Zyara à  Sid Ahmed Benyoucef…  
Réminiscences Milianaises…, un autre temps, une autre époque…, quelques bribes ….

 «Préparez-vous les enfants, rana rayhine nzourou Sid Ahmed Benyoucef !»(On va au mausolée de Sid Ahmed Benyoucef, haute autorité spirituelle dans un passé lointain enterré à la mosquée du même nom pour une sorte de petit pèlerinage)

C’était la phrase rare, magique que nous adorions entendre, qui nous enchantait par sa promesse de moments éclatants de jeux, de joie et d’insouciance à l’extérieur de la mosquée, mais aussi des moments de calme et de recueillement, de mystère aussi mêlé de crainte à l’intérieur du mausolée.

Miliana la mémoire d'antan

Nous voilà prêtes ! « Lala Atiqa »[1], ma mère s’inspecta une dernière fois devant le miroir, arrangea une mèche indisciplinée qui dépassait du hayek[2], ajusta son âdja’r (voilette), saisit son petit caba et se dirigea vers la porte. Lala Zakia, une proche voisine de quartier venait aussi avec ses deux filles Nacéra et Fatiha, camarades de jeux disponibles, et toujours partantes pour une partie de marelle, d’osselets, de saut à la corde, de jeux de pelotes…, et même des jeux de noyaux d’abricots qui était plutôt un jeu de garçons. Khalti (Tata) Kheira, ma tante habitant un autre quartier, allait nous rejoindre plus tard. Douga, douga[3]… Mama Zakia peinait déjà et soufflait comme un cheval en bout de course, dès la côte entamée.

Cahin-caha, nous atteignîmes le marché couvert de Miliana. Yema[4] et Mama Zakia décidèrent de continuer tout droit après avoir marqué un temps d’hésitation. Mama Zakia voulait passer par l’avenue principale. « Bouh Lala Zakia, kifèche nfoutou fi waste Risanpoul, Miliana kemla rahi hnaya, ila chefni moule el beit, ghir gouli hadhek nhari ! »[5] dit ma mère en riant discrètement. La « Risanpoul »[6] était peuplée et très animée à cette heure-là, et ses cafés débordaient de monde. Il n’était pas convenable de l’emprunter par pudeur, par discrétion, même si la tentation de le faire, ce qui aurait occasionné un détour pour arriver à la mosquée de Sid Ahmed Benyoucef, était grande. De telles sorties n’étaient pas si fréquentes, et allonger le parcours pour flâner à travers les rues de Miliana, s’arrêter devant les vitrines, échanger ses impressions, était tentant. Des instants précieux « volés » aux rigueurs du quotidien. Un détour inoffensif régénérant et joyeux qui rompait avec la succession monotone de journées besogneuses. Un soupçon de « rébellion » pour une impression d’exaltante liberté. A Miliana, tout le monde connaissait tout le monde, même les enfants, fille de… et fils de…. Pas d’anonymat possible. Peut-être nos mères auraient-elles emprunté « Risanpoul », si nous n’avions pas été avec elles ? Je me demandai si les maris reconnaitraient leurs femmes en hayek ?

Miliana patio de la mosquée

Nous piaffions d’impatience, pressées d’arriver à notre lieu de jeu, les escaliers de la mosquée ! Ma mère « Lala Atiqa » et « Lala Zakia » bifurquèrent, contre toute attente, à gauche au lieu de continuer encore tout droit. Surprises, nous le leur fîmes remarquer pensant qu’elles s’étaient trompées. Elles ne nous répondirent pas, tout à leur discussion. Elles empruntèrent cette rue commerçante très fréquentée aussi, nous perplexes, à leurs talons, incapables d’anticiper leur itinéraire, puis tournèrent à droite. La mosquée n’était plus très loin, quinze minutes tout au plus en raison de leur progression un peu lente. Tout était généreux chez Mama Zakia y compris ses formes qui alourdissaient sa démarche. Ma mère mince et souple comme un roseau avait toutes les peines du monde à s’adapter à son rythme poussif. Pour nous enfants, c’était un vrai supplice ! Lala Zakia disparut soudain dans le magasin de tissus «Dalila» qui faisait l’angle, aussitôt suivie par ma mère. Khalti Kheira surgie de nulle part nous embrassa furtivement puis s’y engouffra à son tour ! Déconcertées, puis dépitées, nous leur emboitâmes le pas. Avions-nous le choix ? Cette sortie avait de toute évidence été «manigancée» par ma tante la dernière fois qu’elle était venue chez nous ! Khalti Kheira vivait toute seule. Elle avait perdu son mari pendant la guerre de libération dans laquelle elle-même avait été active. Elle avait aussi déjà marié son unique fille, c’était donc elle qui faisait tout. Elle avait l’habitude de faire ses courses, de rendre visite à ses amies, d’organiser des sorties pour Sidi Albdelkader, Sidi Bouguemine[7]…. Elle en imposait Khalti Kheira ! Lorsque «le regard» de la rue se faisait insistant, il se heurtait et à son dédain ostensiblement affiché et à sa détermination farouche. Elle ne se laissait pas faire Khalti Kheira ! Elle avait un caractère bien trempé, et n’avait pas le dernier mot qui voulait avec elle. On l’aimait beaucoup nous autres enfants, et elle nous le rendait bien. Ses visites bruyamment célébrées s’accompagnaient toujours d’histoires captivantes qu’elle nous contait avec beaucoup de plaisir. Attentive, sensible et généreuse, elle savait captiver son auditoire. Je pense à elle avec beaucoup d’émotions.

Distinguish morish women

Une odeur très particulière mais discrète de tissu neuf imprégnait l’air. La relative pénombre qui régnait dans le magasin s’estompa peu à peu pour laisser apparaître formes et contours. Propre et jalousement bien entretenue, cette boutique aurait fait pâlir d’envie les plus zélées du rangement ! Une profusion de couleurs chaudes et froides, et un fourmillement abondant de nuances retinrent mon regard. Un véritable ravissement pour l’œil et l’esprit. Les tons suggéraient des sensations, des sentiments tout aussi riches et variés. Tons clairs, doux, rêveurs, ou énergiques, dynamiques, francs, chaleureux, rassurants, et bienfaisants, ou encore frais, délicats, légers, romantiques, ou bien encore simples, sobres, discrets, élégants, mystérieux, ou lumineux, fastueux, luxueux,… Une traversée de paysages chatoyants et fantaisistes. Cela allait de délicates perles de rosée sur des pétales de fleurs sauvages au petit matin d’une journée printanière, à la vacuité d’une journée longue, froide, pluvieuse désœuvrée. Des étagères arc-en-ciel rêveuses et voyageuses courant le long du mur, derrière le comptoir en bois.

« Dalila » très convivial les accueillit d’un large sourire qui étira sa moustache noire fournie. En avait-il une ? Je crois, mais je n’en suis pas si sûre. Je me souviens d’un visage poupon, d’un regard perçant et d’un sourire jovial. Les femmes constituant l’essentiel de sa clientèle, « Dalila » en fin commerçant, savait aller au devant de leurs demandes. Il était bien au fait de leurs goûts, de la mode, de ses tendances, et ses conseils avisés étaient recherchés. Aussi bien les clientes que « Dalila », y trouvaient leur compte. Les affaires marchaient plutôt bien pour lui. Son concurrent, qui n’en était pas un véritablement, avait une boutique dans le même quartier, et si «Dalila» se pliait en quatre pour satisfaire les demandes de ces dames, le propriétaire de l’autre boutique se contentait de vendre. Ses étoffes ne répondaient d’ailleurs pas non plus à certains goûts luxueux et raffinés des Milianaises. Ces dames étaient exigeantes. Aucune crainte à avoir pour «Dalila». Il se savait incontournable, ce qui était propre à renforcer l’assurance et le sourire affichés en permanence.

Auguste Ferrando

Pour les femmes qui ne sortaient pas beaucoup comme ma mère et Mama Zakia, c’étaient les enfants que l’on chargeait habituellement d’aller chez «Dalila» chercher les valises garnies des laâra’dh (échantillons de tissus) du magasin, une valise pour les étoffes d’hiver, une pour celles de l’été, une autre pour les galons… Les choix de tissu se faisaient à la maison, l’achat et le paiement de la commande étaient confiés aux enfants plus grands ou à un adulte. Les femmes allaient ensuite chez Mama [8] Zoulikha, la couturière, pour la prise des mesures une fois le modèle choisi. Lala Zoulikha, couturière hors pair connue dans toute Miliana pour son habileté, était très sollicitée. L’attente pouvait durer longtemps, et il fallait faire preuve de patience ou s’adresser à une autre couturière. Lala Zoulikha n’avait qu’une seule parole ! Quand elle acceptait une commande, elle la livrait en temps et en heure. Jamais de retard ! De plus, le vêtement confectionné correspondait exactement à ce que voulait la cliente même lorsque le modèle était complexe ! A l’approche de la saison des mariages, les demandes affluaient de toutes parts, et Lala Zoulikha submergée par des tonnes de tissu, était contrainte de refuser les commandes, y compris celles de ses clientes les plus fidèles ! Quelle déception, alors!

Femme algérienne en tenue traditionnelle

«Dalila» mit différents coupons de tissu sur le comptoir, et entreprit de les déplier vantant la légèreté de l’un, la richesse ou la fluidité de l’autre, l’élégance, la douceur, la qualité d’un autre… Il accordait une attention particulière à chaque étoffe parmi elhrir (soie), frichkou (tissu dentelle), satane (satin), tissu richement brodé, mousseline, organza pour les âdja’r (voilette), tissu lamé, moiré ou pailleté, doré ou argenté, el qatifa (velours) fin ou plus épais …, suggérait pour chaque « kettane », (étoffe) comme disait Mama Zakia, le modèle qui s’y adapterait le mieux. Après moult conseils, discussions, hésitations, et argumentations entre ma mère, Khalti Kheira, Mama Zakia et «Dalila», Lala Atiqa ma mère opta pour un délicat satin bleu pastel nacré, très joli. Elle en demanda quatre mètres ce qui était largement suffisant pour la tenue qu’elle voulait, un bedroune[9]. En fait, c’était Khalti Kheira qui trônait dans ces échanges et qui servait un peu d’intermédiaire entre «Dalila» et les deux voisines inexpérimentées et intimidées parce n’ayant pas l’habitude de parler à des inconnus. Mama Zakia hésitant entre un frichkou à la chaude couleur safran et un blanc cassé décida finalement de prendre le blanc cassé ponctuant son choix d’un malicieux « manadich hadak lesfar ilelleche mene biîd »[10], ce qui nous fit pouffer. Bonne vivante, elle avait beaucoup d’humour, et ne manquait jamais une occasion pour faire rire el djmaâ (l’assemblée).

Patio mosquée Miliana

Prudente, elle en prit cinq mètres cinquante. Elle voulait un serouel echelqa[11] et un «caracou» (caraco) lui arrivant au niveau de la courbure des hanches précisément. «Dalila» mesura, coupa et plia les tissus avec une dextérité et une rapidité foudroyantes ! Il se baissa, saisit quelque chose sous le comptoir. C’étaient des échantillons de hroudjs (galons) qu’il exposa aussitôt. Ma mère intéressée en manipula plusieurs, les posa un à un sur son tissu en satin pour voir lequel irait le mieux. Là aussi, avis, conseils et délibérations abondants à l’issue desquels elle choisit un galon décoré de perles transparentes en forme de gouttes d’eau de différentes tailles. Très simple et de bon goût. Mama Zakia ne souhaita pas acheter de galon, cela surchargerait le tissu, dit-elle. Khalti Kheira prit quant à elle un demi-mètre d’organza pour confectionner deux âdjara’tes (voilettes). Elle précisa qu’elle avait déjà passé commande auprès des filles Benchaâbane, expertes en chbika (dentelle) et en tout d’ailleurs, et rajouta « Kol sbaâ bsanaâ, Allah ibarek, el âqel we dhrafa thanik »[12]. Elles prirent toutes les trois chacune son paquet, payèrent leurs achats, remercièrent «Dalila», et sortirent du magasin jacassant de plus belle, encore plus excitées par les détails de la coupe des tenues à faire confectionner par la couturière. Nous les suivions sans mot dire.

Femmes en hayek2

Nous allions enfin nous diriger vers la mosquée ! Pensions-nous. Que nenni ! Elles s’arrêtèrent à nouveau devant le bijoutier Mabrouk et collèrent leur nez à la vitrine admirant les msibaâtes (bracelets vendus par sept), lkhouatem (bagues), les Khit Errouh (fil de l’âme, quelle jolie dénomination !), snassel (colliers), louisete (louis d’or)… et se perdirent à nouveau dans une discussion sans fin ! Nous n’en pouvions plus ! Au bout de ce qui nous parut être une éternité, elles s’ébranlèrent enfin ! Cette fois, nous allâmes directement à la mosquée, sans détour ni arrêt à notre immense soulagement !

(2)

La mosquée est une très belle bâtisse de style mauresque surmontée d’un beau minaret carré. La peinture blanche défraichie et écaillée par endroits n’enlevait rien à sa superbe. Plusieurs ensembles la composent : une partie avec une entrée indépendante pour la prière, une autre partie, la plus importante peut-être, était le lieu de notre visite puisque le mausolée s’y trouvait, une partie qui abrite une zaouia que je n’ai jamais pu localiser. Nous empruntâmes une sorte de sqifa (vestibule) qui débouchait sur un vaste patio que de belles galeries soutenues par de nombreuses arcades ornées de zelidj (carreaux en céramique) vert je crois, entouraient. Nous nous dirigeâmes vers El khassa (vasque) qui se trouvait au centre de ce magnifique patio. Nous attendîmes notre tour pour boire de cette eau fraîche dans une tassa (récipient) prévue à cet effet, et accrochée par une chaînette pour en éviter la perte. La mosquée de Sid Ahmed Benyoucef était un lieu mythique, hautement spirituel ayant eu ses heures de splendeur et de gloire dans un passé lointain.

Entrée école arabe

Une femme, couverte d’un hayek à l’aspect grisâtre à force d’usure était assise contre un des piliers du patio. Elle s’adressait à la bienveillance et à la générosité des moumnines (croyants) pour une obole qui l’aiderait à nourrir sa famille. Un homme à l’allure altière, enveloppé d’un élégant burnous blanc et coiffé d’un non moins élégant guennour (couvre-chef traditionnel) orange pâle était assis en tailleur, adossé au mur extérieur du mausolée. Il lisait le Coran. L’atmosphère du patio était si paisible ! Je levai les yeux vers les galeries à l’étage. Je n’y étais jamais montée. Que pouvait-il bien y avoir à cet étage ? Peut-être étaient-ce des habitations privées ? Mais qui les habitait ? Je n’en savais rien.

Les grandes personnes d’abord, elles étaient essoufflées ! Khalti Kheira, Mama Zakia et Yema soulevèrent un peu leurs âdja’r (voilette) pour boire. «El Hamdoullah ! Khirek ya rabbi ! Miha berda, tefdji el ghomma ! »[13] dit ma mère. Khalti Kheira et Mama Zakia acquiescèrent. Nous nous rapprochâmes à notre tour d’el khassa un peu haute pour nous. Sur la pointe des pieds, et nous tenant à son flanc pour nous hisser davantage, mais aussi pour éviter de perdre l’équilibre, nous réussîmes à remplir la tassa directement à la source, après en avoir nettoyé les bords comme le firent nos mères. Boire de cette eau était un rituel qui faisait partie de la zyara (visite spirituelle). Une eau fraiche et vivifiante au goût sacré en raison de sa présence dans ce haut lieu spirituel. Elle était si bonne ! Pure, et limpide, elle ne pouvait rien cacher ! Elle avait la vertu d’apaiser la soif, et de procurer un agréable sentiment de bien-être et de sérénité. Nous ressortîmes du patio pour aller vers les escaliers extérieurs tandis que ma mère, Khalti Kheira, et Mama Zakia se déchaussaient devant la porte du mausolée avant d’y pénétrer.

Ecole arabe« C’est l’équipe qui totalise le plus grand nombre de glissades sur «les toboggans» qui gagne ! Moi je suis avec Radhia ! » S’exclama Nacéra. Je fis donc équipe avec Fatiha. Les «toboggans» se trouvaient de chaque côté des escaliers. Ce que nous appelions des toboggans étaient en fait des rigoles en pierre, polie par l’écoulement des eaux de pluie des siècles durant. Bien qu’un peu abimées par endroits, elles étaient suffisamment larges pour contenir nos corps frêles. Elles étaient surtout bien lisses, et nous assuraient des descentes rapides et sans accros majeurs, le tissu de nos jupes coincées entre nos jambes aidant. Entre les montées des escaliers, les descentes en toboggan, les rires, les cris, les chicanes, les triches, les chamailleries, les chipoteries, les bouderies, les rires à nouveau, nous n’avions pas conscience du temps qui passait ! Pourtant, et à contrecœur comme à chaque fois, nous finîmes par interrompre nos glissades pour rejoindre nos mères dans le mausolée préférant éviter leur courroux !

Miliana le musée (2)

Nous traversâmes le patio dans lequel était planté un citronnier, ou un oranger, à moins que ce ne soit une tout autre espèce ? Je ne saurais le dire, souvenir évanescent. La femme au hayek usé n’était plus là. L’homme élégant assis en tailleur lisait toujours le Coran. Nous nous déchaussâmes devant la porte du mausolée, et avec un pincement au cœur, nous y pénétrâmes pieds nus. «J’espère qu’on les retrouvera à la sortie !» dit Radhia ma soeur. Un silence religieux et une grande ferveur régnaient dans la grande salle couverte d’une coupole octogonale dont je ne me rappelle plus les couleurs. C’est là que se trouve la sépulture de Sid Ahmed Benyoucef. Une agréable odeur de djawi (benjoin en fumigations) nous enveloppa dès l’entrée. Quelques femmes faisaient la prière sur un sol recouvert de tapis. D’autres, les plus nombreuses, étaient assises autour de la sépulture de Sid Ahmed Benyoucef et parlaient à voix basse. La sépulture est protégée par un grillage en fer forgé recouvert de soieries au vert dominant. C’était un lieu paisible, serein propice à la contemplation, au recueillement, à la communion. Nous repérâmes nos mères et Khalti Kheira, prîmes place à côté d’elles. Nous récitâmes à voix basse quelques sourates du Coran que nous connaissions par cœur, après avoir touché et baisé les soieries qui recouvraient la sépulture.

Musée Miliana_2

Au bout d’un temps qui nous parut interminable, nos mères nous autorisèrent à nous lever. Nous décidâmes d’aller dans la pièce de Lala Bghora, une mystérieuse femme enterrée là, et qui nous faisait un peu peur. La salle était longue et il y régnait une obscurité opaque. Non rassurées, et superstitieuses de surcroît, nous avancions avec beaucoup de prudence, l’imagination en proie à des djinns hostiles, et la sensation d’être effleurées par des mains glacées, invisibles qui essayaient de nous saisir. Nos cœurs commençaient à s’affoler. Et Fatiha de scander « msalmine wa mketfine, masalmine wa mketfine »[14]pour amadouer « hadhouk ennas »[15]. Nous étions encore plus effrayées ! Nous avancions au pas, en bloc compact. Enfin, nous arrivâmes à ce lieu de prière, la tombe de Lala Bghora, saines et sauves ! Deux formes blanches nous apparurent.« Ya Yema, rouhaniya ![16] Ce n’étaient pas des fantômes mais seulement des femmes assises enveloppées de leurs hayeks ! Nous nous assîmes discrètement à leurs côtés et récitâmes à nouveau les quelques versets du Coran que nous connaissions. A la rentrée scolaire prochaine, allait débuter l’année de l’examen de sixième, un examen de passage. On affirmait que les prières faites par l’entremise des saints étaient souvent exaucées. Nous priâmes donc pour que l’année soit studieuse et couronnée de succès. Encore quelques instants d’invocations, puis nous nous levâmes pour quitter la salle. Appréhension et crainte nous regagnèrent à nouveau alors que l’obscurité était moins épaisse. Accrochées les unes aux autres, nous atteignîmes enfin la sortie indemnes. Heureuses et soulagées qu’il ne nous soit rien arrivé !

la rue principale et les montagnes

Nos mères nous attendaient patiemment. Nous voyant arriver, elles se levèrent, ajustèrent hayeks et âdja’rs (voile et voilette) puis se dirigèrent vers la sortie. Les chaussures de Mama Zakia étaient retournées face contre terre. Comme elle était très superstitieuse, cela la contraria beaucoup. C’était un mauvais présage ! « Ferha wala damète, tafla wala âachète »[17] dit-elle dépitée. Yema et Khalti Kheira lui répondirent « cheddi fi rabbi wmatkhafiche ya Lala Zakia ! Rabbi ma fih ghir el khir »[18]. Nous enfilâmes nos chaussures, et quittâmes la mosquée non sans avoir auparavant bu de cette eau au goût si unique. En chemin, Khalti Kheira s’arrêta devant le magasin de Bertiz, le marchand de « âqaqer »[19] pour acheter du plomb[20], du djawi et d’autres herbes pour les fumigations. Elle confia le tout à ma mère, et prit congé un peu plus loin nous promettant une visite chez nous sous peu, pour nous enlever à nous et nos grandes sœurs en âge de se marier le « Tqaf ». L’attente allait être longue…

Quelques notes

[1] Lala est un titre respectueux

[2] Voile traditionnel blanc en soie ou autre tissu satiné très fin dont les femmes se couvraient

[3] Cahin-caha

[4] Maman

[5] Tu n’y penses pas ! Toute la ville est là ! Si mon mari me voyait, ce serait ma fête !

[6] Appellation populaire de la rue Saint Paul

[7] Les noms de saints dont les mausolées étaient des lieux de rencontre et de recueillement pour les femmes

[8] Les enfants appellent les femmes Khalti ou Mama, titre respectueux suivi du prénom

[9] Tenue traditionnelle

[10] Surtout pas ce jaune flamboyant pas du tout discret (textuellement qui brille de très loin)

[11] Une tenue traditionnelle

[12] « Chaque doigt a sa spécialité » qui signifie qu’elles savent tout faire, la gentillesse et le raffinement en plus

[13] Louange à Dieu ! Quel bienfait que cette eau fraiche ! Elle pacifie les cœurs !

[14] « Nous ne vous sommes pas hostiles » s’adressant aux Djinns (esprits) pour les pacifier, cette formule était accompagnée de gestes des deux mains croisées au niveau des poignées plusieurs fois pour signifier que ceux-ci sont liés, et que la personne vient en toute paix.

[15] Les djinns ou esprits, habitants des lieux

[16] Oh mon dieu, un fantôme!

[17] Proverbe signifiant que la fête était de courte durée!

[18] Ne perds pas foi en Dieu, garde espoir, Dieu n’est que bonté

[19] Marchand de remèdes traditionnels dont toutes sortes d’herbes, racines, graines… aux vertus variées: procurer calme et détente ou chasser les sortilèges et autres forces négatives….

[20] Le plomb était destiné à une pratique « Tqaf »qui consistait à le faire fondre plusieurs fois, et à le plonger autant de fois dans l’eau contenue dans un récipient « Mahraaz » (tout un rituel avec un matériel spécifique, des formules et incantations spécifiques aussi à réciter…) et ce, jusqu’à ce qu’il devienne lisse. Ceci est supposé purifier la personne de tout ce qui pouvait lui nuire. Le tqaf était pratiqué par les femmes et pour les femmes, et plus particulièrement pour celles qui étaient en âge de se marier. Ces croyances et pratiques n’existent plus de nos jours comme beaucoup des choses que je raconte du monde des femmes clos mais si riche, si plein de tendresse et de complicité.

zazac[1]

Abderrazak Djezzar dit Zazac, Miliana, Le patio de la mosquée de Sid Ahmed Benyoucef