Anouar Brahem« Il faut dire qu’en authentique « maître enchanteur » de l’oud, ce luth traditionnel oriental millénaire qui trimballe dans sa calebasse tout l’héritage musical du monde arabe et islamique, Anouar Brahem est un phénomène, un véritable concentré de paradoxes féconds; un classique suprêmement subversif ; un solitaire résolument ouvert sur le monde ; un « passeur de cultures » d’autant plus enclin à s’aventurer aux limites les plus extrêmes de lui-même, qu’il entend bien ne jamais céder d’un pouce sur des exigences esthétiques forgées au fil du temps sur un profond respect de la tradition.

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Et c’est sans doute parce qu’il a su reconnaître d’emblée cette complexité qui le fonde comme une force, parce qu’il a toujours cherché à faire de ce fourmillement d’influences et de passions disparates la matière même de son travail et de sa création, qu’Anouar Brahem s’affirme aujourd’hui comme l’un des rares compositeurs et improvisateurs capables d’inventer une musique à la fois totalement ancrée dans une culture ancestrale hautement sophistiquée et éminemment contemporaine dans son ambition universaliste.

Qu’il fasse ainsi résonner la poésie envoûtante de son oud dans les contextes les plus variés, du jazz dans tous ses états, aux différentes traditions musicales orientales et méditerranéennes (de sa Tunisie natale aux horizons lointains de l’Inde ou de l’Iran), sa musique tendre et rigoureuse ne cesse de redéfinir un univers poétique et culturel savamment composite, oscillant sans cesse entre pudeur et sensualité, nostalgie et recueillement. » Stéphane Ollivier

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Mahmoud Sehili, artiste peintre tunisien

C’est ainsi qu’est présenté Anouar Brahem par Stéphane Ollivier, journaliste et critique, et sa belle introduction de l’artiste contient l’essentiel de ce que l’on pourrait dire sur Anouar Brahem et sa musique, et pourrait même presque se passer du reste. Picasso disait: «Les artistes imitent, les génies s’approprient». Et Anouar Brahem s’est approprié cet instrument beau, sensible, noble aux sonorités riches et modulées, le Oûd, le luth qu’il fait chanter de sa magnifique poésie dans les contextes les plus divers.

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Bijoux anciens argent/Pinterest

Epurée, minimaliste, élégante, et sobre, la musique d’Anouar Brahem reflète un univers sensible, généreux, une intériorité riche et sereine pour des partitions où chaque note touche l’être, chaque sonorité imprègne ses profondeurs, chaque vibration se fait univers et harmonie, et où le silence aussi est chargé de poésie : « Je prends toujours en compte le silence quand je compose. Il a quelque chose à dire et la musique surgit de lui », nous dit-il.  Anouar Brahem est sans cesse en mouvement, en quête d’ouverture, d’exploration, de renouvellement, et si comme on le dit,  l’oûd est l’instrument du Tarab donc de l’émotion poétique et musicale, l’oûd d’Anouar Brahem nous mène alors bien au ravissement et à l’enchantement.

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Machmoum (bouquets de jasmin)/Pinterest

Anouar Brahem né à Tunis apprivoise l’oûd dès l’âge de 10 ans au conservatoire, puis approfondit sa formation auprès du grand maître Ali Sriti. Il accompagne d’abord au oûd les chansons de variété et d’orchestre, s’y affirme comme personnalité multiple, et se donne alors pour mission de restaurer l’oûd, emblème de la musique arabe, comme instrument soliste. Il l’ouvre également au jazz avec lequel il se trouve des affinités, des résonnances : «Sans doute y avait-il dans la musique arabe une forme de spontanéité, une manière pour l’interprète de s’en remettre à ses sentiments intérieurs et de prendre des libertés avec la partition initiale dans l’improvisation, qui entraient en résonance confusément avec le jazz», dit-il.

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Souk tunisien, Nasreddine El Assaly

Il s’installe à Paris pendant 4 ans, collabore avec Maurice Béjart, et compose de nombreuses œuvres originales, notamment pour le cinéma et le théâtre tunisien. De retour en Tunisie, il poursuit son travail de composition. Ses nombreux concerts finissent par payer, et lui valent une notoriété et une reconnaissance fortes auprès du public. La rencontre en 1989 avec le producteur Manfred Eicher qui lui propose d’enregistrer son premier disque, sera décisive dans son parcours musical. La collaboration qui est particulièrement féconde lui permettra de s’entourer des musiciens les plus talentueux dans tous genres de musiques et de cultures. Il ne signera pas moins de 9 albums dont Khomsa dont est extrait « Claquent les voiles »(1995), « The astounding eyes of Rita » (2009)… Au cours de sa carrière, Anouar Brahem obtiendra plusieurs prix et décorations dont le Prix national de la musique (Tunisie, 1985) ; l’Edison Award pour son album « le voyage de Sahar » (Hollande, 2006) ; l’ Echo Jazz du “Meilleur Musicien international de l’Année » (Allemagne, 2010) pour son album « The astounding eyes of Rita »…. Anouar Brahem continue à se produire régulièrement sur les scènes les plus prestigieuses à travers le monde.

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Woman from the north of Tunisia Publisher Carthage/Pinterest

Intéressé aussi par le cinéma, Anouar Brahem réalise et coproduit en 2006 son premier film documentaire « Mots d’après la guerre » tourné au Liban au lendemain de la guerre qui opposa Israël au Hizbollah. Le film sera sélectionné au festival du cinéma de Locarno. En 2010, il sera nommé membre du jury de la sélection officielle des longs métrages des Journées cinématographiques de Carthage.

Mahmoud Sehili site wepostmag

Mahmoud Sehili

La critique d’Ikbal Zalila*  relative au film documentaire sur le Liban, et l’analyse qu’il en fait est très élogieuse: « Septembre 2006, Anouar Brahem et Habib Belhédi partent en équipe réduite à Beyrouth dans le but de recueillir des témoignages d’intellectuels et d’artistes libanais sur les conséquences de cette guerre. De ce séjour naîtra le documentaire « Mots d’après guerre, Liban été 2006 » réalisé par Anouar Brahem qui endosse pour la première fois la casquette de cinéaste. Huit personnalités du monde de la culture et des arts, de confession religieuse différente se succèdent devant la caméra de Anouar Brahem pour expliquer leur perception de ce conflit, ce que cette guerre a changé en eux et leur vision du devenir du Liban : Ryma Khechiche (chanteuse), Bernard Khoury (architecte), Pierre Abi Saab (critique), Abbés Baydhoun (poète), Elias Khoury (romancier), Joseph Samaha (journaliste), Hénia Mroué (danseuse) et Rabii Mroué (homme de théâtre)

Le film est travaillé par la volonté de comprendre et de reconstituer pour le spectateur la complexité et les paradoxes d’un pays qui a toujours pâti de sa situation géostratégique. Comprendre, suppose savoir écouter, respecter la parole de l’autre au risque que celle-ci se transmute en une menace pour l’équilibre du film, son rythme d’ensemble. En privilégiant la fidélité dans la restitution du témoignage par rapport à l’efficacité du montage, la temporalité lente du déploiement d’un point de vue, avec ses moments de silence, d’émotion, de raisonnement, de lyrisme et de détresse sincère, Anouar Brahem agit en vrai documentariste et fait preuve d’excellentes qualités d’écoute. La parole est à certains moments déliée de l’image pour se greffer sur des plans de poésie pure sur un coucher de soleil sur la baie de Beyrouth, auxquels succèdent des images sur les ravages de la guerre, mais aussi de la vie qui prend le dessus dans ces quartiers chics de Beyrouth où on s’amuse, où les jolies filles déambulent comme insouciantes aux soubresauts de l’histoire.»

Anouar Brahem dédie « The astounding eyes of Rita » au poète palestinien Mahmoud Darwish. Ce dernier a lui-même écrit un poème sur Rita « Rita et le fusil » (très triste), qui a été mis en musique et interprété par le chanteur libanais Marcel Khalifa. Chaque pièce d’Anouar Brahem fait référence à un moment de sa vie ou à un lieu qu’il a fréquenté.

Astounding eyes of Rita* Ikbal Zalila est critique cinématographique, directeur de l’Association Tunisienne pour la Promotion de la Critique Cinématographique (ATPCC) et professeur d’esthétique de cinéma, d’analyse filmique et de cinéma documentaire à l’université de Manouda à Tunis

Ressources

http://www.anouarbrahem.com

http://www.africine.org

Anouar_Brahem_Quartet-1965[1]
Anouar_Brahem_Quartet-1965[1]