« L’art de la calligraphie c’est la poésie, elles sont indissociables. Il y a dans la calligraphie quelque chose qui a à voir avec l’âme. La plume du calligraphe n’est que le prolongement même de son bras, de tout son être. » Ghani Alani

Le poète, calligraphe et enlumineur Ghani Alani, je l’ai rencontré il y a fort longtemps au vernissage d’une de ses expositions à Paris au Centre Culturel Algérien. J’avais apprécié l’artiste humble, affable, doux, et chaleureusement disponible pour parler de son art, de son approche, de ses oeuvres aux visiteurs peu nombreux ce jour-là.

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«C’est un art personnel car tout en lui concourt à la pleine expression de la personnalité du calligraphe ; non seulement son caractère mais sa nature profonde, son être entier. (…) L’artiste n’a qu’à être lui-même, il est tout l’univers.» Et en effet, les œuvres exposées étaient d’une grande richesse et pureté calligraphiques, et mettaient en relief une belle esthétique d’ensemble : les couleurs avaient des saveurs, parfums et mélodies de la terre d’origine, l’Irak, qui fut un berceau de civilisation, un grand foyer de renouveau culturel et de la nouvelle poésie moderne arabes. J’avais particulièrement apprécié l’une de ses œuvres dont les tons chauds allaient du brun, à l’ocre, à l’orange, au bleu…, les traits fins, raffinés, ou plus marqués, plus intenses, un entrelacement de lettres et de couleurs se fondant sans se confondre dans une harmonie éclatante de lumière et de profondeur. C’était un poème d’Abou El Kacim Chebbi sur l’Amour, un magnifique hymne à l’Amour sublimé par cet art noble, millénaire qu’est la calligraphie et ce poème d’Amour, à mon regard toujours renouvelé, et en dépit du temps qui passe, n’a perdu ni de sa beauté, ni de sa lumière, ni de sa chaleur, ni de sa profondeur, une œuvre universelle, intemporelle comme toutes les œuvres de Ghani Alani.

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Ghani Alani en plus d’être Docteur en droit est un authentique maître calligraphe issu de l’école de Baghdad, qui lui a décerné une Ijaza ou licence du grand maître Hachem el Baghdadi dont l’influence dès l’âge de treize ans a été déterminante dans sa vie. Plusieurs distinctions pour l’art de la calligraphie lui ont également été décernées et parmi elles, le prix UNESCO Sharjah pour la culture arabe en 2009 en sa qualité de grand maître de la calligraphie contemporaine, le prix de Doha (Qatar) en 2010, et le prix Michel Ange en 2011. Ghani Alani confirme l’harmonie et l’authenticité de son héritage millénaire sumérien, mésopotamien et oriental, l’enrichit de ses rencontres et découvertes à travers le monde, et continue à transmettre cette Ijaza car en faisant en sorte que d’autres la reçoivent, il perpétue et fait vivre cet art millénaire, et honore ainsi la promesse faite à son maître. Laissons Ghani Alani nous ouvrir son univers poétique fait de calame, de lettres, de couleurs et d’amour à travers poésie et extraits d’interviews dont ce vibrant hommage que le lauréat de l’Académie Française, poète, peintre abstrait, essayiste Michel Bénard lui fait : «Ghani Alani est aujourd’hui reconnu comme un grand maître qui, fait très exceptionnel et rarissime s’est vu attribuer deux fois l’Ijazé, la distinction suprême chez les calligraphes et que l’on peut traduire par transmission ou autorisation. Ghani Alani est un homme qui fertilise l’esprit en allant à l’essentiel, il se fait passeur du savoir, des connaissances et disciplines traditionnelles, mais il est un artiste créateur et un enlumineur d’une grande modernité, grâce à lui et à l’ouverture de son esprit sur le monde, il n’y a ni passé, ni présent, tout n’est qu’une longue continuité vers un futur alimenté d’espérance.» Les belles Sources

A Ghani Alani (Michel Bénard)

Lorsque le noir d’encre
Révèle la voix du silence,
La musique du calame
Devient le plus beau
Chant de l’homme,
C’est la note sublime,
La ligne qui transcende la poésie,
Où grandit la prophétie,
Où s’embrase la beauté.
C’est la trace du cœur,
Le signe devenant visible
Sur un fond de ciel bleu.
C’est l’enluminure d’un souffle universel
Qui voudrait déposer sur le monde
Le voile de la connaissance.
Lorsque le noir d’encre
Dispense l’éclat de sa lumière,
C’est un fragment de parole sacrée
Réfugié au grain du parchemin.

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Poésie de Ghani Alani

La lettre de mon calame est une amoureuse

Elle écrit avec un calame qui n’est autre que son image
Douce à la caresse, harmonieuse au regard
La noirceur de ses yeux, en pleurant, fait sourire les pages du destin.

De ses lèvres, coule la sève ou le poison, l’esprit de son amoureux.
Elle n’a d’autre maître que celui qui l’a sculptée
De son souffle, tantôt elle est le ney, tantôt elle est la plume.
Conquérante de l’espace par la pensée de l’écrivain,
Elle est née sur la rive du fleuve :
C’est ainsi qu’elle a capté la mélodie du rossignol.
Enlacée à la main de son seigneur
Elle peut tout posséder de ce monde.

Elle brode avec la nuit les habits du jour.
Qu’elle commence à parler, elle ne laisse aucune chance à un parleur ;
Muette quand elle est au repos, elle est l’éloquence même lorsqu’elle est en action.
Elle ne s’est jamais prosternée qu’au sein du mihrab de la page amoureuse ;
Elle ne caresse que la peau douce du parchemin ;
Elle peut disperser les armées, comme elle peut réunir les troupes de la paix ;
Elle ne se désaltère qu’en s’enivrant au bénitier de l’encre pour apaiser ainsi la soif d’entendement.
La liqueur de sa bouche est la rosée des prairies de la page ;
Parfois, elle en est le torrent furieux.
Je l’entends chantonner, décrivant ses joies et ses malheurs.

J’ai été arrosée et chantée
Et aujourd’hui, j’arrose, je chante.
Et même je calligraphie ;
On m’appelle roseau
Je suis le bonheur pour certains ;
On me fait chanter de la main

Ses larmes débordent pour remplir les pages
Ses yeux décochent des flèches qui atteignent le cœur des amoureux ;
Elle courbe l’esprit des hommes sous ses dents.
Une fois, je l’ai entendue se comparer à l’épée en disant

Moi, je tue sans verser le sang
Et toi, tu massacres en semant la désolation

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Le rêve 

J’entendis dans mon rêve une voix m’appeler à travers les siècles:
Lève-toi, et n’aie pas peur,
Car tu n’es pas vagabond,
tu n’es pas solitaire,
Alors pourquoi es-tu triste?
Nos jours ne sont pas immuables
Ils viennent et s’en vont pour former nos années

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Poésie d’amour

Je ne veux pas que les fenêtres de ma maison
Soient fermées, afin de recevoir toutes les cultures de l’univers
Et répandre la mienne en écho

Le grain de ta beauté, mon amour,
Est le point du verbe aimer, plein d’attraction.
Sans cela, qu’aurait été le principe de Newton ?

Tes joues cristallines, les perles dans ta bouche,
Sont la traduction de ma poésie lumineuse

Ses mots se sont baignés dans la mer longue,
Puis le poète les a laissés dorer sous un soleil de sable

La ligne calligraphique est une rencontre des rimes amoureuses de la beauté, et le rendez-vous des amis

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Extraits d’interviews de Ghani Alani

La calligraphie existait déjà avant le Coran, le peuple arabe étant un peuple du verbe. Il y avait une sorte de concours dans la région de l’Arabie ancienne, un prix littéraire : calligraphier un poème est une manière de l’admirer, on en faisait alors des «mouallakat». Or, la plupart des poètes de l’Arabie ne savaient ni lire ni écrire, mais ils appréciaient la beauté. Imrou al-Qaïs, par exemple, parlant des vestiges, disait que l’écriture était une trace laissée derrière soi. La calligraphie peut également servir à exprimer le mouvement spirituel, le souffle divin contenu dans chaque mouvement du vivant, comme la danse ou encore la marche d’une gazelle…

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Le cours d’écriture coranique reste par définition de la calligraphie, car il concrétise bien ce qu’est le Verbe divin. Ce cours était immédiatement suivi d’un cours de psalmodie coranique (le ‘tajwid’). Cela m’a incité à rapprocher ces deux arts. Un ‘hadîth’ ne dit-il pas d’ailleurs : «Celui qui magnifie la ‘basmallah’ ira au paradis?» On se demande si le mot ‘zuwad’ s’applique à l’écriture ou à la psalmodie ou bien encore pourquoi pas, aux deux ! C’est à ce moment-là que j’ai commencé à établir un parallèle entre l’oral et l’écrit. En effet, la lettre écrite parfaitement, de manière bien proportionnée est porteuse du souffle juste.

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La calligraphie, c’est l’écriture et l’image à la fois. Dans la civilisation orientale, il y a l’unité de l’expression. Cette philosophie est présente chez tous les grands savants, les cheikhs de notre Orient — l’équivalent des maîtres zens en Extrême-Orient —, qui croient au principe unificateur de l’univers. Dans cet ordre d’idée, l’écriture se révèle comme un art bien proportionné à travers la lettre, dans laquelle réside l’évocation de cette proportion qui existe aussi bien dans l’alchimie, que dans l’art, voire même dans le numérique.

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Je n’ai jamais appris la calligraphie comme on apprend un métier. Je m’étais d’ailleurs préparé à une carrière de droit. Mes études de calligraphie avec mes maîtres m’ont permis de découvrir le chemin de la vie intérieure. À l’âge de treize ans, ma première rencontre avec mon maître Hashem Al Baghdadi al Khattat (1917-1973) a été pour moi une promesse de réaliser ce rêve qui n’a pris de véritable élan qu’avec l’enseignement du ‘cheikh’ Haïdar El Jaouadi avec qui j’ai étudié la philosophie musulmane, et notamment Avicenne.

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Mon maître Hachem m’a d’abord fait un modèle des lettres selon les règles de la proportion parfaite telles qu’elles furent établies par “Les Frères de la Pureté”, puis au XIe siècle, par Ibn Moqla, règles qui concernaient toutes les créations de l’esprit, comprenant la calligraphie : le point est une unité de mesure pour tracer le ‘Alif’, par exemple. Dans le style Neskhi, le même ‘Alif’ a une hauteur de cinq points. De même, dans la psalmodie, le ‘Alif’ mesure l’allongement. Mon maître nous enseignait aussi que pour les lettres rondes, il fallait regarder la courbure du corps des oiseaux.

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C’est ainsi que j’aimais regarder travailler les artisans lorsque je traversais le ‘souk’ pour aller à l’école. J’apprenais la composition des couleurs à partir de l’observation de la nature, par exemple le jaune avec l’écorce des grenades et les décorations de menuiserie qui ont certainement influencé mon travail actuel d’enluminure. J’apprenais en scrutant leurs gestes et en buvant leurs paroles, même si, sur le moment, je n’en comprenais pas le sens caché.

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La calligraphie prend beaucoup de temps, demande beaucoup d’exercices. On commence par imiter le maître, on étudie l’alphabet, les lettres isolées puis composées en mots et en phrases, ceci dans toutes les formes de calligraphies : ‘thuluth’, ‘nusri’, persan,diwani’. Lorsque le maître constate que son élève est capable de progresser, il lui propose d’entamer une recherche personnelle afin de lui accorder une sorte de diplôme qui établit l’élève dans la lignée des calligraphes. Ce fut mon cas vers 1967. Je suis donc un héritier de l’École de Baghdad qui remonte aux fondateurs, dont El Aonel. Le maître n’accorde son diplôme (‘Ijazé’) qu’à un seul de ses élèves. Cet Ijazé rappelle la ‘tariqa’, la voie dans le soufisme. Un deuxième ‘Ijazé’ m’a été accordé par le maître Turc Hamid El Amidi. Je suis donc aussi héritier de l’École Turque.

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Si mon père m’a en quelque sorte “soufflé” la notion de calligraphie, c’est plutôt à ma mère que revient le mérite de m’avoir encouragé pour l’enluminure. Lorsque je lui montrais une calligraphie, celle-ci me disait que c’était beau mais qu’il y manquait quelque chose. En 1962, un grand maître de l’École Turque, Tah Sin Ayqut Alp, est venu à Baghdad pour enseigner l’enluminure aux Beaux-Arts. Cette année là j’ai suivi ses cours et lorsque j’ai amené une calligraphie accompagnée d’enluminures, ma mère me dit alors : «Voici vingt ans, je te disais : ‹ Il y a quelque chose qui manque à ton travail.›, c’était cela !». C’est à ce moment-là que j’ai compris que l’enluminure est en fait la partie féminine de l’art musulman. Ce sont d’ailleurs les deux arts majeurs de l’art musulman qui peuvent réunir toutes les cultures arabe et non arabe.

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Après avoir débarrassé l’écriture de son côté utile, j’entre dans le beau, ce qui opère un élargissement de la parole, c’est-à-dire d’aller peut-être au-delà de la parole. Calligraphie vient de l’union de deux mots grecs : kallos, qui signifie «beau», et grapheîn, «écrire». En arabe, c’est «al-khatt», c’est-à-dire la ligne, qui est une succession de points, ceux-ci étant des unités de mesure. Nous sommes bien dans le domaine de la géométrie, donc, et comme dit le poète : «Al-khattou handasat’ar-rouh.» («La calligraphie est la géométrie de l’âme»). Les observateurs d’une calligraphie ne demandent pas ce qu’exprime un texte, mais se contentent d’en apprécier l’esthétique, et qu’est-ce que l’esthétique sinon l’expression formelle d’une émotion ?

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Aujourd’hui, il y a 15.000 œuvres dans mon atelier de Paris. Ma calligraphie est un art poétique : j’exprime la lettre de l’alphabet, je chante la lettre, comme je l’ai fait à travers un recueil intitulé le Diwân des Lettres amoureuses (L’Archange minotaure, 2007, ndlr), entres autres ouvrages. Je voyage avec mes lettres comme l’on voyage avec un poème. Ce qui explique pourquoi je mets mes poèmes en tableaux. La plupart des milliers de tableaux que j’ai dans mon atelier, ce sont mes poèmes. Parce que l’on apprend de la même façon la métrique poétique. Et, quand on entre dans le domaine de la poésie, l’on se rend compte alors que la calligraphie n’est pas qu’esthétique, mais que c’est également une émotion. Là est le mystère, cette chose qui, très tôt, m’avait poussé à entrer dans cet univers artistique sans nul autre pareil. Ayant étudié en philosophie la notion de «proportion parfaite», j’ai trouvé que quelque chose de cet ordre attirait l’attention, au-delà de la forme.

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La calligraphie n’a jamais cessé d’évoluer, même dans les périodes difficiles, elle a sa place. Lorsque Bagdad a été détruite sous les temps mongols, la calligraphie a continué d’exister, d’évoluer et de se développer, notamment à travers l’imprimerie, la mécanisation et le numérique. Et lorsque la religion musulmane s’est élargie des portes de la Chine jusqu’à l’Andalousie, la calligraphie s’est réinventée, de même qu’en PerseL’écriture évolue en fonction du contexte, de la culture, etc. Je ne doute pas donc que, même si toutes les forces les plus obscures tentent d’anéantir la culture et le patrimoine de l’actuel Irak, il y aura toujours assez de forces positives pour faire ressurgir l’art de ses décombres, l’art comme expression primordiale du vivant.

Ressources interviews et oeuvres

http://www.unesco.org

http://www.parisetudiant.com

http://www.soufisme.org

http://www.leportraitinconscient.com

http://www.france24.com

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