«Les projets réalisés à la sauvette pour gagner de gros sous seront toujours médiocres»

Esthétique, beauté et finesse caractérisent le travail sculptural de Smaïl Zizi. Les compositions en pied, des corps de femmes nus, longilignes au fuselage harmonieux, tels des danseuses étoiles souples, dynamiques, sensuelles, conquérantes. Le mouvement est extraordinairement ample, gracieux; les drapés fins, vaporeux sont d’une délicatesse et d’un réalisme savoureux. Pour d’autres œuvres,  les corps des femmes sont au contraire statiques et le mouvement est entravé par des bandelettes qui les enserrent de la tête aux pieds, laissant juste deviner les contours de ces corps tels des momies assises sur leurs genoux ou debout. Aussi bien les unes que les autres questionnent le mouvement de la pensée de l’artiste qui semble évoluer entre deux entités différenciées par le mouvement ou l’absence de mouvement. Souhaite-t-il souligner la fragilisation de la femme dont le potentiel créatif pourrait se révéler dans toute sa richesse s’il était encouragé? On peut en effet voir que pour les unes, le mouvement est tout entier tourné vers l’extérieur, alors que pour les autres, le mouvement est plus mesuré, plus intérieur, deux mondes, deux perceptions, et peut-être une recherche d’équilibre, au-delà de ce simple constat, entre cet extérieur ample, ouvert, et cet intérieur plus centré sur lui-même. Dans les œuvres de Smaïl Zizi, on perçoit l’influence de son héritage culturel ancestral algérien, enrichie au contact d’autres cultures, découvertes, confrontations, remises en questions. Les deux perceptions qu’il nous donne à voir me semblent se rejoindre dans cette recherche d’équilibre. Smaïl Zizi exprime son art ainsi ; « La sculpture est pour moi une passion trop forte pour l’abandonner.  Il m’exprime au plus haut point, la magie de faire s’exprimer un morceau de marbre avec quelques simples outils, d’y mettre mon capital culturel et historique n’a pas son égale dans l’expression de la vie pour moi »

Carrara Studi Aperti  

Smaïl Zizi est né en Algérie à Aokas en Basse kabylie en 1946. Depuis tout jeune, il est conscient de ses aptitudes artistiques, mais ignorant l’existence d’une école des Beaux-arts, il poursuit des études pour être professeur d’éducation physique, métier qu’il  exerce pendant quatre ans. C’est en 1969 qu’il découvre l’école des Beaux-arts, et fait enfin son entrée dans les arts après son admission au concours d’entrée. Il ouvrira la voie à d’autres sculpteurs puisqu’il a été à l’origine de la programmation de l’enseignement de la sculpture qui n’existait pas à l’école des Beaux-arts d’Alger. En première année, il est le seul à être suivi par un enseignant polonais ; en deuxième année, ils sont quatre étudiants et par la suite un groupe solide et actif: « nous avons travaillé dur. Nous apprenions le moulage du plâtre et les techniques de fusion du bronze. Nous avons eu des enseignants, certes, mais j’ai estimé que ce n’était pas assez… »

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Ici, l’artiste Smaïl Zizi prend le relais pour nous parler lui-même de son parcours artistique à travers des extraits d’interviews illustrés de quelques-unes de ses superbes œuvres. Artiste de renommée internationale, Smaïl Zizi est établi à Carrare, en Italie, une ville mondialement connue pour son marbre, depuis les années 70.  Les Belles Sources

Smaïl Zizi

[ J’ai ] découvert la merveilleuse école des Beaux-arts d’Alger où, sans grande difficulté, j’y fus admis par concours, et où j’avais passé quatre années inoubliables. L’enseignement était appréciable,  toutes les matières étaient intéressantes, mais le modelage, qui est la meilleure expression pour un sculpteur, me plaisait particulièrement, donc une année de spécialité en sculpture était inévitable.

Enfin, arriva la bourse d’études pour l’Italie, ce fut vraiment comme un rêve!  La découverte de Carrara, en janvier 1974, fut la grande récompense finale. C’est dire que c’est à Carrara que j’ai réellement appris la technique de la taille directe. À partir de là, ma passion pour la sculpture s’est “quintuplée”.  Je n’ai eu aucune difficulté à suivre les cours à l’Académie des Beaux-arts de Carrara. Cela prouve, par ailleurs, la validité de l’école d’Alger. Je parle bien sûr des matières artistiques, à savoir le dessin et le modelage en sculpture, et théoriques comme l’anatomie artistique et l’histoire de l’art. C’est ici que je pris contact, pour la première fois, avec cette noble matière qui est le marbre ; il y en avait partout, il suffisait d’avoir la bonne volonté et surtout une grande passion pour se perfectionner. C’est donc, avec enthousiasme que je me suis mis à tailler. Au début, les coups de marteau visaient plus le dos de ma main que le burin! Pour conclure, il m’a fallu quatre ans d’académie et surtout la “gavette” dans un atelier privé pour apprendre tous les secrets de la taille et surtout me perfectionner en la matière.

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Le marbre m’a donné ce que je cherchais. […] J’ai appris comment aimer et respecter le marbre, bien que j’en aie eu souvent de l’appréhension. J’ai appris comment suivre sa nature et approfondir ainsi mes connaissances pour en profiter ensuite […]. Pour moi la taille directe était la vraie sculpture, ça m’impliquait émotivement et physiquement. Le marbre transformait mes idées, modelées d’abord en argile, il traduisait donc mes sentiments et les matérialisait devant moi, il me révélait ses secrets et les connaître me faisait souffrir, j’ai appris à l’aimer et à le respecter tout en le craignant, à le seconder dans sa propre nature pour pouvoir y obtenir le maximum de ses prestations. A partir du moment où la figure commence à prendre forme, c’est comme si il y avait entre nous un pacte qui m’accompagnait jusqu’à la fin de l’œuvre et au delà.

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Le rapport au corps, à la nudité, à la sculpture en général? Tous les artistes, de près ou de loin, se sont intéressés depuis la nuit des temps au corps humain. Je voudrais […] rappeler que même à l’Académie des Beaux-arts d’Alger, durant mes années d’études, on dessinait et on modelait le nu.[…] Là où n’existe pas la totale liberté d’expression, c’est tout simplement un grand malheur pour  le pays en question. La Culture universelle est indispensable et l’Art, entre autres, en fait partie. Je voudrais […] donner un simple exemple concret, c’est grâce aux artistes qu’on a pu avoir un témoignage précis des civilisations (us et costumes) de nos antécédents, de nos ancêtres […], enfin de toutes les anciennes civilisations. En somme, ils nous ont “Illuminé” en quelque sorte  le passé, ils l’ont mis à la disposition de nos sciences, mieux, nous en avons grâce à ça, un témoignage visuel, et ça depuis la préhistoire. Aussi, il ne faut, en aucune manière que ce soit, interrompre le cheminement historique de l’art et de ses innombrables expressions, ou alors c’est le noir total, l’obscurantisme, l’ignorance.

Ballerina - metal sculpture by Smail Zizi Flickr

Mes figures féminines, représentées de cette manière, me permettent d’illustrer un message de critique et surtout de provocation. Ce mélange de sacré et de profane est plus que jamais d’actualité. La sculpture a toujours quelque chose de subversif. Cela me permet, ici, de créer, en toute liberté et en toute fantaisie […]. Je voudrais rappeler que les artistes  de l’Europe médiévale ont eu les mêmes difficultés : le nu était banni. L’exemple le plus connu fut la couverture des parties intimes, pour une certaine période du moins, des figures peintes par Michel Ange dans la fameuse Chapelle Sixtine à Rome, et c’était déjà le début de la renaissance. Dans certaines de mes pièces,  j’utilise le voile comme support tout en tenant compte de l’équilibre et de la légèreté de l’œuvre. Ici, les vides sont aussi importants que les pleins.  Le marbre, à la différence du bronze,  est quand même fragile et il conditionne l’artiste à trouver un “compromis” entre la solidité et l’harmonie. Et puis, il y a aussi, dans ce cas là, un grand défi à relever avec la matière.

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Mes plus grandes sculptures en Algérie et dans le monde? Comme grandes sculptures en Algérie, outre le “Moujahid” de Bejaia, j’ai réalisé différents monuments  à Kherrata, à Guelma et à Ifri. Je ne sais pas si je dois y mettre Aokas, dont l’œuvre est inachevée. Puis, il y a aussi les trois statues au “Musée de l’Armée” d’Alger. Je voudrais quand même préciser que je regrette énormément de n’avoir eu aucune opportunité d’utiliser  le marbre ou le bronze, techniques que je maitrisais déjà très bien à l’époque. Ailleurs, dans d’autres pays, il y a pour ne citer que ça le grand Bouddha en jade à Bangkok, et un monument en marbre dans la région de Massa-Carrara. Je n’ai pas en  mémoire quelque sculpture particulière, mais j’espère avoir un jour la possibilité de réaliser une  œuvre monumentale en marbre pour l’Algérie. Autrement, j’ai toujours la tête en ”effervescence” quand il s’agit  de la créativité artistique et les idées ne manquent pas.

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Parlons de nouveau de la statue d’Aokas. J’étais “armé”, alors, d’une grande  volonté pour faire  du beau travail. Le modelage, il faut en convenir, était bien fait, le moulage aussi, mais la phase finale fut décevante. Le béton qu’on devait couler n’était pas assez fluide, ceci avait donc donné cet aspect de non fini. Je suis définitivement persuadé que le béton n’est pas très approprié  pour la sculpture. Je garde, tout de même, l’espoir, utopique peut-être, de réaliser un monument à Aokas, en marbre, cette fois.

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Bangkok fut une expérience unique en tout genre. J’y ai passé dix mois, le temps qu’il a fallu pour tailler le Bouddha d’un bloc de jade, lequel, au départ, pesait trente cinq tonnes environ. Je considère que la statue, du point de vue artistique, n’a  rien d’extraordinaire, puisqu’il y a des milliers de Bouddha, de toutes dimensions, dans le monde. La différence est dans la matière dans laquelle il a été sculpté. Je m’explique, le jade en question (ou néphrite) est une pierre semi-précieuse, très dure, dont il est presque impossible de trouver un bloc pur d’une telle dimension. Ceci est donc la raison de son importance. Les Thaïlandais vouent, pour la plupart, un grand respect pour le Bouddha. L’épreuve était assez “spectaculaire” et innombrables furent les visites journalières ainsi que les inévitables commentaires, compliments et admirations.

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L’exil en Italie? Ce ne fut pas facile de redémarrer à Carrara. J’avais perdu  le contact  et je ne pouvais pas faire l’artiste tout en ayant une famille à charge. Il me fallait rapidement  un travail payant. Je fis donc l’artisan de marbre (art funéraire surtout), et ce, pendant plusieurs années. Cependant, durant mes journées de repos, je me suis attelé à faire mes propres sculptures. Je dois dire que ce ne fut pas un sacrifice, j’avais besoin de ces moments-là. C’était comme un exutoire. C’était l’étape suivante, donc. Je m’étais libéré de mon obsession  de l’art du monument à la résistance pour faire des recherches de formes sculpturales, expressives ou allégoriques, étudiant différents phénomènes sociaux d’actualité. À Carrara, de nombreux sculpteurs,  du monde entier, se côtoient, se confrontent, se copient  aussi  et c’était  le lieu idéal pour se mesurer.

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Mon regard sur l’art et la sculpture en Algérie? En Algérie, l’art statuaire n’a pas eu son histoire propre, on peut même dire que la sculpture, à quelques exceptions près, n’a jamais existé ni comme tradition, ni comme aspiration. Ceci est dû, sans aucun doute, à notre culture musulmane, laquelle interdisait toutes représentations figuratives artistiques (statues et bas-reliefs). Depuis, cette forme d’expression peine énormément à trouver sa place et évoluer comme l’a fait la peinture, par exemple.

Tabù Fasciata @iSculpture

Un conseil aux jeunes sculpteurs et artistes algériens? Comme l’art est un mouvement continu, le premier conseil qui me vient à l’esprit est de dire aux jeunes artistes algériens  d’essayer de suivre de près ces évolutions,  de manière  à rester toujours “moderne”.  Le progrès technologique a toujours conditionné  le monde artistique et, à  l’ère du digital, du numérique et du computer,  nous, ceux de la vieille génération, on est un peu dépassé.  De toute manière,  beaucoup de choses bougent dans l’expression artistique planétaire, aujourd’hui. Alors,  laissons les jeunes et donnons-leur les moyens de s’exprimer librement.

Un souhait? Le seul souhait  que je fais, tout le temps,  jusqu’à épuisement, est que l’Algérie devienne très vite un pays avec une vraie démocratie. Enfin, un pays de paix surtout où toutes les idées se confrontent  avec une grande liberté.

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Smail Zizi, sculpteur

Né à Aokas, une ville côtière, située à 25 km à l’est de Béjaïa. Smaïl Zizi est sculpteur. Il est diplômé de l’école des Beaux-arts d’Alger et de Carrare en Italie. En 1973, il s’installa à Carrare pour développer sa recherche artistique et surtout se perfectionner en taille directe sur marbre et technique de fusion en bronze.

Il participera ensuite à de nombreuses manifestations artistiques dont on peut citer quelques unes : de 1978 à 1980 il a réalisé des travaux artistiques pour des collections privées notamment à Boston, New York et Dallas ; 1980Première Biennale à Città Di La Spezia ; 1981 il réalisa une exposition individuelle au Centre Culturel El Mouggar à Alger ; 1981-1988Réalisation de monuments publics dans plusieurs villes algériennes ; 1988 – Réalisation de trois statues pour la fondation du musée national d’histoire de l’Algérie au Musée Central de l’Armée ; 1992 il fut choisi pour la réalisation de la plus grande statue en jade représentant Bouddha à Bangkok ; 2005 Exposition individuelle, Circoscrizione- Carrare ; 2006Exposition Collective, en vitrine à Carrare ; 2007Premier Prix de sculpture au 16e “Premio Gronchi”, Pontedera ; 2007 Prix SpécialToyamura Sculpture Internationale Biennale”, Hokkaido, Japon et en 2007, il obtient le Premier Prix de Sculpture “55e Récompense d’Art à Città Di Livorno” (Livourne, Italie). Par Reda Senoune.

Galleria Paoli

Ressources

http://www.zizismail.com

http://www.kabyleuniversel.com

Extraits d’Interviews réalisées par Hassani Louenas et Reda Senoune

Les œuvres de Smaïl Zizi présentées proviennent de: Dzaïrnews/Flickr/Galeria Paoli/Galeria d’Arte/La dépêche de Kabylie/I.Sculpture/Kabyleuniversel/Nag Art Gallery