La couleur bleue, toute une palette de nuances, toute une symbolique. La mer, l’océan d’abord sans cesse en mouvement vers des horizons lointains, le voyage, le changement. Le ciel de son côté, ou l’univers et son immensité, l’infini. Le bleu s’associe aussi à la pureté, la loyauté, le rêve, la sérénité, ainsi qu’à l’optimisme. Exclusif, le bleu a ses codes et s’oppose ainsi au rose pour marquer le genre masculin, mais là, il est en perte d’influence, révolte des autres couleurs oblige ! Audacieux, le bleu est marqueur social avec les « cols bleus » ou classe populaire, et les « cols blancs » les bureaucrates. Jamais neutre nulle part, voilà qu’on l’associe aussi au blues qui renvoie à la musique noire américaine, celle de la mélancolie, du déracinement, de l’exil.

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Croyances diverses, ou réalité historique, le bleu n’a pas fini de nous en conter, de se raconter. On le dit froid, je le dirais fantaisiste et un tantinet facétieux. Sa dernière trouvaille ? Badigeonner un village entier d’un de ses magnifiques tons dont lui seul a le secret. Quelle a été sa motivation ? Pourquoi dans ce village précisément? Mystère et boule de gomme, une véritable énigme! Chacun y va de sa petite histoire, et les rumeurs les plus improbables circulent ! Pour les uns, c’est la spiritualité que représente le bleu chez les musulmans et les juifs qui est à l’origine de sa venue sur les lieux, pour les autres, c’est parce qu’il s’est associé avec les sources présentes dans la chaîne montagneuse, pour d’autres ce sont les femmes du village qui ont eu l’idée lumineuse de faire appel à ses services pour attirer justement les touristes et développer l’économie de la région, pour d’autres encore on l’a appelé à la rescousse parce qu’il fait peur aux moustiques. Certains disent que c’est la Méditerranée qui en revendique l’appartenance qui lui a donné sa couleur, tandis que d’autres affirment que c’est le village lui-même qui, par pure coquetterie, a choisi ce bleu qui contraste si heureusement avec la verdure environnante et les montagnes, pour d’autres le bleu a été convié pour apporter du confort aux yeux éblouis par l’ardeur du généreux soleil, auquel le bleu n’a rien à envier, on en conviendra.

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Une querelle sans fin autour de l’origine de ce bleu si spécial aux dégradés allant du plus clair au plus saturé. On aura peut-être compris à ce point de l’histoire qu’il s’agit de Chefchaouen, ou Chaouen pour les intimes, qui vient du mot arabe « chouf » signifiant regarde et du berbère « echaouen » signifiant cornes ce qui donne « regarde les cornes » en référence aux crêtes des montagnes qui, dès la nuit tombée, ressemblent à des cornes de chèvre. Cela suppose qu’il y a aussi des chèvres puisque cette ville est réputée pour son fromage de chèvre. De plus en plus fantaisiste cette histoire, mais continuons notre rêve bleu. Alors Chefchaouen ? Qu’en est-il vraiment ?

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Allez, un peu d’histoire sur Chefchaouen qui a d’abord été initiée en 1415, puis fondée en 1471 et achevée en 1480 par le chérif Ali ibn Rachid al-Alami, de retour d’un séjour guerrier dans le royaume de Grenade en Andalousie. Plus tard, la ville accueillera une population composée principalement d’Andalous puis de Maures expulsés d’Andalousie, et restera de ce fait interdite aux étrangers, et en particulier aux Chrétiens sous peine de mort. Il est dit que l’explorateur Charles de Foucauld y entra en 1883 déguisé en rabbin de même que le journaliste anglais Walter Harris déguisé, lui, en habitant du Rif. En 1920, les Espagnols s’empareront de Chefchaouen, laquelle sera par la suite bombardée par l’escadrille Lafayette, puis occupée par les troupes de Franco, pour ne revenir au Maroc qu’après l’abrogation du protectorat français en 1956.

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L’épopée de Chaouen est loin d’être terminée puisque la ville est classée au Patrimoine Mondial de l’Unesco depuis 2010. Je ne sais pas si le bleu y est pour quelque chose, mais la diète méditerranéenne de Chefchaouen si, jugeons-en ! « La diète méditerranéenne est un ensemble de savoir-faire, connaissances, pratiques et traditions qui vont du paysage à la table, y compris les cultures, la récolte ou la moisson, la pêche, la conservation, la transformation, la préparation et, en particulier, la consommation d’aliments. La diète méditerranéenne se caractérise par un modèle nutritionnel qui est demeuré constant dans le temps et l’espace et dont les principaux ingrédients sont l’huile d’olive, les céréales, les fruits et légumes frais ou séchés, une proportion limitée de poisson, produits laitiers et viande, et de nombreux condiments et épices, le tout accompagné de vin ou d’infusions, toujours dans le respect des croyances de chaque communauté.

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Mais la diète (du grec diaita ou mode de vie) méditerranéenne recouvre beaucoup plus que la seule nourriture. Elle favorise les contacts sociaux, les repas collectifs étant la clé de voûte des coutumes sociales et des événements festifs. Elle a donné naissance à un formidable corpus de savoirs, chants, maximes, récits et légendes. Elle s’enracine dans le respect du territoire et de la biodiversité, et assure la conservation et le développement des activités traditionnelles et de l’artisanat liés à la pêche et à l’agriculture dans les communautés méditerranéennes dont Soria en Espagne, Koroni en Grèce, Cilento en Italie et Chefchaouen au Maroc représentent des exemples. Les femmes jouent un rôle particulièrement vital dans la transmission du savoir-faire, dans la connaissance des rituels, de la gestuelle et des célébrations traditionnelles, et enfin dans la sauvegarde des techniques.»

The eyes of TruthChefchaouen la bienheureuse semble indifférente aux soubresauts de son histoire, et garde en toute circonstance cette atmosphère paisible toute de bleu imprégnée. Les habitants très jaloux de son bleu le rafraîchissent chaque année au printemps pour lui redonner ce pimpant si intense un peu délavé par les pluies de l’hiver, ce qui fleurit sa bonne humeur, son sourire et son optimisme. Fidèles à leur bleu, les habitants ne tolèrent aucun changement, et pour ceux qui aimeraient en changer, le proverbe populaire est on ne peut plus dissuasif et annonce d’emblée la couleur, bleue bien sûr «Fais ce que fait ton voisin ou change de porte». Utiliser des couleurs autres que le bleu est signe de division, et les gens tiennent à leur unité. Bien entendu, cela ne signifie nullement que les habitants n’aiment pas les autres couleurs, loin s’en faut ! Ils ornent tout ce qui n’est pas mur tels les vêtements, les tapis, les poteries, les meubles…  de belles couleurs vives et chatoyantes créant un magnifique contraste avec le fond bleu, et tout ceci pour le plaisir de nos précieuses mirettes! Alors Chefchaouen un magnifique rêve bleu ? Oui sans l’ombre d’un doute, bleu tant qu’à faire, restons unis !

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Sources: Shutterstock / Mauro Rodrigues

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