L’évolution des costumes des centres urbains situés au sud de la capitale, dans la région comprise entre l’Atlas tellien, la Kabylie et les monts de l’Ouarsenis reste méconnue tant elle est voilée par l’histoire imposante du costume d‘Alger. Si les villes de Grande Kabylie, telles que Tizi Ouzou, Bouira ou Larbaa Naît Iraten, affichent un patrimoine vestimentaire de type rural, leurs populations respectives étant d’origine montagnarde, il en va autrement pour les agglomérations situées sur les plateaux et les plaines.

La ghlila djabadouli à l'origine des vestes à manches longues du début du xxe siècle (2)

La ghlila djabadouli à l’origine des vestes à manches longues du début du XXe siècle/Les costumes d’Algérie

Les habitantes de Blida, ville fondée au XVIe siècle et peuplée de familles d’exilés andalous, profitent par exemple de la proximité d’Alger pour greffer à leurs costumes d’origine médiévale toutes les nouveautés de l’époque ottomane. Les chemises et les tuniques de soie, les pantalons, les coiffes brodées et les parures empruntées à l’Espagne musulmane se transforment, dès la fin du XVIe siècle, bousculées par les apports ottomans et morisques. La qualité des broderies sur toile et sur cuir blidéennes révèle l’existence de traditions vestimentaires raffinées. Ainsi, les femmes de la bourgeoisie locale assimilent le concept levantin des vestes et des gilets enrichis de galons et de boutons de passementerie, en particulier la ghlila et la frimla. Conquise par les troupes françaises en 1839, la ville des roses qui semble encore plus proche de la capitale pendant la colonisation, possède un costume féminin sensible aux variations des modes algéroises. Ici aussi, la tenue de fête se réduit à la formule moderne du caraco et du serouel allongé. En revanche, les habitantes de Blida conservent un voile blanc, analogue à son voisin d’Alger, mais porté de manière différente. Fidèles au costume de sortie de leurs ancêtres andalouses, elles continuent à ramener leur ample haïk sur le visage de manière à ne découvrir qu’un seul œil.

Le volume généreux du serouel la coupe ajustée des vestes et l'élégance des bijoux de tête autant de carctéristiques des constumes de fête d'Alger

Le volume généreux du serouel, la coupe ajustée des vestes, et l’élégance des bijoux de tête autant de caractéristiques des costumes de fête d’Alger/Les costumes d’Algérie

Les costumes traditionnels de deux autres agglomérations importantes, proche de Blida, se rattachent à leur tour au modèle algérois. L’histoire de Médéa et de Miliana présente d’ailleurs de fortes similitudes avec celle d’Alger : érigées sur le site d’anciennes cités romaines, respectivement Lambdia et Succhabar, elles renaissent vers le Xe siècle, au même moment qu’El-Djezaïr, soit à l’époque des souverains zirides, vassaux des Fatimides. Elles sont ensuite incluses au règne hammadite, avant de devenir almoravides, puis almohades. Gouvernées par les rois de Tlemcen et conquises, à intervalles réguliers, par leurs rivaux mérinides et hafsides, elles se laissent entraîner par Alger, la nouvelle capitale régionale, tout au long de la période ottomane. Ces trois centres urbains, liés par une histoire commune, donnent naissance à des costumes de même nature, mais la croissance rapide d’Alger rompt cette unité.

Une tunique et serouel portés au quotidien

Une tunique et serouel portés au quotidien/Les costumes d’Algérie

Dès le milieu du XVIe siècle, le costume féminin de Miliana, comme celui de Médéa qui devient pourtant le chef-lieu du Beylik du Titteri, ne parviennent plus à suivre le rythme imposé par l’élite algéroise. Les vestes et les caftans brodés au fil d’or pénètrent toutefois dans les deux villes provinciales. Après 1830, tandis que le costume algérois périclite en l’espace de quelques années à cause du départ du tiers le plus aisé de la population, Miliana, siège temporaire de l’Émir Abdelkader, occupée par les troupes françaises seulement en 1841, conserve des costumes plus stables. Le costume de Médéa, qui constitue elle aussi un relais fondamental pour Abdelkader, à partir de 1837, bénéficie également de quelques années de répit. Avant la fin du XIXe siècle, les habitantes des deux villes renouent cependant avec la capitale et ses innovations. Elles finissent par renoncer aux formes anciennes de tuniques et de vêtements ouverts devant pour s’adonner à leur tour au culte du caraco.

Les vestes en velours brodées au fil d'or l'emportent sur les tuniques et les robes

Les vestes en velours brodées au fil d’or l’emportent sur les tuniques et les robes/Les costumes d’Algérie

Enfin, le littoral qui s’étend à l’est et à l’ouest d’Alger retient l’histoire de costumes féminins métissés qui accumulent, plus facilement que leurs voisins de l’intérieur, étoffes bigarrées et parures généreuses. Le riche passé antique des cités cosmopolites du Sahel algérois et leur repeuplement, à plusieurs siècles de distance, par les immigrants morisques chassés d’Espagne semble être à l’origine de ce léger clivage. Deux facteurs historiques qui ne se combinent que dans quelques cas heureux puisque la majeure partie des comptoirs phéniciens devenus prospères pendant l’époque romaine, comme Tipasa et Tigzirt, ont succombé sous les raids des Vandales, des Byzantins et des premiers conquérants arabes. L’histoire du costume des cités antiques de la côte algéroise reste donc plus consistante que celle des époques postérieures. Pourtant, à l’instar d’Alger, des exceptions subsistent. Dellys, par exemple, retrouve un paysage vestimentaire de type citadin, après l’arrivée d’une importante communauté morisque qui compte de nombreux artisans. Ces derniers installent des ateliers textiles et profitent de la qualité des eaux de la région pour obtenir des teintures de qualité exceptionnelle. Ils produisent alors des lainages, des soieries et des rubans de soie qui s’exportent vers les autres villes de l’Algérie centrale et orientale. Bien entendu, les habitantes de la petite cité portuaire sont les premières à exploiter ces tissus aux coloris brillants pour confectionner tuniques, manteaux, vestes et gilets dont les modèles, importés d’Espagne, ne tardent pas à se modifier sous l’influence du costume d’Alger.

Différentes manières de draper le voile

Différentes manières de draper le voile/ Les costumes d’Algérie

Dans les villes maritimes de l’Ouest, l’apport morisque semble encore plus déterminant. Cherchell retrouve le vague souvenir des costumes somptueux de l’ancienne élite numide hellénisée, puis romanisée, lorsque des milliers d’immigrants espagnols musulmans s’y établissent. Seize siècles auparavant, le costume d’origine punico-numide de l’ancienne loi, cité carthaginoise qui devient Julia Caesarea ou Césarée, la prestigieuse capitale du roi numide Juba II, en 25 avant J.-C. avait su faire sien, une première fois, un art vestimentaire originaire d’une autre rive de la Méditerranée : la Grèce l’avait pourvu de ses péplums drapés, de ses voiles et de ses coiffures savantes par l’intermédiaire des artistes, des lettrés et des marchands qui fréquentaient la ville. Quand Césarée devient une colonie romaine, peu avant le milieu du 1er siècle, son élite se vante de porter des vêtements et des bijoux aussi luxueux que ceux de l’élite de Rome. Un privilège remis en cause par les soulèvements des populations berbères de l’intérieur, puis par la conquête vandale.

Woman from Algeria 1910-Pinterest

Woman from Algeria, 1810/Pinterest

Au VIe siècle, dans la capitale de la province byzantine de Maurétanie césarienne, les costumes ne parviennent plus à retrouver le faste d’antan. Ils devront attendre près d’un millénaire avant de reprendre leur élan et de se hisser au niveau des costumes des capitales culturelles de la région. L’éventail complet de la garde- robe morisque s’implante dans la ville, en même temps que les mûriers pour cultiver le ver à soie et les manufactures de tissage des soieries. Majoritaires au sein de la population, les Cherchelloises d’origine andalouse superposent les chemises fines, les pantalons confortables, les robes de soie garnies de broderies, les manteaux et autres types de vestes portées ouvertes, ainsi que les bijoux en or filigranés, émaillés et sertis de pierreries. Elles sortent enveloppées d’un voile drapé, complété par un serouel en toile auquel sont attachés des houseaux blancs tellement longs qu’ils dissimulent les jambes sous des plis généreux. Cette mode, importée d’Espagne, apparente le costume féminin cherchellois aux costumes des cités maghrébines les plus marquées par l’influence andalouse, telles que Fès ou Rabat. Ainsi, les chaussures plates en marocain noir, appelées chebrella, elles aussi indispensables au costume de sortie andalou, perdurent plus longtemps à Cherchell qu’à Alger.

Source

« Costumes d’Algérie », Leyla Belkaïd, Editions Raïs, Algérie / Editions du Layeur, France

Note sur l’auteur

Historienne du costume et créatrice de costumes de théâtre, Leyla Belkaïd se consacre depuis quelques années à l’étude des arts traditionnels du costume dans le monde méditerranéen. Elle est l’auteur de l’ouvrage « Algéroises, histoire d’un costume méditerranéen (Edisud 1998), et co-auteur de « Belles Algériennes de Geiser, costumes, parures et bijoux (Marval, 2001)