Il fait superbement beau aujourd’hui, le printemps est partout, arbres feuillus et herbes folles, fleurs éclatantes de lumière, et oiseaux jacassant sans retenue sur le chemin buissonnier que j’emprunte pour aller à mon rendez-vous médical, une visite de routine. Le chemin, trop court, débouche sur le trottoir d’un grand boulevard, ce contraste entre paysages urbain et champêtre à quelques mètres l’un de l’autre m’étonnera toujours… J’arrive devant la porte du cabinet : « sonnez puis entrez ». Je pousse la porte sans sonner, ça ne sert à rien vu qu’il y a des caméras braquées sur tous les angles, même ceux morts. Je dis bonjour et me dirige vers les sièges bleu mat. Aucune des trois personnes présentes ne répond, un jeune homme me semble esquisser un sourire flou, incertain. M’a-t-il souri ou pas ? Je m’assois à proximité d’une table basse sur laquelle sont empilés des magazines, de la lecture pour faire patienter avec une musique de fond réglée sur FIP, j’aime bien cette radio très jazz, mais aussi classique, blues, musique du monde, très sympathique. J’y ai très souvent déniché de belles pépites.

salina Trekking Regina EolieJe regarde la pile de magazines, et regrette mon livre que je n’ai pas pensé à prendre. Je me penche vers la table et saisis un vieux magazine dont la date est périmée depuis un an. Je le feuillette, m’arrête à la page musique sur la critique élogieuse d’une jeune chanteuse qui donne envie de l’écouter, je note son nom, et continue à tourner nonchalamment les pages, une mer d’un bleu profond parsemée d’îles aux côtes crénelées m’éblouit. Ce ne serait pas par hasard… ? Je regarde plus attentivement les photos, il y en a plusieurs, je lis les légendes, mais oui, c’est ça ! Ce sont bien les Iles Eoliennes, Lipari, Vulcano, Alicudi, Filicudi, Salina, Stromboli n’y est pas, plus éloignée. Une vague de joie m’envahit en même temps que les souvenirs se délient en flots bleus, frais, pleins de soleil. Le ressac de la mer me renvoie trois images convergeant en un seul point : des vacances passées à Salina il y a de cela un bail, le livre du Chilien Antonio Skarmeta, Une ardente patience que j’ai lu depuis des lustres, et le film Le facteur (Il postino) adaptation brillante du livre tourné en partie à Salina, avec Philippe Noiret dans le rôle du grand poète chilien Pablo Neruda, et Massimo Troisi dans le rôle du facteur que j’ai vu aussi depuis une éternité. Plusieurs souvenirs épars rassemblés dans ce lieu idyllique, et dans cette salle d’attente !

gallery-1497356079-salina-puntaperciatoGioia!

A quatre jours de mon départ pour l’Australie et n’ayant toujours pas de visa, je suis passée à l’agence spécialisée dans les voyages en Australie à laquelle j’avais confié mon passeport, et payé mon billet d’avion. L’agence de voyage avait un accord avec l’ambassade d’Australie pour regrouper les passeports des voyageurs et effectuer les formalités des demandes de visas en leurs noms, c’était le petit plus, facilitateur et appréciable de cette agence. J’ai fait part à la dame de mon incompréhension quant aux délais de délivrance du visa, et de l’urgence dans laquelle j’étais d’avoir ce visa pour partir quatre jours plus tard. La dame semblait embarrassée, cherchait ses mots, aménageait des temps de silence avant de m’annoncer que ma demande de visa était refusée. Abasourdie, je lui ai demandé les raisons du refus, le nombre de personnes, sur la vingtaine au moins, concernées par une telle décision. «Vous êtes deux» m’a-t-elle répondu. Soufflée par cette nouvelle, je l’ai questionnée à nouveau sur les motifs du refus. Dans un malaise grandissant, elle m’a dit qu’elle n’en savait rien. «Est-ce parce que mon nom ne sonne pas très « Français »» ? ai-je dit tout de go. «C’est possible» m’a-t-elle répondu dans un demi-aveu. J’essayais d’intégrer sa réponse. Difficile. Elle m’a tendu mon chèque, mon paquet de documents, mon passeport, et m’a dit qu’elle en était vraiment désolée. Je l’ai remerciée parce qu’après tout, elle n’y était pour rien, elle, et j’ai quitté l’agence consternée. Me signifier le refus du visa à quelques jours du départ alors que tout était prêt: le billet, le sac de voyage, le film que je m’étais fait de ce voyage, c’était, c’est cruel. «Les voix du sol posent la colline / dans ma paume gauche où j’appuierai ma joue / en cherchant la phrase pleine / qui la jettera de nouveau dans l’humanité». Merci Bonnefoy !

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Ça passera, comme était passé cet autre épisode, quelques années auparavant, où toujours dans une agence de voyage, j’avais pris un billet pour la Guyane. Ce que m’avait dit la bonne dame de l’agence m’avait littéralement sidérée ! « Il vous faut un visa pour aller en Guyane ! ». « Comment ? Un visa ? », « Oui, madame » m’a-t-elle répondu sans se démonter. « Et je dois aller le demander où ce visa ? » ai-je dit. « Mais, à l’ambassade de Guyane madame ! ». « Mais madame, la Guyane est un département français ! C’est comme si vous me disiez qu’il me fallait un visa pour aller du 75 au 94 ou 93, ou 77, c’est une aberration totale ! La Guyane n’a pas d’ambassade madame ! » ai-je rétorqué agacée par le ridicule de cette situation, mais comme le ridicule ne tue pas, ma foi…. Perplexe, indécise quant à l’attitude à adopter, elle m’a finalement dit : « Bon, je vais me renseigner ». Ce qu’elle a fait. Elle a reposé son téléphone puis, triomphante : « Il vous faut bien un visa et c’est à la préfecture qu’il faut aller le chercher madame ! ». Situation ubuesque ! Un visa pour aller dans un département français ! Je suis donc allée faire cette fichue demande à la préfecture. Ils m’ont cédé un visa d’entrée en Guyane, après que j’aie rempli tout un dossier et répondu à nombres de questions sur le pourquoi du comment ! Que dire et quoi faire face à de telles absurdités ? Mieux vaut en rire à défaut d’en pleurer, non ? Alors prenons une pause et… rions !

Assise sur le muret de la grande terrasse rectangle de la villa blanche située sur les hauteurs de Salina, je laisse mon regard se perdre dans l’immensité bleue de la mer. C’est la fin de l’après-midi, un doux zéphyr souffle et disperse la chaleur écrasante de l’après-midi, il fait bon. Le paysage de terre rouge et pierreuse jalonné de figuiers, d’oliviers, de citronniers, de bougainvilliers, de figuiers de Barbarie, de câpriers très abondants, descend abrupt jusqu’à la mer. Une bonne demi-heure de descente sur des sentiers de traverse raides et escarpés pour atteindre le port et la petite plage tout en bas. Les belles plages se trouvent de l’autre côté de l’île, Pollara par exemple, ou à Malfa. La balade pour y aller est longue, mais les paysages superbes. Un goût sucré de granita, glace pilée à la grenadine, ma préférée, savourée au frais d’un soir parfumé me vient à la bouche, plaisir d’instants simples peints au bleu de mer, chaleureux de leur soleil, et assourdissants de leurs cigales saturant le silence des après-midis ombragés, ou la douce langueur des étés méditerranéens.

THE POSTMAN

Ce matin-là, une vieille dame du village au visage tanné par le soleil, est venue jusqu’à la terrasse nous offrir une écuelle débordant de figues noires et vertes fraîchement cueillies. Elle connaissait Luca, notre ami et ses parents qui avaient l’habitude de venir de Milan passer du temps sur l’île. Nous ne comprenions pas ce qu’elle nous disait mais Luca nous le traduisait. Beaucoup de jeunes dont ses fils avaient quitté l’île pour aller travailler en Australie (!) ou aux Etats-Unis pour aider leurs familles restées au pays. Un voile de tristesse a traversé son visage à l’évocation de cette séparation avec ses fils, mais elle a continué à discuter de choses et d’autres, à nous poser des questions aussi sur nous, nos vies… Salina était une île paisible et bien préservée. Autrefois, on l’appelait Gemella (jumelle) en raison de ses deux montagnes presqu’identiques, quand on les regardait de loin. Ses habitants y sont très attachés de même qu’ils sont attachés à leur identité insulaire, à leurs traditions d’hospitalité, agricoles mais aussi culinaires. Il faut dire qu’il y avait très peu de touristes hormis ceux Italiens peu nombreux, venant du continent. Salina était l’endroit rêvé pour se sentir coupé du reste du monde, et avoir l’impression de faire partie du village, Leni, dans lequel nous étions, un village accroché à la montagne et entouré de l’immensité bleue de la mer aux jeux de couleurs et de lumières tantôt douces, tantôt intenses, tantôt flamboyantes par la grâce d’un soleil rayonnant. Le temps s’égrenait doucement, rythmé par les saisons et leurs belles palettes multicolores sur fond nuancé de bleu, vert, gris, un lieu heureux qui ne connaissait ni l’urgence ni la précipitation. Les habitants prenaient le temps de tout pour tout, au contraire de Napoli grouillante, très effervescente, et indisciplinée, il est vrai, comparée à Salina ou aux autres îles, ou même à Milan.

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Napoli, je l’aime bien, elle me rappelle un peu Alger. On y avait mangé des pizzas chez le meilleur pizzaiolo de Naples selon Luca. Le secret de cette pizza ? L’eau de Naples. La légende dit que les Napolitains qui ouvrent une pizzeria dans les autres villes d’Italie n’utilisent pas d’autre eau que celle de Naples qu’ils ramènent exprès. Légende ou simplement faim, les pizzas étaient succulentes. Le soir, le groupe d’amis-es dont un bébé d’un mois que nous étions, avions pris le bateau pour aller à Salina. Au petit matin, après une nuit pleine des moteurs du gros bateau, nos regards se sont ouverts sur une belle mer plate bleu gris, les villas blanches de Stromboli rehaussées d’arbustes et de fleurs, et cerise sur le gâteau, des étincelles de lave jaillissant du volcan. Un tableau magnifique pour un moment grandiose dont l’empreinte reste très vivace. Tout cela, c’était avant le tournage du film « Le facteur ». Les choses ont du changer depuis… J’ai lu quelque part et sans surprise que les promoteurs immobiliers usaient de pressions sur le propriétaire de la maison simple et modeste où a été tourné le film, devenue un lieu de pèlerinage touristique, pour y construire un complexe avec toutes les commodités et le confort. On raconte que le propriétaire des lieux résiste autant qu’il peut à ces pressions, J’en connais d’autres des histoires comme celle-ci, toujours les mêmes : pot de terre contre pot de fer…

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C’est toujours comme ça que ça se passe! A chaque fois que je commence un texte, je ne sais jamais comment il évoluera, ni comment il finira. Mes pensées vont dans tous les sens, et le texte les suit insoucieux de paraitre incohérent, désordonné, s’éternisant sur des situations et des personnages qui ont peu à voir avec le cœur de l’idée première. Donc, je voulais parler du livre d’Antonio Skarmeta et du film Le facteur (Il postino) de Michael Radford, avec Massimo Troisi, Philippe Noiret, et Maria Grazia Cucinotta tourné à Salina justement, et c’est en lisant ces légendes sous les images du vieux magazine que je me suis retrouvée enfouie dans la légèreté et le plaisir de ces instants agréables qui peuplent l’espace d’un temps la salle d’attente. C’était finalement une sacrée aubaine que ces vacances, et je savourais pleinement le charme, le pittoresque de ces îles Eoliennes que je découvrais, appréciais, aimais à la grâce d’un refus de visa pour l’Australie! D’ailleurs l’Australie ne perdait rien pour (m’) attendre !

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Une ardente patience ou qu’est-ce qu’un poète pour Mario Jimenez, le petit facteur de l’île noire, dont l’unique client n’est autre que Pablo Neruda, quelqu’un qui sait mieux que quiconque manier les mots, les phrases et qui l’aidera, espère Mario à séduire la belle et irrésistible Beatriz. Des personnages très attachants dont la rencontre est plus qu’improbable. Pourtant, la naissance d’une tendre amitié s’amorce entre les deux hommes à force de ténacité de la part de Mario qui s’immisce dans la vie de Pablo Neruda. Ce dernier finit par regarder et écouter vraiment Mario, et se laisse séduire à son tour par la fraîcheur, la spontanéité, la simplicité de ce facteur qui veut être poète, et faire des métaphores pour conquérir le cœur de Beatriz. Il pose une multitude de questions au poète Pablo détenteur de ce secret magique, et ce dernier est parfois lui-même surpris par la poésie et la profondeur des propos de Mario.

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Avec son premier salaire de facteur, Mario achète une bouteille de vin Cousino Macul « Vieille Réserve » pour son père, un billet de cinéma pour le film West side story, Nathalie Wood comprise, un peigne de poche en acier allemand à un vendeur ambulant, et l’édition Losada des Odes élémentaires de son client et voisin Pablo Neruda. Mario veut un autographe, mais l’expression du poète, plongé dans les profondeurs abyssales de ses pensées, a eu raison de son audacieux projet. Neruda prenait son courrier, lui donnait deux escudos et le congédiait d’un sourire aussi discret que son regard. Mario réussit finalement à avoir son autographe, mais n’en est pas satisfait. Le message dit simplement « cordialement, Pablo Neruda », et Mario aspire à des relations plus personnelles. Avec son deuxième salaire, il s’achète Nouvelles Odes élémentaires, plutôt que d’aller s’amuser à Santiago, et avec son troisième salaire le Troisième livre des Odes. A sa grande déception, aucun des recueils n’est dédicacé, mais Mario toujours enthousiaste et tenace, poursuit  inlassablement sa quête et continue à poser tout un tas de questions sur la poésie, la métaphore, le ciel qui pleure…

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– « Est-ce que vous croyez que le monde entier, je veux dire tout le monde, avec le vent, les mers, les arbres, les montagnes, le feu, les animaux, les maisons, les déserts, les pluies… »

-« Ici, tu peux mettre « et ceatera »-

« … et ceatera, est-ce que vous pensez que le monde entier est la métaphore de quelque chose ? »

Et cet autre extrait:

-« Il faut que vous m’aidiez, parce que je ne sais pas quoi lui dire. Je la vois devant moi, et c’est comme si j’étais muet. Aucun mot ne sort. »

-« Comment? Tu ne lui as pas parlé? »

-« A peine. Hier, j’ai marché le long du rivage comme vous me l’aviez dit. J’ai regardé la mer tout le temps, mais il ne m’est venu aucune métaphore. Alors je suis entré dans l’auberge et j’ai acheté une bouteille de vin. Et puis voilà, c’est elle qui m’a vendu la bouteille. »

Les métaphores lui résistent autant que Beatriz, ceci d’autant que la mère de cette dernière lui est hostile parce qu’il est pauvre et communiste. Elle n’aime pas non plus les beaux parleurs, et se méfie des métaphores de Mario qui tournent la tête de Beatriz. Elle s’en plaint même à Pablo Neruda qui intervient finalement pour arranger les choses, aplanir les difficultés…

Je ne raconterai pas toute l’histoire pleine de sensibilité, d’une grande beauté, et d’une profonde tristesse aussi, mais je rajoute juste ces autres passages du livre qui sont superbes aussi et gorgés d’émotions (je sens que je néglige et le film et le roman) C’est Mario qui reçoit un paquet de Pablo Neruda qui se trouve à Paris, accompagné d’un post-scriptum :

Pollara beach, Salina, pinterest

«Je voulais t’envoyer autre chose que des mots. Aussi ai-je mis ma voix dans cette cage qui chante. Une cage qui est un oiseau. Mais je veux également te demander quelque chose, Mario que tu es le seul à pouvoir faire pour moi. Mes autres amis ne sauraient pas s’y prendre, ou bien ils penseraient que je suis un vieux gâteux ridicule. Je veux que tu te promènes sur l’île avec ce magnétophone et que tu enregistres tous les sons que tu rencontreras.

Ma maison me manque désespérément, il me la faut même si ce n’est que son fantôme. Ma santé n’est pas bonne. Je ne peux vivre sans la mer. Je ne peux vivre sans les oiseaux. Envoie-moi les sons de ma maison. Entre dans mon jardin et fais jouer les cloches. Enregistre-moi d’abord le léger tintement des clochettes quand le vent les agite, puis tire la corde de la cloche majeure, cinq ou six fois. Cloche, ma cloche ! Il n’est rien qui sonne mieux que ce mot espagnol campana, lorsqu’on l’accroche à un carillon face à la mer. Et va aussi dans les rochers et enregistre-moi l’éclaboussement des vagues. Si tu entends des mouettes, enregistre-les. Si tu entends le silence des étoiles sidérales, enregistre-le. Paris est beau, mais c’est un vêtement trop grand pour moi. Et puis ici, c’est l’hiver et le vent brasse la neige comme un moulin la farine. Pour que tu comprennes quelque chose de la musique de France, je t’envoie un enregistrement datant de 1938. […] Une clarinette lança le thème, grave, somnambule et un xylophone le reprit un peu nostalgique ». Lorsque la voix a fait « vibrer le premier vers, que la batterie et la contrebasse rejoignirent, l’une sourde et calme, l’autre rauque et murmurante, les joues de Mario étaient baignées de larmes. « Dès qu’il eut entendu les accents de cette musique, il sut qu’il l’aimait , mais il ne s’en fut pas moins vers la plage, et marcha jusqu’à ce qu’elle fut couverte par le fracas des vagues.»

Et Mario répond au poète avec les métaphores tant désirées et dont il est si fier:

« Moi, j’aimerais bien être avec vous à Paris et nager dans la neige. M’enfariner comme une souris dans un moulin. C’est bizarre qu’ici on n’ait pas de neige à Noël. C’est sûrement la faute de l’impérialisme yankee!En tout cas, pour vous remercier de votre belle lettre et de votre cadeau, je vous dédie ce poème, je l’ai écrit pour vous, inspiré par vos odes, et il s’appelle -je n’ai pas trouvé de titre plus court- « Ode à la neige sur Neruda à Paris ». Une pause, raclement de gorge.) »

Tendre compagne aux pas secrets,

Abondant lait des cieux,

Tablier immaculé de mon école,

Drap de voyageurs silencieux

Qui vont d’hôtel en hôtel

Avec un papier froissé dans leur poche.

Légère et plurielle demoiselle,

Aile de mille colombes,

Mouchoir qui dit adieu

À je ne sais quoi.

S’il te plaît ma pâle belle,

Tombe doucement sur Neruda à Paris,

Habille-le de gala avec ton blanc

Costume d’amiral

Et mène-le sur ta frégate légère

Jusqu’à ce port où nous le regrettons tant.

Le roman « Une ardente patience » dédié à Pablo Neruda, se raconte sur fond de campagne électorale du futur président Salvador Allende profondément soutenu par le poète, écrivain, diplomate, homme politique et penseur chilien, Pablo Neruda, qui se désiste lui-même pour lui laisser sa place. C’est un livre qui commence par un grand enthousiasme et qui se termine en dépression avec l’assassinat d’Allende, le décès de Pablo Neruda peu de temps après, et qui selon des témoignages n’est pas mort suite à un cancer mais à une injection léthale du pouvoir militaire de Pinochet et de son régime de terreur.

« Aux abords de la maison de Neruda, un groupe de militaires avait installé un barrage et, plus loin derrière, un camion de l’armée faisait tourner silencieusement son gyrophare. Il tombait une pluie légère, une bruine froide de la côte, plus éprouvante que vraiment mouillée. Le facteur prit un raccourci et, du haut de la colline, une joue plongée dans la boue, il put avoir un tableau d’ensemble de la situation : le chemin du poète était bloqué au nord et gardé, devant la boulangerie, par trois soldats. Ceux qui devaient l’emprunter étaient fouillés. Chaque papier de leur portefeuille était lu, plus pour tromper l’ennui de monter la garde dans un hameau aussi insignifiant que par zèle antisubversif ; si le passant portait un sac, on lui intimait, sans violence, l’ordre d’en montrer le contenu en détail : le détergent, le paquet de vermicelle, la boîte de thé, les pommes, le kilo de pommes de terre… Après quoi, d’un geste ennuyé, on lui permettait de repartir. Bien que tout cela fût neuf, Mario trouva que la conduite des militaires avait un air de routine. Ce n’est que lorsque réapparaissait, à intervalles réguliers, un lieutenant moustachu et vociférant qu’ils redevenaient sévères et accéléraient le mouvement. »

Le film Il postino est un petit chef d’œuvre de lyrisme, et est de la même veine italienne que Cinéma Paradiso, L’enfant de Calabre ou encore Respiro, une bonne adaptation du livre d’Antonio Skarmeta, Une ardente patience qui gagnerait à être lu même si on a vu le film. Le film connait un grand succès grâce à la prestation de Massimo Troisi au sommet de son talent, mais aussi à celle de Philippe Noiret. Le film est resté à l’affiche deux ans durant à New York, et a été nominé aux Oscars de 1996 : meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario adapté, meilleur acteur pour Massimo Troisi, il a en outre obtenu l’Oscar de la meilleure musique de film (Luis Bacalov). Massimo Troisi est décédé le lendemain du tournage de la dernière scène du film. Il n’aura tristement même pas été présent à sa consécration.

Je ne peux finir ce texte sans y ajouter quelques extraits de la poésie de Pablo Neruda, « Prix Nobel de Littérature 1971 »

 Il meurt lentement celui qui….

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l’habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d’émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les cœurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu’il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n’a fui les conseils sensés.

Vis maintenant!
Risque-toi aujourd’hui!
Agis tout de suite!
Ne te laisse pas mourir lentement!
Ne te prive pas d’être heureux!

******************

Si chaque jour
tombe dans la nuit
il existe un puits
où la clarté se trouve enclose.

Il faut s’asseoir sur la margelle
du puits de l’ombre
pour y pêcher avec patience
la lumière qui s’y perdit.

*****************

Extrait de la « Centaine d’amour » pour sa dernière femme Mathilde Urrutia

Matilde Urrutia

Au sein de la terre, j’écarterai
les émeraudes pour t’apercevoir
et toi d’une plume d’eau messagère
tu seras en train de copier l’épi.

Quel univers ! Quel stimulant persil !
Quel navire voguant sur la douceur !
Et toi peut-être et moi aussi topaze !
Toutes ensemble sonneront les cloches.

Il ne restera plus que tout l’air libre
avec la pomme emportée par le vent,
dans la ramée le livre succulent,

et au lieu où respirent les œillets
nous fonderons un habit qui supporte
l’éternité d’un baiser victorieux.

 

Titre original: Ardiente Paciencia, Editeur original: Ediciones del Norte

Une ardente patience, Editions du Seuil, traduit de l’espagnol par François Maspero, février 1987