Deux hommes de lettres et de théâtre brillants qui manient la plume de la dérision et de l’absurde avec brio, Ascanio Celestini et Slawomir Mrozek présentés succinctement ci-dessous et un texte pour chacun parmi leurs nombreux et savoureux autres textes.

Sur la lignée de Dario Fo ou de Pasolini, Ascanio Celestini (né à Rome en 1972) s’est affirmé en une dizaine d’années comme une figure majeure du théâtre-récit appelé également théâtre de narration. C’est l’art du conteur qui revêt ici tout son sens lorsqu’il prend le rôle de l’intellectuel, devenant la mauvaise conscience de son temps, son conteur, pour dénoncer avec humour et poésie les corruptions et les dérives du pouvoir en place, pour donner voix à ceux que l’on n’entend pas, ceux de l’Italie populaire. Un théâtre-récit sous forme de réquisitoire satirique dans lequel le trait est poussé jusqu’à l’absurde, et où les monologues jouent sur le comique de la répétition. Intemporels, universels, les textes de Celestini renvoient à la vie de tout un chacun, à des situations politiques passées ou actuelles, et aménagent des espaces de rires salutaires mais aussi de vérités oubliées. Les ouvrages d’Ascanio Celestini font l’objet d’une large reconnaissance littéraire en Italie et en France, et sont publiés comme des romans.

Slawomir Mrozek (1930/ 2013), le maître Polonais du «Théâtre de l’absurde et de l’humour sur fond de désespoir» comme l’étiquettent les dictionnaires, nous offre, lui, un concentré d’humour noir, grinçant, pessimiste, mais combien savoureux, servi dans une langue parodique, métaphorique pour exprimer un monde déformé, schématisé dans lequel la forme prend le dessus sur le sens, une forme de dérision sur les absurdités multiples auxquelles nous sommes confrontés au quotidien. Les pièces de théâtre « Tango » et « Les émigrés » qui ont été jouées dans le monde entier en sont l’illustration. Dessinateur humoriste, Mrozek est également l’auteur de nombreuses nouvelles. Slawomir Mrozek demeure fidèle à une constante de son cheminement humain, et de son œuvre, celle de refuser la fausse parole, les faux-semblants, les conventions vides de sens, et autres jeux de marionnettes. Dans «La vie est difficile» sorti en 1985, C’est la vie quotidienne qui est explorée et Mrozek de dire «Les faits sont têtus et stupides, mais les hommes ne le sont guère moins quand ils s’acharnent à vouloir comprendre. D’où leur désarroi, leur solitude, leur mal de vivre». Mrozek use de l’ironie, de la dérision face aux absurdités intemporelles de notre quotidien, il se joue de nous certes, mais il n’hésite pas non plus à se tourner lui-même en dérision.

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 Jetez la pierre et montrez la main

Ascanio Celestini, (texte traduit de l’italien par Olivier Favier)

Note du traducteur : en Italie, quand quelqu’un fait un sale coup, et qu’il cherche ensuite à échapper à ses responsabilités, on dit qu’il jette la pierre et qu’il cache la main qui a jeté la pierre. C’est une expression populaire qui dit bien ce qu’elle veut dire, mais il semble, si l’on en croit l’auteur, qu’elle ne soit plus vraiment d’actualité.

Vous cachez la main !

Je vous ai vu, vous êtes quelqu’un qui cachez la main. Vous êtes comme ça, vous, vous jetez la pierre, mais ensuite vous cachez la main. Ne la cachez plus la main, ce n’est plus la peine de la cacher, la main. Moi aussi j’étais comme vous avant : je jetais une pierre et je cachais la main, je lançais une pierre et puis je cachais la main. Parce que si quelqu’un jette une pierre il peut casser une vitre, par exemple, alors il vaut mieux la cacher la main. Ou bien il peut même briser la tête de quelqu’un, et alors là, oui, il vaut mieux cacher la main. Moi je la cachais toujours, cette main : je lançais la pierre et je cachais la main, je lançais la pierre et je cachais la main, c’était devenu un réflexe conditionné, quelque chose d’un peu automatique, de naturel, vous comprenez ; même si je ne jetais rien, je cachais la main. Pendant soixante ans on a caché la main, toujours à jeter des pierres – et qu’est-ce qu’on en a jetés, hein ?- et toujours à cacher la main !

castab-clivage_gauche-droite_mini Point de vue incorrect

Mais maintenant, ce n’est plus la peine de la cacher la main, maintenant, moi – regardez-moi – je jette la pierre et je montre la main, je jette la pierre et je montre la main. On est beaucoup, maintenant, vous savez. Ce n’est plus comme avant où on n’était que quelques uns, on se cachait, on fuyait. Prenez par exemple, je ne sais pas, mettons, un Ministre, mettons, voilà, un Ministre. Mettons, allez, un ministre important, un Ministre de la Défense mettons. Mettons, un jour spécial, une célébration, genre par exemple le 8 septembre hein, le jour de l’Armistice, mettons. Mettons que ce ministre de la Défense soit à un pas du Président de la République et mettons, là, en ce moment précis, hein, le Ministre dit que les fascistes de Salò, au fond, à leur manière, c’étaient des patriotes, vous comprenez ? Il jette la pierre et il montre la main, vous comprenez ? Il jette la pierre et il montre la main. Ou bien, mettons, un Sénateur, voilà. Un Sénateur du Sénat de la République, quelqu’un qui, mettons, a même eu des problèmes avec la justice, une histoire de mafia mettons. Mettons à la télévision, voilà. Mettons que le présentateur de cette émission où il est invité hein, mettons que c’est un vieux maçon, de la loge P2 mettons, et mettons que pendant qu’ils sont là à parler de mafia, mettons qu’à un moment donné ce Sénateur qu’est-ce qu’il fait ? Il dit que Mussolini était un grand chef d’état. Et qu’il faudrait réécrire les livres d’histoire. Vous comprenez ? Lui aussi il jette la pierre et il montre la main, il jette la pierre et il montre la main. Ou bien mettons de manière plus transversale, un sportif -parce que les sportifs tout le monde les aime bien, non ? Les sportifs- mettons un joueur de foot hein, mettons que c’est un gardien de but voilà, disons que c’est un gardien de but. Mettons le gardien d’une équipe de première division, une équipe importante, mettons le gardien de l’équipe du Président du Conseil, qui, à un moment donné, durant une interview, dit qu’au fond, lui, il se sent proche des valeurs du fascisme. Vous comprenez ? Lui aussi : il jette la pierre, et il montre la main, il jette la pierre et il montre la main, vous comprenez ? Mais mettons justement que ces jours-ci, où le Président du Conseil reste là à ne rien faire, à faire des plaisanteries sur la couleur de peau du Président américain, mettons qu’un autre, un Sénateur à vie, un ex-Président de la République donne un conseil au ministre de l’intérieur et lui dit de faire comme il a fait lui il y a bien des années, c’est-à-dire de taper sur les étudiants ! Vous comprenez ? Celui-là non seulement il jette la pierre et il montre la main, mais en plus il revendique celles qu’il a jetées il y a trente ans.

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Cela vous laisse perplexe, hein. Moi je vous fais ce discours et vous, mettons, vous allez penser qu’en ce moment je suis un peu excessif, extrémiste. Fasciste. Voilà, c’est le mot, il faut bien appeler les choses par leur nom. Vous, vous allez penser, mettons, que c’est un discours fasciste. Nous, ils nous appellent comme ça, ils disent que nous sommes des fascistes, c’est ça qu’ils disent, ceux de l’autre bord. Mais ils disent que nous sommes des fascistes et ils pensent que c’est une injure, une insulte. Mais nous, au contraire, on est tranquilles, et vous savez pourquoi on est tranquilles ? On est tranquilles parce qu’on sait parfaitement que l’Italie est comme une personne, comme un homme, comme un corps : qu’elle a besoin de ses deux mains, l’Italie, d’une droite et d’une gauche. Des deux. Et s’il en manquait une à ce corps qu’est l’Italie eh bien ce serait un corps manchot, le corps d’un pauvre diable. Mais après toutes ces années on a aussi compris que, oui, c’est vrai, il faut deux mains, mais pas nécessairement deux mains différentes. Vous comprenez ? Et ainsi depuis un petit bout de temps on travaille à ce que ce corps n’ait plus deux mains différentes, mais Deux Droites. Vous comprenez ? Et avec deux droites qui sait combien on va pouvoir en jeter des pierres.

C’est pour ça que je vous dis : jetez, jetez la pierre… mais ensuite…

…montrez la main.

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Révolution

Slawomir Mrozek, extrait de « La vie est difficile », Albin Michel, Paris, 1991. (Nouvelles traduites du polonais par André KOZIMOR)

Mrozek Orange réunion

Dans ma chambre le lit se trouvait ici, l’armoire là, et entre les deux il y avait la table.

Jusqu’au jour où j’en eus assez. Je déplaçai le lit là, et l’armoire ici.

Pendant un certain temps je sentis couler en moi un courant novateur vivifiant. Mais au bout de quelques jours… l’ennui revint.

J’en tirai la conclusion que la source de mon ennui était la table, ou plutôt sa position immuablement centrale.

Je poussai donc la table là, et le lit au milieu. De façon anticonformiste.

Cette seconde nouveauté me redonna de la vitalité, et tant qu’elle dura, j’acceptai la gêne anticonformiste qu’elle occasionnait. En effet, je ne pouvais plus dormir maintenant le visage tourné vers le mur, ce qui avait toujours constitué ma position préférée.

Au bout d’un certain temps, néanmoins, la nouveauté cessa d’être nouvelle, et seule subsista la gêne. Dans ces conditions, je poussai le lit ici, et l’armoire au milieu.

Cette fois, le changement fut radical. En effet, l’armoire au milieu de la chambre, c’était plus que de l’anticonformisme. C’était de l’avant-garde.

Au bout d’un certain temps, néanmoins… Ah, ce maudit « certain temps » ! Bref, même l’armoire au milieu de la chambre cessa de me paraître quelque chose de nouveau et d’inhabituel.

Il convenait d’opérer une cassure, de prendre une décision fondamentale. Si, dans le cadre ci-dessus défini, aucun véritable changement n’était possible, il importait de sortir complètement de ce cadre. Dès lors que l’anticonformisme se révélait insuffisant, dès lors que l’avant-garde ne donnait aucun résultat, il fallait accomplir une révolution.

Je pris la décision de dormir dans l’armoire. Tous ceux qui ont essayé de dormir debout dans une armoire savent qu’avec une telle absence de confort on est absolument assuré de ne pas trouver le sommeil, sans parler de l’exténuation qui s’empare des jambes, et des douleurs dans la colonne vertébrale.

Oui, ce fut la bonne décision. Succès, victoire complète. Car, cette fois-ci, même le «certain temps» n’eut aucune prise. Au bout d’un certain temps, non seulement je ne m’habituai pas à mon changement, c’est-à-dire que le changement demeura changement, mais au contraire, je ressentis ce changement avec de plus en plus d’acuité, car la douleur allait croissant à mesure que le temps passait.

Tout aurait donc été pour le mieux, n’eût été ma résistance physique, qui s’avéra limitée. Une certaine nuit, je n’y tins plus. Je sortis de l’armoire et m’allongeai sur le lit.

Je dormis trois jours et trois nuits. Après quoi je poussai l’armoire contre le mur, et la table au milieu, car l’armoire au milieu me gênait.

Maintenant le lit se trouve ici, comme avant, l’armoire là, et entre les deux il y a la table. Quand l’ennui me guette, je me remémore l’époque où j’étais révolutionnaire.

A5-3

Ressources

https://www.larevuedesressources.org

Illustrations: 1- Mrozek, BNF/ Celestini, Discours à la Nation, Le Temps/ Castab, clivage, gauche-droite, mini Point de vue incorrect/ Celestini, Laïka, France billet/ Le monde est mal, Le Monde/ Mrozek, Les Emigrés, Orange réunion/ Theatre posters,  Poland, Pinterest.