« Mais l’art ne s’intéresse aux frontières que très sommairement, pour les traverser, pour transgresser, s’envoler, s’évader, «faire le mur»! »Xavier Zimbardo

L’approche photographique Xavier Zimbardo, grand reporter, photographe et écrivain français d’ascendance sicilienne, explose de mille couleurs vives, éclatantes, expansives, intenses, joyeuses, festives. Flous, furtifs, les personnages y perdent parfois leurs contours pour que ne subsistent que la couleur, le mouvement. Le regard, les sens sont délicieusement happés par ce foisonnement de couleurs enchanteur. Il est dit que l’émotion poétique naît de la rencontre entre le monde et une conscience capable d’en embrasser la totalité, la complexité en établissant entre les choses des rapports inédits, et la démarche photographique de Xavier Zimbardo, poète de la couleur et de la lumière s’inscrit dans cette complexité, cette totalité où la mort et la vie ne forment plus qu’un tout indissociable, ses personnages sont en même temps présents et absents, il dit  lui-même: « C’est le sujet (la mort) qui m’intéresse le plus dans l’art comme dans la vie en général. Par exemple, le début de la phrase que je prononce est déjà mort. La mort est de fait toujours présente dans notre quotidien. Par conséquent la vie et la mort sont identiques, mais dans la vie le plus souvent on préfère les séparer. Les gens ont peur de la mort, ils ne l’acceptent pas, bien que… […] Je vous parle et je m’approche en même temps de la mort. Mais je continue de vivre. Je profite pleinement du moment actuel et je suis toujours conscient de l’unité de la vie et de la mort. »

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 18, 2007 

Xavier Zimbardo détient un palmarès impressionnant d’expositions et de publications personnelles, et collectives. Parmi d’innombrables actions menées, on notera celle d’être « fondateur en 2006 de PHOTOSOC, Festival International de la Photographie Sociale, où il présente, dans les quartiers dits défavorisés, des auteurs confirmés, et aide de jeunes auteurs à émerger. Avec diverses associations il s’engage dans une série d’ateliers de création et de formation autour du monde sur le thème « De la Couleur et du Bonheur sur ma planète ». » Les quelques extraits d’une des nombreuses interviews de Xavier Zimberdo permettent de mieux situer l’artiste, son travail, ses valeurs, ses convictions, ses actions, en un mot ou presque « ce qui le fait courir dans la vie». Mais en amont de ces extraits d’interview, Jean-Claude Lemagny, Conservateur général honoraire à la BNF nous parle de cet artiste passionné de couleurs et de ses œuvres. Les Belles Sources

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 32, 2013

Le royaume des couleurs par Jean-Claude Lemagny, avril 2017

Niépce et Daguerre regrettaient naïvement que leurs premières images ne soient pas en couleurs. En effet, ayant découvert le moyen d’enregistrer la réalité visuelle, qui est en couleurs, pourquoi ces couleurs ne suivaient-elles pas, collées qu’elles sont aux choses, inséparables ? Nous savons depuis qu’il fallut de longues années de recherches pour y parvenir. Replaçons-nous, par ce livre, dans l’étonnement premier de ces pionniers.
L’œuvre de Xavier Zimbardo est à la fois très vaste et diverse, autant que riche. Les sujets humains y tiennent de fait une place importante : Zimbardo milite volontiers pour des causes généreuses. Mais ici il ne sera d’autre engagement que celui de l’art. Ce livre opère une coupe transversale parmi maints sujets et maints pays, pour ne considérer que les couleurs dans les photographies, les couleurs elles-mêmes.

Ainsi sommes-nous mis en demeure de voir ces photographies comme il faudrait toujours le faire : sans nous préoccuper de ce que cela représente.

Ne voir que ce qui est là, sous l’œil : des formes et des couleurs.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Holi 19, 2013

Avec la couleur les problèmes surgissent, car elle survient avec ses propres paradoxes.
Le premier de ces paradoxes est déjà sa place particulière dans la réalité. Elle est partout, nous entoure et nous fait voir toutes choses à travers elle. Elle est là, inexplicable et indémontrable. Ses définitions scientifiques comme longueur d’onde de la lumière n’y peuvent rien : essayez d’expliquer la vibration du jaune à qui n’en aurait jamais vu… Ici la pure sensibilité se redouble sur elle-même. Évidentes parties prenantes de l’univers, les couleurs se constituent comme un univers à part, rétif à l’analyse, à vrai dire incompréhensible.

Cependant un univers d’une présence intense, habitée de ses propres défis pour l’artiste, c’est-à-dire pour celui qui s’intéresse d’abord aux formes et aux couleurs. Et ce, en dehors de toute autre considération morale, politique, sociologique, conceptuelle…, qui n’ont rien à y faire même si les critiques d’art en sont encombrées. De même que, selon Henri Focillon, il y a une « vie des formes », il existe une vie des couleurs, comparable, parallèle, inséparable et pourtant différente.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 40, 2015

Tous les arts du dessin sont des arts du volume dans l’espace, la photographie n’y échappe pas, et c’est ce qui en fait un art. Contrairement à ce que soutiennent trop d’historiens il n’y a pas d’art à deux dimensions, et un seul trait sur une surface fait surgir et déchaîne un espace. « Pour les volumes les Byzantins sont les plus forts » affirmait le sculpteur Alberto Giacometti.

La question de l’espace se présente de même lorsqu’il s’agit des couleurs, avec leur propre façon d’être, présente partout mais parallèle. D’elles-mêmes les couleurs avancent ou reculent. Le bleu est d’abord celui du ciel, là-bas, très loin. Le rouge jaillit devant comme le sang, et le vert est la proximité reposante qui nous entoure. Mais dans le réel des objets, saisi par la photographie, ce qui est proche peut être bleu, et le lointain peut être rouge. Ainsi les couleurs bataillent-elles entre elles. Le photographe doit composer avec les surgissements imprévisibles qui s’engouffrent dans son objectif, et concilier structure des choses et mouvement des couleurs.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 10, 2010

Car, pour un artiste, les couleurs sont vivantes, agressives ou apaisées. Elles vibrent par et pour elles-mêmes. Mais voici le lieu d’un nouveau paradoxe. Les couleurs nous offrent la surface des choses, mais tantôt nous les ressentons comme une pellicule qui dissimule la matière interne des objets, tantôt, plus rarement, mais plus proche d’une sensibilité profonde les choses sont en couleur. La couleur constitue alors non seulement la surface, mais la matière interne des choses. Tantôt les couleurs semblent prêtes à s’envoler, à nager dans l’espace, tantôt, affleurement d’une épaisseur, elles disent le poids et la massivité. C’est ainsi que cette vie mouvante des couleurs sous nos yeux se combine avec les mouvements de notre imaginaire des matières, avec ses rêves et ses folies.

Le photographe Xavier Zimbardo se lance à l’assaut de ces paradoxes. Il ne peut prétendre les résoudre, mais il danse avec eux quand il rencontre leurs mêlées. La photographie est l’art de la rencontre : là où la brutale étrangeté du monde se mêle à un énigmatique déjà-vu. Ce mystère du monde, avec lequel nous sommes déjà, depuis toujours en profonde complicité, comme le suggérait Aristote.

Loin de moi l’immense et vain labeur d’analyser ces images si inattendues et si diverses. Ce serait du reste passer à côté de ce qu’a voulu Xavier Zimbardo : entrer dans la liberté de la danse vivante des couleurs, et nous faire partager les étonnements de son regard.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Au Maroc 20, 2009

Interview pour le Musée d’Art Moderne de Moscou, 2007-2008

à l’occasion de l’exposition « Le Sacre des Couleurs » à la Galerie Zourab Tsereteli lors de la VIIème Biennale de la photographie de Moscou, Russie. « Tout ça, c’est moi. »
Xavier Zimbardo répond aux questions de la revue russe « Les arts décoratifs » (DI)

Extraits

J’ai grandi en France, j’ai reçu un enseignement français. Je me sens très proche des idéaux de la Révolution française. Je connais très bien l’histoire de France. L’art français je le connais mieux que celui des autres cultures. Mais je ne peux pas dire que je sois fier d’être Français plutôt que de venir d’un autre pays ou d’une autre culture, ou d’avoir des racines italiennes. Ce sont tout simplement mes traditions à moi. Pour moi les Russes, les Indiens, les Français, les Italiens tous sont mes frères. En aucun cas je ne considère la France, ma patrie, comme le meilleur pays du monde. Je voudrais apprendre toujours plus sur les autres cultures comme sur celle de mon pays. Je suis très curieux. Mais comme tout le monde j’ai mes racines à moi. Grâce à ces racines je me suis transformé en un arbre qui embrasse le monde entier de ses branches.[…]

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Au Maroc 27, 2015

La production doit être orientée vers la création de conditions de vie favorables aux gens et non pas servir la course aux profits, ni la supériorité d’un pays ou d’une nation. Et ce n’est pas une utopie. C’est exactement le contraire qui me parait utopique : croire que dans ce monde d’exploitation nous pourrons devenir heureux et ne pas comprendre que si ça continue, la société contemporaine va périr tôt ou tard. Il y a trente ans que je me suis rendu compte de la situation, mais je n’arrivais pas à convaincre les autres. On me traitait de fou. J’avais l’impression de me battre contre des moulins, de parler à un mur, de perdre mon temps en vain en prononçant des discours, en discutant, en polémiquant contre les opinions des uns et des autres. Finalement, l’égoïsme et le cynisme qui règnent dans la société actuelle de même que le sentiment de ma propre impuissance m’ont rendu complètement déprimé. Je n’arrivais pas à dormir. Mais je continue à croire, j’en suis toujours convaincu, qu’il est possible, vraiment possible, de rendre le monde meilleur.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 20, 1982

Alors, je me suis posé la question sur ce que je pourrais faire. Et j’ai trouvé une autre manière d’agir. J’ai compris que mon désir est d’offrir aux gens l’espoir, la beauté, les émotions, l’amour, la poésie. Cet ainsi que je suis devenu artiste et j’ai commencé à créer des œuvres d’art pour permettre aux gens d’éprouver le bonheur et de comprendre ce que c’est la beauté. Je veux partager cette beauté avec mon public. Je ne considère pas la photographie comme une profession, c’est ma vie, mon art. Je travaille intensivement, j’expose beaucoup, je publie des livres. Ce n’est pas pour gagner plus d’argent, mais pour la création pure. Je ne crée jamais les œuvres d’art pour l’argent ou la gloire. Oui, je profite des deux. Mais l’argent comme la gloire me sont nécessaires seulement pour me permettre de partager avec les autres la beauté, l’amour, les émotions de mon cœur, ma chaleur humaine. Je veux transmettre aux gens tant de joie et d’enthousiasme qu’ils puissent sentir une force intérieure immense et ouvrir leurs cœurs. Ce qui leur permettrait de devenir meilleurs et de trouver la bonne voie, de respecter soi-même et ses proches, de se comporter dignement.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 19, 2010

En tant qu’artiste, j’apprends chaque jour, j’expérimente en permanence. Je le ferai jusqu’à la mort. Le métier d’artiste, comme tout autre métier, suppose que vous vous perfectionniez toujours. Je ne suis jamais satisfait de moi-même. Je peux être heureux, mais le désir de découvrir, d’aller plus loin, de trouver d’autres chemins me reste toujours. Je regarde une fleur. Elle est belle. Mais je sais qu’il y a encore tant de belles fleurs au monde, tant de merveilles ! Et cette même fleur, si la pluie lui tombe dessus, ne sera plus pareille. La vie est sans cesse en marche, en cours de métamorphose. Sur cette photo-là il y avait un cheveu. J’ai voulu l’enlever et mon doigt a laissé une tache qui donne un étrange effet de luminosité. Elles sont très fragiles, ces photos. Cela me fait penser que nous sommes tout à fait pareils, puisque nous sommes aussi très fragiles. Quelqu’un arrive, souffle sur nous et on disparaît. Mais rien à faire, il faut le prendre avec humour ! Je profite de chaque instant de ma vie pour apprendre quelque chose. Chaque personne que je rencontre est pour moi un guide, un messager, un maître, un gourou. Au début on ne se connaît pas, mais peu à peu on entre en contact, on se regarde, on se reflète l’un dans l’autre.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Splendour and misery 6, 2009

Pourquoi une œuvre d’art est-elle parfaite ? Elle est parfaite, c’est tout. Plusieurs personnes peuvent le sentir, parce qu’elle pénètre la nature même de l’homme, la source de la vie, le visage de l’amour.

A propos de ses photos, de vraies œuvres peintes, un hymne à la couleur […]

C’est tout a fait conscient de ma part. Il ne s’agit pas de créer une peinture, mais de transmettre la beauté. En général on associe plus la beauté à la peinture qu’à la photographie, c’est pourquoi ce parallèle vient à l’esprit. Mais une photographie reste toujours une photographie. Même dans l’art contemporain les peintres imitent souvent les procédés photographiques. Et moi, je m’inspire de la peinture, par exemple, les peintures préhistoriques de la grotte de Lascaux. Elles se confondent avec la surface de la pierre, sa facture, en composant une unité nouvelle. Et les artistes tels que Rembrandt, Matisse, Jackson Pollock, tous, ils se basaient aussi sur le hasard, la spontanéité. C’est à cela que j’aspire. Quand je travaille, je me concentre, comme si j’étais en transe. Je me plonge complètement dans la réalité artistique que je crée. Je ne pense ni à mes enfants, ni à la femme que j’aime, ni au quotidien, je me concentre uniquement sur la photo. Les artistes orientaux disent : «Si tu veux dessiner un bambou – regarde-le, regarde-le, regarde-le. Tu peux le regarder pendant dix ans ; concentre-toi sur cet arbre, deviens cet arbre et peut-être réussiras-tu à le dessiner». C’est pour cette raison que je m’identifie complètement aux gens du métro. Moi et eux c’est pareil. La belle disparue c’est aussi moi, aussi bien que les moines d’Athos. Je suis composé de tout cela. Je ne réfléchis jamais à l’exposition que je vais faire, ni au livre que je ferai paraître lorsque je prends les photos, je suis tout simplement pris par ce qui se passe. C’est la vraie vie qui se déroule devant mes yeux. Tout ça, c’est moi, ça devient moi.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 39, 1992

A propos de la création du Festival de la Photographie Sociale, et de sa gestion d’un festival

D’abord, ensuite et enfin, je ne fais pas ça tout seul ! Toute une équipe d’amis fidèles y travaille. […] Chacun joue un rôle, et se voue de son mieux à ce que le grand corps du Festival puisse se mouvoir et émouvoir grâce à la qualité de son engagement particulier au service de la cause commune.

Bien sûr, nous rencontrons de nombreux obstacles mais nous avons la sensation d’apprendre au travers de ces épreuves et de grandir ensemble. Ensemble, oui, ça c’est important. Pour nous, ce n’est pas un slogan de campagne électorale. Nous éprouvons notre force en mettant les problèmes résolument au centre et en les transformant en solutions par notre réflexion et notre action concertées.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 02, 2005

Difficile de raconter ça en quelques mots mais en tout cas nous vivons une sacrée aventure, en suppléant à la faiblesse de nos ressources financières par une inébranlable conviction et une solidarité sans faille. Sarcelles est une des cinq villes les plus pauvres de France, mais c’est aussi un extraordinaire cocktail de cultures, un vivier associatif assez difficile à imaginer quand on n’y est pas immergé. Le plus dur et le plus irritant c’est de se dépêtrer de toutes les complications administratives, de l’inadéquation des lieux potentiels d’exposition par rapport à nos ambitions de mettre en relation au mieux les auteurs avec la population… Mais nous savons que c’est un long combat à mener, qu’il est utile et nécessaire car nous sommes vraiment révoltés par la manière dont les banlieues et les classes populaires qui y vivent sont méprisées et ostracisées.

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Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 07, 2009

En tant qu’auteurs et en tant qu’êtres, nous portons une responsabilité en ces heures difficiles et troubles. La Terre notre Mère nous tend les bras, apprenons à la respecter si nous ne voulons pas être les derniers ou les avant-derniers à y vivre. Nos images devraient murmurer avec tendresse, hurler d’indignation, exhaler la saveur de l’amour. La dignité, le sens de la justice, la passion de la liberté, l’audace de se rebeller, l’extase devant la beauté, le respect de tout ce qui demeure fragile, voilà ce à quoi nous devons nous attacher et nous consacrer. Notre force rayonne dans l’intensité de nos élans créatifs et dans la puissance des formes dont nous accouchons. Soyons d’infatigables militants de la beauté pour donner le désir de construire plutôt que de détruire.

Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Métamorphose 5, Métro Moscou, 2007

Xavier Zimbardo, Passion Couleurs, Holi 08, 2009

Xavier Zimbardo, Passion Couleurs 14, 2005

Pour en savoir plus, en voir plus…

http://www.xavierzimbardo.com