et désert. Voilà qui est singulier, hors normes, et propice à toutes les représentations. Edmonde Charles-Roux écrira dans «Nomade j’étais, les années africaines d’Isabelle Eberhardt : «A la place parlait et vivait un jeune musulman, un étudiant allant à la découverte de l’Islam. Isabelle était devenue Mahmoud Saadi. Dans sa vie et dans ses récits ce sera dorénavant ce nom qu’elle utilisera, le nom d’un jeune taleb voyageant pour s’instruire et qui parfois, d’un geste brusque, repoussait son guennour en arrière, découvrant un crane carré tout bosselé et qu’elle faisait raser à la mode orientale»

Isabelle_Eberhardt_in_Arab_dress[1]Après sa disparition, ses écrits ont été regroupés dans différents recueils et remaniés dans certains cas à l’instar de «A l’ombre chaude de l’Islam» paru en 1906 et pourvu d’un titre orientalisant par Victor Barrucand. En 1904, Delarue Mardrus l’a ainsi dépeinte après avoir fait un pèlerinage sur sa tombe: « Apôtre serein, admirable nihiliste, quoique seulement contemplative, écrivain français de race, excellent cavalier arabe, persécutée politique, belle jeune femme […] adolescent botté de rouge, enveloppé des blancheurs bédouines, cabré et souriant sur son grand cheval sauvage… ». C’est cette représentation qui va très vite s’imposer. Marie-Odile Delacour et Jean Huleu qui se sont occupés de l’édition de la critique de son œuvre le rappellent également: «réduite aux superlatifs, Isabelle Eberhardt n’a eu droit dans les arts qu’au cliché appauvrissant de l’adolescent botté de rouge […]. Dramaturges, peintres et poètes de la première moitié du siècle en donnent la même image», autrement dit «une image réductrice, un cliché qui fige en quelque sorte l’auteur d’une œuvre où l’idée de la route, du mouvement, du vagabondage, prédomine. […] ». A l’image du cavalier botté de rouge vient s’ajouter dans les années vingt une expression provenant de René-Louis Doyon, éditeur des Journaliers d’Eberhardt, précédé d’une introduction intitulée : «La vie tragique de la bonne nomade». Suivront d’autres titres, du même acabit : L’amazone des sables, par Claude Maurice Robert, Isabelle Eberhardt ou la Révélation Identifiée au désert ou aux nomades, elle devient vite une légende.

«La figure de la bonne nomade devient un écran à travers lequel on lit les textes. Le mode de lecture adopté privilégie d’une certaine manière l’imagination au détriment de la lecture puisqu’il n’est même pas nécessaire de s’imprégner du texte : la figure du nomade possède suffisamment d’emprise dans l’imaginaire occidental pour s’esquisser à partir de quelques lignes» analyse Bouvet Rachel dans «Vagabondages au pays des sables d’Isabelle Eberhardt: la figure de la « bonne nomade » et la dérive des lectures, 2002». Son altérité est réduite à un nomadisme émancipateur d’imaginaires, de rêves, de liberté, de non conformisme, d’absolu, en un mot un destin de rebelle digne de la légende. Dans ces représentations, l’on s’imagine Isabelle «sur son cheval arabe, habillée en homme à la mode bédouine, en plein désert», mais pas en train d’écrire, jamais. On préfère se la représenter comme «aventurière», «la bonne nomade» plutôt que de lire ses textes, et dans cette lecture périphérique, c’est le nomadisme qui l’emporte sur sa profonde altérité.

Dans ses écrits, Isabelle Eberhardt transgresse toutes les limites et les normes établies et catégorisées : féminin/masculin, Orient/Occident, et l’on peut aussi ajouter colons/indigènes. Isabelle Eberhardt situe l’altérité au cœur même de l’être, mais pour être en mesure de comprendre cette altérité, il faut se déplacer soi-même, il faut se mettre en route soi-même et aller vers l’autre, tendre vers l’autre, ce qui n’était, n’est toujours pas gagné. Dans les écrits d’Isabelle Eberhardt et comme le souligne Bouvet Rachel, le quotidien apparait comme un principe essentiel, c’est l’instant plutôt que la durée, la rêverie plutôt que l’action qui sont privilégiés.  Dans un passage du texte « Fellah » Isabelle Eberhardt écrit : « Dans mon récit vrai il n’y aura donc rien de ce que l’on est habitué à trouver des histoires arabes, ni fantasias, ni intrigues, ni aventures. Rien que de la misère, tombant goutte à goutte ».

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Tribu des Ouled Naïl

Dans ses textes, Isabelle aménage de nombreuses haltes, de nombreuses rêveries face à un paysage. Le soleil peut se lever sur les dunes, ou sur les montagnes, et se coucher plus loin sur une oasis ou une ville arabe. Isabelle Eberhardt se déplace et nous déplace avec elle, l’appel de la route ne finit jamais. Cet appel de la route est illustré par Bouvet Rachel dans un extrait de la nouvelle « A l’aube » : «Sous la caresse du soleil dissipant lentement la buée violette de la nuit, la plaine s’étend, immense, toute rose, tachetée de noir, comme une peau de panthère étalée : elle est couverte de petits arbrisseaux gris, coriaces, rampants, qui sont des chih et des timzrith et, lavés de rosée, embaument. Heure bénie, heure légère de l’aube dans la plaine libre où la lumière vivifiante roule sa vague de feu, sans obstacle, d’une plage du ciel à l’autre…Heure où l’on oublie la fatigue et la morne somnolence de la route nocturne, longue, monotone, dans le froid qui, avec l’invincible sommeil, engourdit hommes et chevaux… heure où la gaîté des choses réveillées pénètre les âmes… Là-bas, vers le sud, la plaine s’ouvre, infinie, attirante… ».

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Toile de Rachid Talbi

Dans l’article ci-dessous, paru dans le quotidien d’Oran, Farouk Zahi nous parle d’Isabelle Eberhardt en nous ouvrant des pans entiers de sa vie et de celles des Algériens à cette époque. Il nous parle du contexte colonial qui prévalait, des personnes et des lieux qu’il sort des plis de l’histoire, de l’anonymat pour les faire vivre, leur redonner la parole à l’instar de Lalla Zeyneb, cette grande femme de tête qui a dirigé la zaouia et les khouans de la confrérie, et qui a assuré la gloire des lieux en mettant en échec toutes les manœuvres coloniales visant à l’écarter…, un texte précieux que l’on a plaisir à lire, ceci d’autant plus que le point de vue est différent. C’est de l’intérieur, sur l’autre rive de la Méditerranée, parmi les personnages fréquentés, connus qu’Isabelle Eberhardt est narrée. Les Belles Sources

Le périple d’Isabelle Eberhardt dans le Hodna

«Jadis, quand je ne « manquais de rien » matériellement, mais quand je manquais de tout intellectuellement et moralement, je m’assombrissais et me répandais sottement en imprécations contre la Vie que je ne connaissais pas. Ce n’est que maintenant, au sein du dénuement dont je suis fière, que je l’affirme belle et digne d’être vécue»

Cette profession de foi temporelle, et c’en est une, restitue on ne peut mieux, l’état d’esprit dans lequel se trouvait la jeune Isabelle Eberhardt découvrant les côtes barbaresques, jadis, convoitées par toutes les puissances occidentales. L’appel du désert, la belle langue arabe, sonore et virile, sont autant d’arguments qui ont contraint cette jeune occidentale à briser les remparts d’une vie cosmopolite, feutrée mais monotone où rien de singulier ne venait rompre le quotidien. L’engagement de son demi-frère dans la Légion étrangère en Algérie, n’a probablement été qu’un événement parmi tant d’autres dans la vie tourmentée de cette âme bouillonnante et prédestinée à l’aventure.

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Bousaâda

Reparler ou réécrire sur ce qui a été dit ou écrit sur Isabelle, ne sera que redondance ou redite sur celle qui aura marqué de par son empreinte singulière et originale la fin du 19é siècle. Aventurière mystique, exploratrice, reporter, anthropologue ou écrivaine, elle aura été tout à la fois. Il faut avouer qu’on la découvre dans toute sa naïve complexité empreinte d’une curiosité à la limite de l’obsession. Se pouvait-il qu’une jeune fille élevée dans le cocon genevois, décide et presque sans réfléchir de quitter les siens pour des horizons inhospitaliers pour ne pas dire hostiles et dont la domination par le salpêtre n’était pas totalement achevée. La réduction de la résistance de cheikh Amoud, chef maraboutique des Touareg, n’avait eu lieu qu’en 1905, lors de la bataille de Tit, bien après la disparition tragique d’Isabelle. L’Armée d’Afrique utilisait pour la première fois, ses colonnes motorisées contre un adversaire déguenillé, mais néanmoins irréductible. Mahmoud Saadi, nom d’emprunt consacré d’Isabelle, va désormais servir de couverture à ce personnage hors du commun qui, pour se confondre avec cette communauté de culture orientale sustentée par un substrat ethnique berbéro africain, adoptera et sa conviction religieuse et son accoutrement fait d’amples burnous et de couvre-chefs volumineux. Elle communiquera selon le lieu avec les dialectes ou les idiomes locaux. Elle s’installera, momentanément, dans les Aurès et c’est probablement là où elle sera subjuguée par «Les horizons en feu et les amandiers en pleurs». C’est là où l’ocre et le fauve des couleurs s’enchevêtrant avec le vert sombre des jardins, qu’elle qualifiera de chaos de verdure, fascinent cette jeune femme venue du froid. Sous son apparente hostilité de par la nudité de ses reliefs, l’Atlas saharien offre des recoins insoupçonnés et des havres de paix verdoyants. Il suffit d’un filet d’eau gambadant sur la roche fissurée pour que la vie éclose en une myriade de couleurs.

Optant, délibérément, pour le périple oasien d’Isabelle de par notre appartenance à ce microcosme, jadis enchanteur, nous essayerons d’y retrouver la survivance de quelques indices identitaires de communautés qu’une colonisation de peuplement a réduite à l’errance. Dans sa randonnée dans le Hodna en juillet 1902 (note Victor Barrucand), elle consignera ce qui suit, je cite : «M’Sila. Midi. – Les murs en toub grisâtre coupent de leurs lignes droites, monotones, le ciel d’une pâleur incandescente. Dans les ruelles pulvérulentes, près des murs lépreux, lézardés, sans âge, dans l’ombre courte et bleue, des hommes en burnous terreux dorment pêle-mêle avec les chèvres noires. Seules, les mouches pullulent sur les immondices desséchées, sur les visages en sueur, sur les loques fauves. Tout dort et tout halète dans l’écrasante chaleur. Dans son lit de pierres blanches, l’oued coule avec un tout petit murmure clair et, au loin, les jardins de Boudjemline, (Saint patron de la ville) d’un vert ardent, s’étalent voluptueusement. Sur le pont en fer, le hideux pont gris, un vieux mendiant aveugle, accroupi, secoue lentement son bendir sonore et, dans l’immense sommeil alentour, ces coups sourds ponctuent la lamentation du vieux, pour qui il n’est plus d’heures. Au nom de Sidi Abdelkader Djilani, maître de Bagdad et seigneur des hauts lieux, faites l’aumône, ô musulmans ! »Fin de citation.

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Bousaâda

La référence allusive au maitre de Bagdad, renvoie aux fastes d’antan où le lustre des arts et des lettres dépassait de loin celui d’un Occident moyenâgeux. Là, la misère est décrite dans tout ce qu’elle a d’inhumain ; des hommes, pêle-mêle, dorment avec des chèvres noires sous la chaleur accablante d’un soleil de plomb. La chèvre, bien, certes, économique, n’a jamais été pour ces contrées agropastorales un signe de prospérité contrairement à la brebis. Ces hommes harassés par de longues et monotones marches et souvent le ventre creux, sont contraints de passer la nuit dans les sinistres fondouks pour être au plus près des marchés à bestiaux. Le maigre pécule obtenu permettra l’achat de quelques «guelba» (double décalitre) de grain d’orge, de l’huile, café et sucre. Le grain de blé était réservé aux prospères mercantis ou les grandes familles féodales, le plus souvent, vassales de l’occupant colonial. Le pont de fer, le hideux pont gris, n’est pas sans rappeler cette présence coloniale et néanmoins oppressante qu’ont eu à subir ces damnés de la terre sous leur apparente et nonchalante soumission.

Désert Algérie

Sa venue dans le Hodna, s’est faite à l’évidence sur invitation de Lèlla Zeyneb, la cheffe maraboutique de la confrérie «Rahmanyya» basée à la zaouia d’El Hamel près de Bou Saada, Son émissaire, Si Bou Bekr accompagnera Isabelle à partir de Bordj Bou Arreridj à une centaine de kilomètres au nord est. Elle décrira avec force détails cette hamada du Hodna, immense dépression alluvionnaire saline et craquelée. Les rares et faméliques touffes herbacées qui y poussent servent au pacage camelin et dont le ruminement rappelle le bruit du moulin à grain (sic Eberhardt). La désolation des lieux balayés par le torride sirocco en faisait un désert redoutable. Une expression locale et imagée, décrit ingénument cette chaleur torride et en dit «Elle fait saigner du nez les chameaux».

L’eau boueuse et le café sans gout offerts lors d’une halte à Baniou, redoute militaire, achèveront ce périple aussi exténuant que périlleux qui fera apparaitre, à son terme, l’oasis de Bou Saada comme un bout de paradis. Il est vrai que de loin, la vue sur la vieille cité oasienne est tronquée par l’écran de dunes jadis hautes, seule la médina laissait apparaitre son promontoire fait de hautes terrasses et de koubba maraboutiques. Se faisant par l’oued dont les eaux meurent au sortir d’un défilé dunaire, le cheminement d’Isabelle et ses compagnons leur fait découvrir, je cite : «Bou Saada, vision gracieuse qui m’est apparue, auréolée de soleil, dorée et sertie dans l’émeraude vivante de ses jardins». On ne pouvait mieux dépeindre la belle oasis. La fontaine dont elle s’abreuvera, est une ponction de la séguia latérale gauche qui longe avec sa sœur jumelle droite l’oued. La fontaine «Ain Bensalem», du nom de son premier propriétaire, existe jusqu’à l’heure actuelle. Coulant dans un bassin dans lequel barbotent les bambins lors des journées torrides, elle est plus une chute d’eau qu’une fontaine conventionnelle.

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Oasis de l’Adrar

Dans sa description de la cité et de ses occupants, Isabelle, contrairement, à la centaine de peintres orientalistes qui ont séjourné dans ses murs et dont les plus assidus furent Etienne Dinet et Maxime Noiré, ne s’est pas attardée que sur les traits physiques et l’accoutrement, mais sur les caractères dont elle dépoussiérait la noblesse du comportement. Elle n’ostracisait pas l’autre dans ce qu’il a de différent, mais tentait toujours d’aller vers lui. La preuve en était donnée par le confort qu’elle tirait du port vestimentaire bédouin et de la pratique de la langue locale. Ses connaissances de l’arabe classique acquises à Genève lui permirent vite d’accéder au parler algérien. Elle se fondait avec ses interlocuteurs pour mieux les percevoir et mieux les comprendre. Sa première immersion à la zaouia El Quadiria d’El Oued lui permit, sans doute, de voguer dans les arcanes des parlers locaux. Pendant que Dinet transposait ses modèles parisiens en dénudant les nymphes indigènes que la misère du dénuement économique rendaient vulnérables, Isabelle les couvrait d’amples mousselines enveloppant les corps féminins en tunique grecque antique.

«Le peuple de Bou-Saada ressemble à ce peuple du Sahara, attaché profondément aux anciennes coutumes, aux usages d’autrefois…. Ce peuple qui, plus on s’éloigne des grandes villes cosmopolites et corrompues, semble remonter plus loin l’échelle des vieux siècles abolis. Visages bronzés sous le turban blanc ou le voile attaché avec la cordelette en poil de chameau beige, visages mâles ou ascétiques, yeux fauves et caves, brillant d’une flamme sombre sous l’auvent de la guelmouna (capuchon du burnous), chapelets au cou, attitudes d’un autre âge». Cette description est d’autant plus vraie que vérifiable puisque le vénéré cinéaste d’Hollywood, Cécil Blount De Mille a utilisé ces même personnages comme comparses ou figurants pour apparaitre dans sa fresque filmique « Samson et Dalila », tournée en 1949 dans et autour de la cité. La citadelle d’El Hamel, en arrière plan renvoyait l’imaginaire fictif à Gaza l’antique, avec ses maisons basses et terreuses.

Ci-dessous Oasis de Bousaâda

Le-coeur-battant-de-l-Algerie bou saada«Le costume féminin est plus difficile à porter : les mousselines drapées en tunique grecque, ceinturées très bas, la coiffure volumineuse, s’étendant en largeur, tout cela ne sied qu’aux femmes grandes et sveltes, très souples surtout. Et ce ne sont pas celles-là que l’on voit dans la rue, mais de pauvres vieilles momies usées, lamentables». Là encore, Isabelle fait le distinguo entre celles que l’on ne voit pas dans la rue et les momies usées par le fard et les beuveries nocturnes pour une soldatesque en mal de plaisir charnel. Le vocable «Ouled Nail» a fait durablement du tort à cette grande tribu d’Afrique du Nord. Isabelle, ne l’utilisera qu’une seule et unique fois. Dans sa fidèle description de la cité, celle-ci est scindée en deux groupements humains distincts, séparés par un vallon profond enjambé par un pont. A bien y regarder, ce pont a bel et bien existé, sauf qu’aujourd’hui, ceint par les constructions du coté ouest, il donne l’impression d’un belvédère ouvert vers l’est. «Bou-Saada, elle aussi, est divisée en deux villes, séparées par un ravin profond et réunies par un pont. Dans l’une, il y a des bâtiments européens, le bureau arabe, la justice de paix. Dans l’autre, le vieil amas de terre pétrie qui est la vraie Bou-Saada !» Le vieil amas de terre pétrie est le ksar vestige d’une résistance farouche à son occupation en novembre 1849. Les khouans du chef maraboutique Ali ben Mohamed Ben Chabira s’opposèrent dans un combat inégal aux troupes coloniales dépêchées de Médéa et de Bordj-Bou- Arreridj.

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Nasreddine Etienne Dinet

A la veille de son départ à la zaouia d’El Hamel, Isabelle notera ceci : «Nous faisons préparer nos lits des nattes et des tapis sous les arcades d’une grande maison dépendant de la zaouïa, et située dans un coin retiré de la nouvelle ville, près de la justice de paix, dont elle est séparée par une fondrière profonde où il y a un très beau jardin, chaos de verdure puissante». Cette maison de maitre avec arcades sur sa façade sud existe jusqu’à l’heure actuelle. Elle jouxte l’ancien hôtel «Transatlantique» originellement, «Le petit Sahara» construit en 1913 par les sœurs Bailly. La justice de paix dont parle Isabelle a changé de lieu depuis lors, il n’en reste plus que la bâtisse de style baroque où l’on dressait le gibet.

«En face de nous, comme contraste, un jardin européen, plantation famélique de mimosas et de mûriers mal venus et grêles, le tout tristement enclos d’une ronce artificielle. Comme ces jardins à alignements symétriques, sans imprévu et sans charme, semblent piteux à côté des splendides jardins arabes, plantés au hasard d’une fantaisie toute proche de la nature et riche comme elle!» Le parti pris est sans équivoque, l’administration coloniale a eu certainement du grain à moudre envers cette européenne de souche, «arabisée» par on ne sait quel sortilège.

BouSaada

Bousaâda

«Les disciplinaires moroses, les pauvres prisonniers loqueteux et leurs gardiens ne savent pas, comme le fellah ignorant et poète, marier la vigne claire au sombre feuillage des figuiers, jeter le rose clair des lauriers au milieu des palmiers puissants, et le rouge incarnadin des grenadiers dans l’ombre opaque des pommiers». Cette partie du quartier européen s’appelait «Plateau de la discipline » et c’est justement là où les indisciplinés de l’armée, insoumis et autres objecteurs de conscience recevaient l’onction de l’ordre établi par leur réduction morale et physique. Le comble de l’hérésie langagière de l’écrivaine est sans nul doute cette comparaison entre les pauvres prisonniers loqueteux et leurs gardiens qui ne savent pas comme le fellah ignorant et poète, marier la vigne claire au sombre feuillage des figuiers.

Dans ses notes sur le Sud Oranais, Isabelle évoquera à plusieurs reprises Cheikh Bouamama, le légendaire résistant qui a conduit la révolte des Ouled Sidi Cheikh, mais n’évoquera point l’Émir Abdelkader qui a été très présent dans les murs de la cité par sa descendance. Le quartier des «Chorfa» en plein cœur du vieux Ksar, a abrité de 1894 à 1900 la famille princière composée de l’Émir El Hachemi, son épouse damascène, sa belle mère Lalla El Fassia, sa fille Amina et ses fils Mustapha et Khaled. (Ch.de Galland in «Excursion à M’Sila et Bou Saada-1889») Ce dernier sera reconnu plus tard, comme le père fondateur du mouvement national d’émancipation. A la mort du prince en avril 1902, la communauté qui l’a accueilli en son sein, lui érigea un mausolée dans le quartier même où il a vécu consacrant la fin de sa vie, en dépit d’un handicap visuel, à la dispensation du savoir à ses congénères dans leurs nouvelles conditions. La maison dans laquelle vivait la famille princière appartient jusqu’à l’heure actuelle à la famille hassanite Azzedine Belaifa. Aucune action de conservation n’a encore concerné ce patrimoine national. Est-il, seulement, classé ?

Bou Saada

Bousaâda

Elle n’évoquera point Dinet qui fréquente la cité assidument à la recherche de tableaux de chasse picturaux. Par contre, elle côtoie Noiré installé depuis 1884 dans la cité où il demeurera quelques années. Elle lui offrira à son deuxième voyage en février 1903 une fresque littéraire de toute beauté intitulée «Pleurs d’amandiers». Était-ce vraiment des amandiers? Cet arbre rustique pousse généralement sur les piémonts montagneux de moyenne altitude tels que ceux de Kabylie ou des Aurès. Nous sommes enclins à penser qu’Isabelle a fait l’innocente confusion entre l’amandier et l’abricotier qui pousse à profusion sur les berges des oueds impétueux des zones présahariennes. Nous lui connaissons, aujourd’hui, deux fiefs importants, l’oasis de Messaad dans le Boukhil et N’Gaous dans les Aurès.

Dans son premier abord avec la mystique bourgade d’El Hamel, elle consignera ceci : «El Hamel, nom poétique qui signifie «l’Egaré», sied très bien à ce lieu sauvage et grandiose. Au dessous, une agglomération de maisons en terre, puis le village de la tribu des Chorfa, pittoresque amas de maisons d’aspect caduc. Plus bas encore, une mer de verdure que surmontent, comme un dais splendide, les dattiers tout cela se profile nettement, très délicatement sur les teintes indéfinissables de la colline, dans l’air pur de la montagne».

Voilà en quelques traits, tels des coups de pinceaux qui effleurent fébrilement la palette de couleurs qu’Isabelle restitue avec brio, le panorama de ce haut lieu de la grande confrérie religieuse «Rahmanyya». Son «Egaré», nous le supposons, a du parcourir des lieux et des lieux de désolation monotone et aride pour enfin se fixer dans ce terroir et dont elle dit : «Ce lieu a un aspect particulier, bien à lui et qui ne tient ni du Sahara, ni du paysage ordinaire des Hauts-Plateaux.» Au lendemain de sa première nuit à la zaouia, Isabelle dans une sorte d’exaltation mystique nous livre une autre impression de calme serein :

«Au réveil, je retrouve là ces conversations calmes, secrètes et polies qui font passer les heures longues des jours sans cesse semblables, partout où, intacte, la grande insouciance islamique n’a pas été touchée par la dissolvante agitation européenne». Comme pour se convaincre, une fois encore, de son choix délibéré de sa nouvelle conviction religieuse, Isabelle met en opposition la «grande insouciance islamique» et la «dissolvante agitation européenne». Était-ce seulement la solennité des lieux ou bien la réaffirmation de ce même choix fait avec toute la pondération requise pour un tel saut dans l’inconnu ?

Algérie

«Ici, dans ce lieu égaré où le cadre est grandiose et simple, les bruits de nos luttes acharnées et inutiles viennent mourir dans le grand silence immuable, et les affaires courantes, sensiblement toujours les mêmes, ne sont que des incidents. Pour vivre avec ces hommes renfermés et susceptibles, il faut avoir pénétré leurs idées, les avoir faites siennes, les avoir purifiées en les faisant remonter à leur source antique. Alors la vie est facile et très doucement berceuse dans ce monde des burnous et des turbans, fermé à jamais à l’observation du touriste, quelque attentive et intelligente qu’elle soit. Peu parler, écouter beaucoup, ne pas se livrer : telles sont les règles à suivre pour plaire dans les milieux arabes du Sud, et pour y être à son aise».

Isabelle se démarque, par cette assertion, de l’image d’Épinal faite autour du bédouin rustre et volubile colportée par un tourisme exotique de roturière en mal de dépaysement. Cette Europe de la fin du 19è siècle, riche et prospère, repue de ses conquêtes d’Outre Mer, peut s’offrir à présent des safaris de découverte. Elle ramènera dans ses salons feutrés, des trophées de chasse ou des captures d’image selon les mœurs et les goûts en vogue.

La visite à Lélla Zeyneb se fera dans la plus grande simplicité, sans tambour ni trompette : «Dans un coin, près de la porte des appartements intérieurs, sur une sorte de perron en pierre, une femme portant le costume de Bou-Saada, blanc et très simple, est assise. Son visage bronzé par le soleil, car elle voyage beaucoup dans la région, est ridé. Elle approche de la cinquantaine. Dans les prunelles noires des yeux au regard très doux, la flamme de l’intelligence brûle, comme voilée par une grande tristesse. Tout, dans sa voix, dans ses manières, et dans l’accueil qu’elle fait aux pèlerins dénote la plus grande simplicité. C’est Lèlla Zeyneb, la fille et l’héritière de Sidi Mohammed Belkassem. Le marabout, sans descendance mâle, désigna pour lui succéder après sa mort son unique enfant, qu’il avait instruite en arabe comme le meilleur des tolba. Il préparait à sa fille un rôle bien différent de celui qui incombe généralement à la femme arabe, et c’est elle qui, aujourd’hui, dirige la zaouïa et les Khouans, affiliés de la confrérie».

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Zaouia El Hamel

Après l’avoir écoutée, approuvé son genre de vie et assurée de son amitié, la maraboute lui dira simplement : «Ma fille, j’ai donné toute ma vie pour faire le bien dans le sentier de Dieu. Et les hommes ne reconnaissent pas le bien que je leur fais. Beaucoup me haïssent et m’envient. Et pourtant j’ai renoncé à tout : je ne me suis jamais mariée, je n’ai pas de famille, pas de joie.» Isabelle a vu juste en écrivant ceci : «Cette personnalité de femme, vivant dans le célibat et jouant un grand rôle religieux, est peut-être unique dans l’Occident musulman et mériterait, certes, d’être étudiée mieux que je n’ai pu le faire pendant un séjour trop rapide à la zaouïa.».

Un siècle plus tard, cette personnalité reste dans la pénombre de l’oubli. A-t-on seulement fait le parallèle entre la position à la fois enviable et périlleuse de cette femme avec la condition de la femme européenne de l’époque dont on minorait la place et le rôle dans une société dite éclairée ?

Dans une contribution journalistique (in-fine El Watan), Mohamed El Hassani Kacimi, écrivain et dramaturge de la lignée de cette grande dame de religion confirmera la dimension de cette stature à la fois insoumise et ô combien humaniste. Je cite : «Je suis né à la Zaouïa d’El Hamel. Dans le grand salon de réception, trônent les portraits de l’Émir Abdelkader, du Cheikh Mohamed Belkacem, fondateur des lieux, du Bachagha Mokrani, ainsi que ses armes, et les portraits des autres membres de la famille qui se sont succédé à la tête de la Zaouïa.

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Mais il manque toujours le portrait de Lalla Zineb qui a pourtant assuré la gloire du lieu. J’ai toujours été intrigué par cet oubli ou par ce trou de mémoire concernant cette femme qui a traversé, il y a plus d’un siècle, comme une comète le ciel de l’Islam. Pourquoi tant d’auteurs européens lui ont consacré des pages vibrantes et que rien du moins à ma connaissance n’a été entrepris sur elle en Algérie, sinon un ou deux articles de journaux ? Pourquoi, au début du siècle dernier, une écrivaine américaine, Helen Gordon, traverse l’Atlantique pour visiter la Zaouïa d’El Hamel? Pourquoi l’Université de Berkeley lui consacre une étude monumentale et que l’Université algérienne semble en ignorer l’existence? Pourquoi la photo de cette grande dame, que l’on trouvait dans tous les souks d’Algérie, manque toujours, là où elle a œuvré ?» Fin de citation.

Au cercle militaire de Boussaâda, c’est la consternation totale. Le capitaine Crochard représentant du commandant de la place écrit ce qui suit : «Cette femme a détruit tout ce que j’ai mis en place». Le commandant Fournier alerte l’état-major à Alger et demande s’il faut prévoir une intervention militaire pour destituer la «rebelle» et introniser Sidi Mohamed. En attendant, l’armée préfère temporiser et dépêche, le lendemain, le capitaine Crochard à El Hamel pour tenter de ramener Lalla Zineb à la raison.

L’officier quitte la zaouïa furieux et envoie ce rapport à Alger : «Passionnée au point de haine, audacieuse au point de l’insolence et de l’impudence, très hautaine et avide de traitement déférent, elle affiche dans les pires façons les qualités de son père, sa charité n’est rien d’autre qu’extravagance, elle n’hésite pas à tromper ou à faire de fausses accusations pour poursuivre le plan d’action qu’elle a en tête.» Au mois de mai 1904, Sidi Mohamed reçoit une lettre confidentielle du gouvernorat général : «Cher Cheikh, vous qui êtes un marabout devez connaître la patience. Nos médecins viennent de nous avertir que Lalla Zineb est atteinte d’une tuberculose et qu’elle n’en a pas pour longtemps. Patientez.» En effet, Lalla Zineb meurt le 19 novembre 1904.

Après ce très bref séjour, qu’elle trouve lumineux, Isabelle quitte la zaouia avec regret : «Je me lève, songeant avec tristesse que c’est le dernier jour, et je m’approche de la fenêtre : en bas, un vieillard se promène, récitant sur un air de jadis les versets du Livre. J’ai dit au revoir à Lèlla Zeyneb et j’ai quitté la zaouïa d’El-Hamel». Isabelle reverra la maraboute lors d’une seconde invitation mais, plus jamais après. La mort les aura happées à près d’un mois d’intervalle l’une de l’autre. Emportée par une crue impétueuse d’oued à Ain Séfra, le 21 octobre 1904, elle y sera enterrée.

sahara[1]

Ressources

-www.lequotidien-oran.com

-Bouvet, Rachel. 2002. « Vagabondages au pays des sables d’Isabelle Eberhardt: la figure de la « bonne nomade » et la dérive des lectures ».  Publication originale : (Les lieux de l’imaginaire. 2002. Montréal : Liber. p. 209-221)

-www.saphirnews.com, article de Nacéra Hamouche « Isabelle Eberhardt, sa voie et sa foi en l’Islam