L’inversion de la courbe est une pièce de théâtre que j’aurais aimé voir, envie déçue, je n’ai découvert son existence qu’à l’horaire même de la dernière représentation, c’était trop tard. Elle n’est pas restée longtemps à l’affiche, peut-être parce qu’elle parle d’un sujet qui chatouille, dérange, met mal à l’aise, un sujet un peu tabou qui traite des temps modernes, pas ceux de Chaplin, non, ceux de notre temps présent, très actuel, celui qui disqualifie les travailleurs s’ils ne se soumettent pas à la logique des chiffres, ou n’y arrivent plus, les challenges devenant de plus en plus importants, ou l’engrenage implacable des chiffres et des objectifs à atteindre coûte que coûte, à n’importe quel prix, pour être le meilleur, l’imbattable, le génie, « le meilleur investissement de l’entreprise » jusqu’à ce qu’un autre athlète des objectifs, de la rentabilité, de la productivité, des chiffres le déclasse à son tour, et prenne sa place, l’exclut.

Modern Times,  Charlie Chaplin

Pour le sociologue et philosophe Saül Karsz dans « L’exclusion, définir pour en finir » : «Sont interrogés l’organisation et le fonctionnement de nos sociétés, leur état présent et le genre d’avenir qui s’y prépare, les conditions, les moyens, le prix de leur prospérité, bref, leur bien-fondé ». Il rajoute qu’il est : « Impossible de traiter l’exclusion sans mobiliser, de plus en plus explicitement, un vaste ensemble de dimensions économiques, politiques, institutionnelles, juridiques, professionnelles, psychiques […]. Pour penser l’exclusion, il faut repenser certaines de nos habitudes de pensées. L’exclusion ne concerne pas seulement ceux que l’on appelle les exclus ».

L’inversion de la courbe me fait fortement penser au chef d’œuvre « Le couperet », un film pamphlet de Costa Gavras, qui traite de la société économique contemporaine qui ne jure que par l’argent et la rentabilité au détriment et au mépris de l’humain. L’interprète principal de ce film n’est autre que José Garcia, brillantissime dans le rôle du « social killer » qu’il incarne, une logique féroce poussée à son paroxysme. Un film à voir ! C’est l’une des critiques de la pièce de théâtre l’inversion de la courbe, ci-dessous, qui m’avait donné envie d’aller voir cette pièce, et qu’à défaut j’évoque dans cette page  avant qu’elle ne sombre dans l’oubli.  Je la dédie à tous les déclassés du monde, et ils sont légions. Les Belles sources.

 

La pièce de théâtre

«Partout où il passe, les chiffres le disent, Paul-Eloi est au sommet. Lorsqu’il se fixe des objectifs, c’est pour les atteindre et les dépasser. Tout dans sa vie est en pleine croissance, autant qu’une célèbre courbe qui commence à l’inquiéter.

L’Inversion de la Courbe est une comédie satirique abordant l’omniprésence de la productivité dans notre quotidien et le traitement réservé à ceux qui auraient oublié de faire plus aujourd’hui qu’hier.»

l'inversion de la courbe La Critiquerie

L’inversion de la courbe

Les ravages du déclassement social

Par Corinne Denailles*

Envahis par un flot continu d’informations, de données, d’un réseau social à un autre, d’une application à une autre, nous avons perdu le sens de la concentration et de la réflexion en roue libre, de la rêverie inutile et pourtant si féconde. On croit avoir gagné des espaces de liberté alors que nous sommes prisonniers d’injonctions plus ou moins subliminales. La vie professionnelle essore les individus souvent réduits à leur seule valeur marchande et qu’on jette comme des kleenex après usage. Productibilité, rentabilité à tous les étages, à tous les niveaux de la société, éducation et culture comprises.

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On nous parle d’inversion de la courbe du chômage, ici il est question d’inversion de la courbe de croissance d’un jeune cadre, qui à force de se plier aux modèles de réussite qu’on attend de lui, est arrivé à un sommet professionnel brutalement indépassable, alors qu’il était construit intérieurement pour repousser inlassablement ses limites et son potentiel de rentabilité, soumis volontairement aux rythmes infernaux, aux comptes de tout et de rien, aux injonctions de productivité, de dépassement de soi proférées par son coach et son patron. Et voilà qu’un beau jour, le premier en tout est dépassé par un plus premier que lui, dépassé par un piège imprévu : de trop bonnes performances tuent les performances. Ajouté à cette brutale et humiliante déconvenue, un malheur personnel, et c’est l’inversion de la courbe de sa vie, la dégringolade jusque dans le caniveau au cours de laquelle, en accéléré, tous le lâchent. Plus d’amis, auxquels on n’ose rien avouer (le déclassement serait une maladie honteuse qu’il faut cacher), plus de travail, plus d’argent, plus de quoi payer le crédit de l’appartement. Même s’il retrouve du travail, celui-là sera marqué à vie par «la sensation du bord du trottoir», expérience traumatisante indélébile.

Au centre de la scène un vélo, symbole de l’entraînement à outrance et de la compétitivité ; la métaphore associe le parcours du cycliste à celui du jeune cadre dynamique, fait de montées, de sprints, de faux-plats, d’accélérations, de dépassement de la « zone de confort » pour une course en avant infinie jusqu’à la chute. Au fil de la narration à la première personne, le personnage principal, Paul Eloi Forget (les acteurs ont gardé leur nom d’état-civil) raconte son histoire ; son récit est émaillé des scènes évoquées, tout s’enchaînant rapidement. Les situations sont parfois esquissées comme un peintre croque au vol une scène et cela pourrait donner une opportune impression de vertige et d’intensité si par ailleurs, certaines scènes, trop longues, ne venaient casser le rythme ; autour de Paul Eloi Forget, les acteurs Michel Derville, Alexandre Molitor et Maxime Vervonck jouent tous les rôles avec une belle énergie, amis, conseillère bancaire, patron, coach, agent immobilier, ingénieur en database, père, etc.

Il faut souligner la singularité du spectacle proposé par Samuel Valensi qui en a assuré l’écriture et la mise en scène. Il explique que « pour comprendre le parcours qui mène du bureau à la rue, nous nous sommes invités dans les cours de sport collectif fréquentés par les cadres en ébullition et sommes allés à la rencontre des Petits Frères des Pauvres lors d’ateliers ou d’entretiens où certains nous ont raconté leurs parcours. [ …] Côté production, nous voulons garantir un quota de places gratuites et réservées : aux personnes soutenues par l’association des Petits Frères des Pauvres ; aux allocataires du revenu de solidarité. Nous souhaitons, au travers de cette action, croiser les publics, provoquer les rencontres et, nous l’espérons, faire naître des solidarités ».

Un beau projet, un spectacle ancré dans le réel qui interpelle le public sans aucune intention de moralisation ni de jugement, dans un esprit d’ouverture, une tentative artistique réussie non dénuée d’humour pour parler du monde dans lequel on vit, pour inciter chacun de nous à renouer avec les notions d’empathie et de bienveillance, en toute lucidité.

L’inversion de la courbe. Ecriture et mise en scène Samuel Valensi. Avec Paul Eloi Forget, Michel Derville, Alexandre Molitor et Maxime Vervonck. Scénographie Julie Mahieu ; lumières, Anne Coudret ; vidéo, Alexandre David ; musique, Léo Elso et Samuel Valensi.

Source

https://webtheatre.fr/Les-ravages-du-declassement-social

*Corinne Denailles: Professeur de lettres ; travaille depuis dix ans dans le secteur de l’édition pédagogique dans le cadre de l’Education nationale. Elle a collaboré comme critique théâtrale à divers journaux (Politis, Passage, Journal du théâtre, Zurban) et revues (Du théâtre, L’Avant-scène, Théâtre aujourd’hui).

Photos: 1- L’inversion de la courbe, la critiquerie/ 2- Les temps modernes, Culturebox/ 3-L’inversion de la courbe, visuel-Samuel-Valensi, campus.hec.fr/ 4- © Lionel Blancafort inversion6web_lionelblancafort-théâtre de Belleville.com