Les Médinas belles, mystérieuses, et secrètes évoluant entre le visible et l’invisible, l’intérieur et l’extérieur, l’espace privé et l’espace public, les médinas comme de véritables labyrinthes où ne savent retrouver leur chemin que leurs enfants. Des médinas, dédale de ruelles étroites, qui tantôt montent, tantôt descendent, d’escaliers, de chicanes ou d’impasses, déroutant le visiteur, l’y perdant, l’y retenant prisonnier. Que faire alors sinon sortir de l’ombre et sous une chaleur blanche, se livrer à un rare et bienveillant passant, guide pour retrouver son chemin, ou hôte conviant à partager un thé à la menthe et aux pignons…? Ah, les médinas! Attachantes, elles le sont qu’elles soient marocaines, algériennes ou tunisiennes, elles ont assurément beaucoup de caractère. Rieuses ou farouches et ombrageuses, elles  gardent jalousement derrière leurs murs la vie discrète, secrète qui s’y déroule à l’ombre des patios florissants et à la fraîcheur cachottière des pièces aux murs isolants… L’ouvrage « Médinas » dont est extraite la poésie de Tahar Ben Jelloun, écrivain marocain très connu, et illustrée par les photos de Jean-Marc Tingaud rend hommage aux médinas délaissées, désertées, repliées sur leurs lézardes, leurs contes et légendes, des médinas dont les murs et patios ne murmurent plus que dans les rêves de mémoires lointaines et vaporeuses leur passé prestigieux, leur superbe et imposante présence. Une médina « désert englouti, la médina comme une longue nuit sans rêves, sans troubles, une idée circulaire autour de quelques mythes, une rumeur qui part en fumée, la médina au corps courbé battu par les vents… », mais l’amour pour ces médinas est là aussi fort que nostalgique car enfin les médinas « c’est la maison natale, c’est une prairie, un champ de coquelicots mauves, une sorte de Terre promise. » Alors, avant de suivre Tahar Ben Jelloun et Jean-Marc Tingaud dans les ruelles et impasses de la médina, Shama Atif et Marielle Savoyat nous font un petit retour sur l’organisation spatiale et sociale des Médinas dans un extrait de Modèles d’habitats entre persistances et mutations. Les Belles Sources

medina-door-jars-Julien Dorol

La ville

Une maison fait partie d’un système spatial et social qui va directement la définir, au travers d’un jeu de relations qu’elle va entretenir avec l’ensemble des éléments du système. La ville de type arabe, la médina, est constituée d’une juxtaposition de divers sous-ensembles présentant chacun les mêmes caractéristiques. Les quartiers semblent être une réduction, à l’échelle domestique, des concepts de la ville.

casbah-d'alger

Le quartier d’une médina, plus petite entité contenant la maison, est un milieu complet, possédant toutes les fonctions requises à la vie collective. Il définit une communauté et une identité, où les membres, à l’instar du système familial, exercent les uns et les autres un contrôle ou plus exactement une surveillance d’intérêts. C’est un lien qui cimente tous les habitants du quartier autour de l’idée d’appartenance à une famille, de par des alliances formées, des intérêts économiques communs ou par une origine ethnique partagée. Le quartier traditionnel des médinas se veut, donc, autonome en regroupant en son sein, tous les éléments et les équipements nécessaires à la vie quotidienne, sans avoir à sortir du groupe, tels que les commerces et les services, les lieux de culte et de rassemblements et même la sécurité personnelle.

Casbah_-_Alger

La maison s’insère donc dans un environnement de solidarité sociale et spatiale extrême, où une fois l’extérieur défini, et ce à différentes échelles (La famille par rapport à l’étranger, le quartier par rapport aux autres quartiers, la ville par rapport aux autres, etc..,), il s’agira de s’en protéger. Dans ce contexte de fermeture systématique au monde extérieur, il n’aurait pas été possible que se développe une forme d’habitat extravertie. La maison arabo-musulmane apparaît, donc, comme la marque la plus visible du groupe familial centré sur lui-même, et est de ce fait, le lieu de l’intimité absolue.

La Casbah

La casbah est une maison forte, symbole du pouvoir d’un homme, le caïd, ou d’une grande famille. Elle peut accueillir jusqu’à plusieurs générations d’une même famille, avec en plus les animaux et les récoltes. L’aspect extérieur de la maison est celui d’une sorte de château fort avec aux angles des tours finement crénelées.

Casbah

De nos jours et dans une acceptation plus large mais faussée, casbah désigne également le centre historique, qu’il soit fortifié ou non, d’une ville et devient alors plus ou moins synonyme de médina. Par ailleurs, le mot casbah a tendance à s’étendre à toutes sortes d’habitations historiques maghrébines à tel point qu’on l’applique aujourd’hui même, à tort, aux ksour du sud du Maroc. Cependant, casbah et ksour se traduisent tous deux, en berbère, par ighrem et qui signifie habitation. Malgré cela, la casbah est et reste une habitation mono familiale et non pas un village, à l’instar des ksour.

Ksar Figuig

Avec des origines guerrières, les plans de casbah semblent vraisemblablement dérivés du castellum romain. L’unique entrée se fait, dans l’idée de protéger l’intérieur de l’extérieur, toujours en chicane ou de biais et dans certains cas à travers un vestibule qui bloque la fluidité mais communique directement avec les salles de réception. Un escalier permettant à la famille d’accéder aux étages supérieurs se situe le plus souvent proche de la principale salle de réception.

MEDINAS, extraits…

C’est une nuit chaude et douce, une nuit de parfums d’épices et d’ombres furtives, une nuit de chats…

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Médina.

Médine.

Al Madina.

La Ville.

Secret dans le secret.

Mystère dans le silence.

Un tunnel dans la lumière

De minces lames de souvenir

Sont accrochées aux minarets.

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A l’écart de l’azur et du soleil

Une cité creuse des sillons dans la roche

Des murs s’ouvrent

Des portes reculent

Le soir s’attarde dans les saveurs épicées

Une main vous invite

A faire quelques pas dans le noir

Puis soudain c’est la lumière

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La nuit passée au tamis du songe

Descend avec lenteur sur les pierres

Laissant derrière elle

Les traces des couleurs d’une mélodie

De tumulte et de rire.

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Ces pierres habillées de chaux vive

Déclinent les nuances du blanc au bleu

Lavées par les pluies

Elles perdent leur grain

Écorchent le regard

Alors les enfants y dessinent des voyages.

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Médina.

Médine.

Chaque pierre est un livre

Aussi ancien que les fables

Chaque rue est une histoire

Aussi compliquée que la nuit

Chaque maison est un roman

Aux pages grignotées par les rats.

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Ici l’hiver tremble d’impatience

Tant les murs suintent de sève ancienne

Et les nuits tombent comme du chagrin

Sur les demeures du silence

Médina

Médine

Cité où la mémoire sommeille

Dans les livres d’histoire

Dans le regard des mendiants

Sous la poussière du secret

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Est-ce la nuit qui est peinte en noir

Ou est-ce le regard qui vacille ?

C’est une image qui se hâte

Pour effacer la défaite d’un visage.

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On me dit que toute médina garde au fond d’un puits sec un fou

Un homme ayant tout perdu

Sauf la sagesse

Un homme avec un corps et des colères

Une voix nue dans la plaine

Une étincelle qui précède la vérité

Un fou est quelqu’un qui parle aux arbres et aux nuages

C’est un grand chagrin qui secoue le ciel

Et cherche par terre les débris d’étoile.

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C’est là, dans cette rue étroite,

Dans cette maison presque sous terre

C’est ici, dans ce vestibule

Sur ce marbre qui se souvient de la rouille

C’est là que des racines ont pris de l’âge

Elles s’étendent sous les dalles

Dans l’obscurité épaisse

Dans l’humidité du temps

Se tenant prêtes à raviver le présent.

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Sources

Medinas, Tahar Ben Jelloun et Jean-Marc Tingaud, éditions Assouline

Modèles d’habitats entre persistances et mutations, Shama Atif et Marielle Savoyat