«Les arbres étaient une zone sûre, notre protection du monde» Michael Kenna

C’est par une journée ensoleillée et agréable, où la sensibilité et la disponibilité d’esprit sont maximales que j’ai croisé Michael Kenna. Un pur hasard pour une heureuse rencontre. C’était la luminosité de cette journée, son atmosphère printanière douce, légère, presqu’aérienne qui avaient poussé mes pas jusqu’au jardin du château de Saint Germain En Laye. Les paysagistes avaient aménagé de jolies compositions florales vives et chatoyantes, le beau château était en pleine restauration. Une partie restaurée baignait dans la lumière éclatante du soleil… Ma promenade m’a entraînée dans l’une des allées du jardin, et c’est là, dans cette allée, que se trouvait l’exposition des photos de Michael Kenna, accrochée aux arbres bordant l’allée, de magnifiques photos de paysages urbains ou naturels en France et ailleurs au Japon, en Chine, toutes en noir et blanc et de très grand format carré. C’est la profondeur des photos qui a d’abord retenu mon regard. Certains des endroits photographiés m’étaient familiers, mais l’épaisseur, le caractère dépouillé, épuré à l’extrême et très beau des photos leur donnaient une nouvelle dimension plus mystique, plus contemplative. Quelle joie que cette découverte !

Michael Kenna désert clouds Morocco

Michael Kenna, artiste anglais de renommée internationale né en 1953 à Widnes, une petite ville industrielle du Lancashire, a longtemps été garçon d’autel dans une église catholique. Il a poursuivi sa formation religieuse sept ans durant dans un séminaire pour devenir prêtre. Ce parcours spirituel a fortement influencé son approche de la photographie. Il en a gardé les paysages contemplatifs, le chemin de la méditation, la recherche de l’épure, les compositions simples évacuées de tout superflu, la quête constante de l’invisible, de l’infini. Et en effet, dans nombres de ses photos, les voies, chemins, promenades, routes se perdent dans un ailleurs mystérieux, vaste, lointain, une représentation du temps passé et de sa mémoire, de la nature aussi dans leur aspect éphémère, fragile, vulnérable, avec en même temps une impression d’éternité.

Distant-Mountains-Passo-delle-Capannelle-Pizzoli-Abruzzo-Italy.-2015[1]

Cette quête de l’essence des choses, de ce qui est caché, est au cœur du travail photographique de Michael Kenna. Le doute est pour lui au fondement de la foi, et constitue le  chemin de la créativité. Quand il prend des photos, Michael Kenna s’inscrit, en dehors de toute décision consciente ou d’idée préconçue, dans la recherche d’une sorte de résonnance, de connexion, d’une étincelle de reconnaissance. Ainsi loin des modes, et des chapelles, Michael Kenna, explore depuis une quarantaine d’années les paysages, et en bâtit un corpus esthétique aux graphismes magnifiquement épurés qu’il dépeint comme des poèmes Haïku visuels plutôt que de longs romans descriptifs: de l’épaisseur nocturne ponctuée de rares éclairages, à la lumière diffuse d’une aube incertaine, aux fumées denses des centrales électriques, à la brume enveloppant une campagne, ses photos, toujours en noir et blanc, reflètent une recherche constante d’équilibre dans cette construction graphique. Le temps, les atmosphères, la forme et substance des éléments, l’éclat ou la fluidité des lumières entrent en résonnance avec le récit du passé et la puissance du sacré, et restitue la valeur sacrée originelle des lieux qu’il photographie à l’instar du Mont Saint-Michel, des Pyramides de Gizeh, ou de l’Île de Pâques.

Très grand artisan d’art mais également très grand photographe, Michael Kenna continue de tirer lui-même ses photos dans son studio à Seattle. Il refuse de passer au numérique très prévisible puisque dit-il, l’on sait exactement ce que l’on va obtenir, et que lui n’aime pas savoir, n’aime pas tout contrôler ; il peut ainsi passer jusqu’à 12 heures en pose pour une seule photo. Le temps? Michael Kenna le vit comme un compagnon, un allié.

M.K photographynow

Les photos de Michaeel Kenna offrent des espaces non saturés et ouverts qui invitent le spectateur à les compléter lui-même, à rentrer dans la photo. Ses photographies sont marquées par l’absence d’êtres humains, mais Michael Kenna  explique que la plupart d’entre elles, montrent tout de même la présence humaine dans le sens où pour lui « les humains étaient là, et qu’ils reviendront ». «Je peux comparer ça à une scène avant et après la représentation. Il y a une certaine atmosphère que je recherche. Quand vous attendez qu’une symphonie débute, vous pouvez entendre les musiciens qui s’échauffent, cela interpelle votre imagination, vous êtes captivé et le son remplit alors tout l’espace» dit-il.

Michael Kenna se vit comme citoyen du monde «All these places feel like home » dit-il, et l’illustre avec beaucoup de justesse dans un diaporama des divers endroits du monde photographiés, diaporama qui défile sur une musique de Snow Patrol « Chocolate ». Le clip original et le texte du morceau musical en décalage l’un avec l’autre, traduisent bien par ailleurs, le décalage existant entre d’une part, l’approche contemplative, méditative du photographe dans laquelle le temps est suspendu, et la frénésie, l’agitation du monde qui l’entoure d’autre part. Le sablier marqueur du temps qui s’écoule est retourné à nouveau à la fin du clip. Le sable s’écoule à nouveau lentement, le temps comme éternel retour reprend, la vie, tout aussi fragile que le silence. La coccinelle, symbole de bonheur et de spiritualité présente dans le clip, poursuit sa progression indifférente à l’agitation qui règne autour d’elle… Michael Kenna  n’impose aucun message, sa vision est avant tout personnelle, et s’enracine dans la liberté du voyageur solitaire. Les Belles Sources.

kenna_Pine-Trees-Study-1-Wolcheon-Gangwondo-South-Korea-2007[1]

Lijiang+River,+Study+7,+Guilin,+China,+2006photographyofchina.com

Kenna_Canal_web[1]

M.K. Venezia columbiahomeandgarden.com

M.K. Galerie Camera Obscura

Reportages-Photos-41[1]

Lake-Tree-Beihai-Park-Beijing-China-2008_preview[1]

Michael Kenna, 'Passing Barge', Paris, France, 1988 Time out Paris

 

M.K. Japon Pinterest

Michael Kenna interview, Graeme Green, 2 janvier 2018

641[1]

« Curiosity is important »

I’ve often said that I could happily be a photographer with no film in my camera,” says landscape photographer Michael Kenna. A wandering spirit, Kenna’s spent 40 years travelling the world, exploring wild, natural locations, from Europe to Asia, as well as industrial zones, abandoned buildings and religious shrines. Thankfully, he does always take his cameras with him. While much of the world has gone digital, Kenna, originally from England, still works with traditional Hasselblad film cameras, producing black and white photos in his signature minimalist style, often experimenting with long exposures of more than 10 hours. Recent adventures, though, have seen him experimenting on the side with Holga ‘toy cameras’.

Here, he talks to Graeme Green about capturing the spirit of a place, long exposures, long-distance running, toy cameras and his love affair with France…

How do you go about capturing the ‘spirit’ of a place, rather than just the look of a landscape?

I try not to make specific, conscious decisions ahead of time about what I’m looking for. I find locations, usually by walking. I look for some sort of resonance, connection or spark. For me, approaching subject matter to photograph is a bit like meeting a person and beginning a conversation. How do I know ahead of time where that will lead? Curiosity is important. So is a willingness to be patient, to allow a subject matter to reveal itself.

Do you imagine or ‘see’ a picture in your mind before you start working on a photograph?

I don’t like to approach a subject with a pre-conceived finished print in my head. It’s the opposite of people like Ansel Adams. I never feel I’m the paparazzi making an exact copy of what’s out there. I always feel it’s a two-way street. You’re giving something to the landscape and it’s giving something to you.

We have infinite options of how to photograph something. That extends into the darkroom afterwards. That’s one of the reasons I haven’t gone over to digital. I prefer the slowness, the unpredictability, the complications. You never know what you have. It’s like the excitement of opening up a Christmas package when you get your negatives back.

Are the results often surprising?

There have been many occasions when interesting images have appeared from what I had considered uninteresting places. The reverse has been equally true. I fully accept that I do not have the answers. I am certainly not in control, and I like that.

How does working in black and white, rather than colour, change what you look for?

Having less information allows your imagination to work more to create more options. I like this idea. It goes back to writing. With haiku poetry, just a few words suggest an enormous world, rather than a big encyclopaedia that holds lots of information.

I try to eliminate elements that are insignificant, unimportant, distracting, annoying. I concentrate on elements that suggest something. I prefer an element of suggestion in my photography, rather than a detailed and accurate description. I think of my photographs as visual haiku poems, rather than full-length novels.

You sometimes use exposures of 10 hours or more. What do you do with all that time?

Time is a luxury. It’s a luxury not to have to do something, just to stand, to watch, to experience, and not to always have a full agenda and a busy schedule. It allows you to wander off in your mind.

One of my other pastimes is long-distance running. It’s a similar sort of thing. It’s a physical activity, but once you get past the two- or three-hour mark of running, it’s almost like an out-of-body experience. It seems you can solve all the world’s problems. It’s completely illusory, of course.

Most people think of photography as capturing a moment. What is it that you like about long exposures?

Yes, my work is ‘the decisive 12 hours’, not ‘the decisive moment’. Often, it’s not the pictures I’ve taken that I considered to have the perfect light and exposure that are most interesting. I like the ones where there’s something beyond my control. We photographers tend to be a bit controlling, and I’m always trying to liberate myself from that.

Your new book, Holga, contains photos taken with the low-tech, ‘toy camera’. What’s the appeal of a Holga?

I work with Hasselblads most of the time. They’re heavy, cumbersome. You have to spend a lot of time thinking about what you’re doing. The Holga is really very whimsical, instant, unpredictable piece of equipment. You can carry it in your pocket.

I have four or five of them. Each one has a different characteristic. They’re not machine-built to the point they’re consistent, so you really don’t know what you’re getting ahead of time.

Is the Holga proof that expensive gear isn’t vital to good photography?

Absolutely. I’ve always believed that. It’s like a pencil. You can use it to do an incredible drawing or write some amazing verse, or be an accountant. There’s so much you can do with one piece of lead in a pencil. It’s the same with a camera.

Do you find it useful to explore new approaches to photography?

Yes. If you use the analogy of food, you might know exactly what you like, exactly what restaurant you’re going to go to and exactly what you’re going to order. The question is, do you continue with that because, “Yes, I know I like it”, or do you experiment and say “There’s this taste I’ve never tried before and maybe I should try it”, in the understanding that you might not like the taste or it’ll be a failure?

I think most of us look to be constantly creative and constantly curious about what else there is. As you advance, you see yourself repeating patterns and past successes. You have to constantly force yourself away from those patterns.

Which are some of your favourite countries to work in?

I’m at a point in my life where I love to photograph in many of the places I’ve photographed in the past. I use the analogy of a friendship. It’s nice to deepen and renew and reacquaint with that person, instead of constantly meeting new people. There’s something very good about having deeper relationships with countries too.

I find I’m returning more to China, France, Italy, Japan, places where I’ve been before. I could keep going to places like those for my whole life and still be content. I just did two projects in Italy, a book on Abruzzo and one on confession boxes. I could spend my life in Italy or France.

What keeps drawing you back to France?

France has so much to offer. I’ve photographed there more than in any other country. Brought up in England, I came out of a European tradition. My first photographic masters were Eugene Atget, Bill Brandt, Mario Giacomelli and Josef Sudek, among others. They are all romantics at heart, concerned with photographing a feeling.

Eugene Atget, for example, inspired me to photograph the Le Notre Gardens in and around Paris. His dedication to photographing Paris all his life taught me that nothing is ever the same; the same subject matter can be photographed in many different ways and in different conditions.

With digital cameras and smartphones, most people now travel with a camera. What do you make of the ubiquity of photography?

I choose to opt out. Everyone nowadays is a photographer because everyone has a camera on their phone. That’s just the way it is. It’s not something I’m against.

Most people are content just to take instant photographs and put them out into the world very quickly and easily. There are always going to be some who take the time and delve deeper. It’s a bit like using Garageband on the computer. You can make music very quickly, but to really master an instrument takes years.

Ressources

http://www.michaelkenna.net

http://www.lightandland.co.uk

http://exposition.bnf.fr

Photos par ordre:

1-Desert clouds, Morocco// 2-Distant mountains, Passo delle Capannelle, Pizzoli, Abruzzo, Italy 2015// 3-Michael Kenna, Photography now// 4-Pine trees, Study 1,Wolcheon, Gangwondo, South Korea, 2007// 5-Lijiang River, Study 7, Guilin, China, 2006, photographyofchina// 6-French canal Study 2, Loir-et-Cher, 1stdibs // 7-Michael Kenna, Venezia, columbiahomeandgarden// 8-Michael Kenna, Galerie Camera Obscura// 9-Michael Kenna ,Reportage photos// 10-Lake Tree, Beihai Park, Beijing, China 2008// 11-‘Passing Barge’, Paris, France, 1988, Time out Paris// Michael Kenna, Japan, Pinterest.