Yannis Ritsos

La poésie n’a jamais le dernier mot.
Le premier, toujours.
Yannis Ritsos (1909-1990) sous le soleil de Grèce.

« 1973, les tanks – 2013, les banques » […]. La poésie de Yannis Ritsos est « une poésie de contrebande (qui) invite à prendre le maquis de la pensée […] Ainsi chevillée au corps, la poésie est un acte de résistance, une vie dans la vie, un geste de liberté qui s’oppose à toutes les formes d’aliénation subies par le poète. » Bruno Doucet

Pour Yannis Ritsos Grécité « Romiosini » en grec, signifie le chant de la souffrance des Grecs, celui de leur Résistance, et Grécité est ce long poème écrit à Athènes entre 1945 et 1947 après la chute de la dictature de Metaxas en 1941. « Ne pleure pas sur la Grèce disait Ritsos, quand on croit qu’elle va fléchir, le couteau contre l’os et la corde au cou. La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage, pour harponner la bête avec le trident du soleil. »

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Manolis Calliyannis (1923-2010), La lumière de la mer, Askart

Grécité (extraits)

Ce pays est aussi dur que le silence,
Il serre contre son sein ses dalles embrasées,
Il serre dans la lumière ses vignes et ses olives orphelines,
Il serre les dents. Il n’y a pas d’eau. Seulement de la lumière.
Le chemin se perd dans la lumière.
Métal est l’ombre de l’enclos.

Quand ils serrent les poings,
Le soleil est certain pour le monde
Quand ils sourient,
Une petite hirondelle s’échappe du buisson de leur barbe
Quand ils dorment,
Douze étoiles tombent de leurs poches vides
Et quand on les tue,
La vie grimpe la pente avec tambours et drapeaux.

Tant d’années assiégés par terre et par mer,
Tous ont faim, tous succombent mais aucun d’eux ne meurt,
Leurs yeux brillent pendant qu’ils veillent
Et brillent un grand drapeau
Et brille un grand feu rouge,
À chaque aube des milliers de pigeons s’envolent de leurs mains vers les quatre portes de l’horizon.

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Manolis Calliyannis (1923-2010), Le golfe, Artnet

Sentir, ressentir, vivre les vibrations profondes de l’âme grecque, c’est Giorgos Dalaras, qui a aussi chanté des poèmes de Yannis Ritsos, qui nous l’offre avec les modulations harmonieuses de sa voix mélodieuse et si douce, d’une belle intensité qui s’unit à celle du public portant haut et avec solennité, ferveur et une très émouvante communion la vie, l’amour, la dignité, la résilience, l’espoir, et la certitude qu’il existe des choses indestructibles, une certitude fragile, tant de fois menacée, tant de fois reconquise, mais présente, tel le sel qui reste scintillant dans la paume du rocher. Le texte de la chanson S’Agapo court, saisit par sa simplicité, sa beauté, sa densité et sa profondeur, une rencontre vraie, physique telle que la concevait yannis Rítsos ou la poésie comme lieu privilégié d’une rencontre: « je t’aime parce que tu es toi, j’aime le monde parce que tu y vis, tes fenêtres sont closes, ouvre un battant que je puisse voir ton image »

Jacques Lacarrière écrivain, poète, traducteur de grec, voyageur et helléniste passionné, a écrit de nombreux livres sur la Grèce antique et moderne, et publié plusieurs traductions du grec ancien. Il a contribué à faire connaître en France, en les traduisant, un grand nombre de poètes et prosateurs grecs contemporains dont Yannis Ritsos : « J’ai connu Yannis Ritsos tardivement en Grèce, en 1976, bien après avoir rencontré son œuvre. Et cette œuvre, ce fut d’abord Grécité, que je traduisis en 1969, alors que le poète était encore déporté dans l’île de Yaros. Traduction que j’adaptai plus tard pour le théâtre et montai au Petit Odéon, à Paris, en 1974. Car ce poème contient des voix multiples que je tenais à rendre non seulement audibles mais visibles : une voix d’homme combattant, présent sur tous les fronts où se jouait l’avenir de la Grèce, une autre, toujours masculine, mais plus discrète, plus secrète, la voix des exilés arrachés à leur terre natale ou privés de leur liberté. Enfin, une voix de femme, mère, veuve, épouse et fiancée, la voix de celles qui restent et qui attendent, qui vivent l’autre versant de la souffrance. Son pays, Ritsos l’aimait passionnément, je dirai presque religieusement. D’un amour qui allait bien au-delà d’un attachement patriotique. C’est toute l’essence et la substance de la Grèce qu’il aimait, une Grèce sensible et sensuelle où passé et présent sont les deux rives bordant un fleuve unique d’histoire et de légende. Il n’a cessé de le chanter, ce pays, en de courts poèmes écrits tout au long de sa vie. J’ai bien conscience ici de ne faire qu’effleurer cette œuvre, voire ce continent poétique qu’est la poésie de Rítsos […] »

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Manolis Calliyannis(1923-2010), Mère et enfant, Acturial

Dans le travail d’analyse que fait François Amanecerdu de trois des poèmes de Yannis Ritsos « Dilution » « Les choses élémentaires » et « Le sens de la simplicité », il dit ceci : « Yannis Ritsos n’a eu de cesse de mettre en relief le caractère farouche et obstiné de son peuple, sa fougue, sa force invincible, ses qualités de courage et de persévérance[…] alors le discours se fait lyrique, se développe dans des envolées d’images et de vision poétique[…] le thème de l’espoir qui soutient le combat intérieur résonne constamment et vivement dans la poésie de Ritsos[…] la lumière succède à l’horizon sombre et dissipe le brouillard. A l’ère du silence, répond celle du chant enivrant, un chant simple et ailé pour s’unir au monde ».

Là où « le visible est l’image
où se reflète l’invisible »*

Le sens de la simplicité

Derrière des choses simples je me cache, pour que vous me
trouviez ;
si vous ne me trouvez pas, vous trouverez les choses,
vous toucherez ce que ma main a touché,
les traces de nos mains se joindront l’une à l’autre.
La lune du mois d’août brille dans la cuisine
comme un pot étamé (pour la seule cause que j’ai dite)
elle éclaire la maison vide et le silence agenouillé de la maison –
le silence est toujours agenouillé.
Chaque mot est un départ
pour une rencontre – annulée souvent –
et c’est un mot vrai seulement quand, pour cette rencontre, il insiste

Yannis Ritsos, Gestes, Les Editeurs Français Réunis, 1974, p. 165. Premier poème du recueil Parenthèses, 1946-1947.

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Manolis Calliyannis (1923-2010), Rivage, août 2006,  galerie Metanoïa

Yannis Ritsos est né en 1909 à Monemvassia, un grand rocher au sud-est de Péloponnèse lourd des drames et malheurs qui ont frappé le poète et sa famille : de grands propriétaires terriens ruinés par le père qui dilapidera sa fortune et finira interné pour folie, folie de sa sœur adorée Loula en 1933 à force de souffrance contenue et dont la guérison donnera naissance au sublime « Chant de ma sœur » en 1937, le suicide d’une tante, la tuberculose qui décimera plusieurs membres de sa famille y compris son frère suivi de quelques mois par sa mère, tuberculose qui le harcèlera lui aussi sa vie durant. Ritsos, à l’instar de la Grèce connaîtra d’interminables années noires: la dictature de Metaxas de 1936 à 1941 qui contraindra Ritsos à la prudence, et qui l’amènera alors à explorer certaines conquêtes du surréalisme avec plusieurs œuvres où perceront l’accès au domaine du rêve, les associations surprenantes, l’explosion de l’image, le lyrisme. Ritsos connaîtra la guerre d’Albanie, l’occupation nazie et la grande famine, la résistance, la guerre civile de 1947 à 1949 et la junte des colonels de 1967 à 1974. Il paiera un lourd tribut, comme bien d’autres durant la Terreur blanche, qui verra les résistants de gauche, qui ont libéré le pays, être arrêtés, torturés, exécutés ou déportés, la sauvagerie n’a pas de limites, avec l’aide d’anciens collaborateurs nazis réintégrés, sous le haut patronage des gouvernements anglais et étatsuniens, sous prétexte de « barrer la route au communisme ».

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Rena Tzolakis (1935), Alcôve, Acrylique sur-papier marouflé sur toile, rena Tzolakis.com

Chant de ma sœur (extrait)

Te souviens-tu?

Elle t’avait jadis offert, la mère,
une robe rose
et un petit parapluie rose.
Tu grimpais la pente fleurie
dans le matin printanier
aérienne et diaphane
– une nuée rosée de lumière.
Tu regardais le ciel
comme si quelque chose d’en haut t’invitait.
Seules les nattes affligées
de tes cheveux noirs
alourdissaient les frêles épaules.
J’avais peur
qu’en un instant tu ne périsses
Semblable à la lumière rosée
dans le couchant.
Je recueillais alors
des coquillages brillants
et des galets multicolores
sur le rivage de notre île
pour voir tes yeux
sourire
et pour ensorceler ton cœur
qui se fondait sans bruit
dans la détresse du monde.
Mais tu ne savais pas rire ;
De tes larmes j’ai fait des ailes
et loin je m’en fus pour t’apporter
le pollen de l’éther
et en arroser ton silence.
Cependant tu ne savais pas recevoir.
Tu offrais.
Tu ne savais qu’offrir.
Tous tes cadeaux
tu les partageais
et tes paumes
sont demeurées vides.
Tu inclinais la tête
– oiseau affligé,
dans l’obscurité de ton aile
et tu chantais l’étonnante chanson
de l’univers meurtri.
Ma sœur,
relève la tête.
Je me penche près de toi et je t’apporte
nos matines enfantines
pour que tu respires profondément
l’odeur salée de notre île,
les murmures du soir
et ayant traversé la brume du retour
que tu abordes à mon côté.
Retourne, ma sœur,
à la petite Bethléem
qui nous a fait beaux et humbles
et moi, tu verras, je dépouillerai
les rêves de Jérusalem
qui m’ont emporté loin de toi
et à jamais auprès de toi je resterai
– un simple grillon,
qui pour toi chantera
les nuits de printemps.
Tu ne m’entends pas ?

Maria Farantouri, chanteuse engagée préférée de Mikis Theodorakis interprète un poème du grand poète grec George Seferis « Sto Perigiali » 

Sur la plage secrète
Blanche comme un pigeon
Nous eûmes soif à midi
Mais l’eau était saumâtre.

Sur le sable d’or éclatant
Nous avons écrit son nom
La brise marine a soufflé
Et l’écriture disparut

Avec quel esprit, quel cœur
Quels désirs, quelle passion
Nous vécûmes notre vie: une erreur!
Alors nous avons changé notre vie!

 

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Manolis Calliyannis (1923-2010), Rocher Noir, Artblue

Rítsos sera déporté et emprisonné dans d’effroyables conditions de 1948 à 1952 sur différentes îles de Grèce, des bagnes de la désolation et de la mort. Il le sera à nouveau sous la dictature des colonels. Il paiera très cher son engagement contre la droite fasciste. Alors Ritsos écrira. Il écrira abondamment dans tous les lieux de déportation, il écrira comme le dit Christophe Dauphin dans l’urgence vitale d’un bouche-à-bouche avec le monde. Il racontera ces années noires dans « Journal de la déportation » et « Temps pierreux : Makronissiotiques ». A Marconissos, dès cinq heures du matin, il noircira un petit carnet de ses poèmes qu’il pliera et glissera dans une bouteille qu’il enfouira sous terre à l’insu des gardiens.

L’invention du centre

Ils l’enfermèrent dans un cercle. Lui s’entêtait
à réfléchir, à observer. Il marchait
à l’intérieur du cercle, le long du mur, dans le préau
de la prison circulaire. Il ne disait rien. Le soir
il continuait son tour, tête baissée. Peut-être pensait-il à quelque chose de précis,
peut-être se rendait-il compte que chaque cercle a un centre
(ou peut-être tous les cercles le même centre ?)
En tout cas,
il souriait de temps à autre. Dans son dos,
sur le grand chiffre qu’ils lui avaient tracé,
se tenait un oiseau tout blanc, connu de lui seul.
 Le mur dans le miroir, Poésie Gallimard, 2001, p. 82

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Manolis Calliyannis (1923-2010), La Montagne, Sotheby’s

La pression internationale, menée entre autres par Aragon qui écrira en 1957 : « Il faut savoir saluer Ritsos, et le dire très haut, c’est un des plus grands et des plus singuliers parmi les poètes d’aujourd’hui. Pour ma part, il y avait longtemps que quelque chose ne m’avait donné […] le choc violent du génie.», par le poète Pablo Neruda aussi finira par porter ses fruits. Ritsos sera libéré en 1952. Au cours de sa déportation à l’ère de la dictature des colonels, il déjouera à nouveau la censure avec « Dix-huit petites chansons de la patrie amère » et surtout « Pierres Répétions Barreaux » dont Aragon écrira la préface et qui sera publié à Paris en 1971. A la chute des colonels en 1974, Ritsos recouvrera sa liberté et acquierra un statut de poète national. Son œuvre rencontrera alors un vaste écho populaire en Grèce, mais aussi au-delà et notamment en France sous l’impulsion d’Aragon qui le salue comme « le plus grand poète vivant ». Mikis Theodorakis mettra en musique plusieurs de ses poèmes. Quant à Rítsos, il continuera son œuvre, toujours hantée par la tragédie familiale originelle.

Ces galets blancs sur ta table nue
s’illuminent au soleil. Personne ne devine
de quelles profondeurs ils furent repêchés. Personne
ne soupçonne au prix de quelles plongées risquées
tu les as remontés ; au prix de quelles privations
et de quels renoncements tu les arrachas
aux griffes des coraux et des rochers. C’est pour cela
qu’ils étincellent si blancs dans leur humble fierté

Extrait du recueil « Balcon » de yannis Ritsos (écrit en 1985 et paru aux Editions Bruno Doucet en mai 2017)

Manolis Calliyannis Pinterest

Manolis Calliyannis (1923-2010), Pinterest

Le groupe des Bouzoukis de Mikis Theodorakis accompagne la chanteuse Maria Farantouri pour un morceau de musique traditionnelle grecque.

Yannis Ritsos écrira des recueils de poésie importants, mais également de petits poèmes. Entre humour, visions cauchemardesques et notations d’un quotidien sacralisé, Yannis Ritsos écrira plus de cent livres de poèmes, de théâtre, des essais ainsi que des traductions. Il a été lui-même traduit dans plus de quarante langues. Ritsos consacré de son vivant comme peu de poètes l’ont été quittera ce monde le 11 novembre 1990 en Grèce à Athènes, laissant encore de nombreuses œuvres inédites. Ritsos n’aura eu de cesse d’explorer le mystère insondable de l’existence, et l’écriture aura été chez lui « un combat permanent contre tout ce qui entrave, détourne, tue la parole et l’homme ; la peur, la bêtise, l’aveuglement ; le poème est désir et témoignage universel ; refus de se taire et de laisser s’installer le silence froid de l’Histoire. La poésie de Ritsos n’est pas faite d’idées, mais de mots, d’objets, de corps, d’actes, qu’elle sauve de l’oubli. », dit Dominique Grandmont poète essayiste, cité par Christophe Dauphin, poète, critique littéraire, essayiste. Pour Ritsos, la poésie aura été « une entreprise tenace et méthodique de désaliénation ».

Les choses élémentaires

De façon maladroite, avec une grosse aiguille, du gros fil,
il coud les boutons du manteau. Il parle tout seul :
As-tu mangé ton pain ? As-tu dormi tranquillement ?
As-tu pu parler ? Tendre la main ?
T’es-tu souvenu de regarder par la fenêtre ?
As-tu souri lorsqu’on a frappé à la porte ?
S’il y a toujours la mort, elle est seconde.
La liberté toujours est la première

Yannis Ritsos, Il funambulo e la luna – e altre poesie inedite, éd. bilingue grec-italien. Crocetti Editore, 1984, p. 120 (traduction en français de l’auteur).

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Manolis Calliyannis (1923-2010), L’enfant rouge, lofty.com

Resté en Grèce, ce fils d’une grande famille décimée par la tuberculose et la folie s’élèvera sa vie durant contre l’injustice séculaire avec la conviction qu’il ne peut y avoir de liberté individuelle dans une société prisonnière, ni de bonheur personnel au milieu du malheur des peuples. Le chômage, l’ignorance ou la faim faisaient partie pour lui, de cette lutte. En ce début du XXIème siècle, alors que le monde et la Grèce en particulier s’enlisent dans une crise économique et financière sans précédent, la poésie de Yannis Ritsos n’en finit pas, comme le souligne Christophe Dauphin, de dire, et dire encore à l’heure « du clientélisme, de la fraude, du naufrage économique, du Triple A, des eaux boueuses du capitalisme européen et de sa finance.» Yannis Rítsos aura mené au quotidien un combat acharné contre l’indignité, contre l’injustice, contre la mort tout en affirmant la primauté de la Vie.

La sonate au clair de lune

La Sonate au Clair de Lune, œuvre emblématique écrite en 1956 (1er Prix National de Poésie) s’inscrit dans l’ensemble poétique intitulé ‘’Quatrième Dimension’’ 

«Soirée printanière. Grande chambre d’une vieille maison. Une femme âgée, vêtue de noir, parle à un jeune homme. Par les deux fenêtres, entre un implacable clair de lune […]. La femme en noir a publié deux-trois recueils poétiques intéressants, au souffle religieux. Donc, la femme en noir parle au jeune homme» avec la voix de Lydia Koniordou**

(Extrait)

Laisse-moi venir avec toi. Quelle lune ce soir !
C’est bon la lune,- on ne verra pas
que mes cheveux ont blanchi. La lune va de nouveau
habiller d’or ma chevelure. Tu ne comprendras pas.
Laisse-moi venir avec toi.

Quand il y a la lune, les ombres grandissent dans la maison,
des mains invisibles tirent les rideaux,
un doigt pâle écrit sur la poussière du piano
des mots oubliés- je ne veux pas les entendre. Silence.
[…]

Symphonie du printemps

C’est une œuvre majeure inspirée par le premier amour du poète dans une période douloureuse de l’histoire, et qui a été mise en musique par Mikis Theodorakis dans sa symphonie n°7.

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Rena Tzolakis (1935), Réveil printanier, huile sur toile, Renatzolakis.com

Bruno Doucet l’éditeur de « Symphonie du printemps » nous introduit d’emblée dans l’âme de ce recueil traduit par Anne Personnaz : «“Je suis le ciel étoilé des moissons.” Le poète qui écrit cela paraît pourtant l’avoir perdue, sa bonne étoile. Voyez plutôt : Yannis Ritsos naît en Grèce dans une famille de nobles propriétaires terriens, mais sa jeunesse est marquée par la ruine économique, des drames familiaux et la maladie. Proche du parti communiste grec, il aspire à un idéal de fraternité, mais la dictature dévaste son pays. C’est dans ce contexte désespéré que le poète écrit l’une de ses plus belles œuvres, jusqu’alors inédite en français : Symphonie du printemps. Un hymne à l’amour, à la nature, à la vie. Plus encore, un chant de haut vol, dans la pure tradition des chants que nous offre la littérature grecque depuis Homère. À mes yeux, un antidote à la crise effroyable que traverse Yannis Ritsos dans les trente premières années de sa vie. Dans la situation douloureuse que connaît la Grèce, le lyrisme explosif de Yannis Ritsos est une tentative de libération par l’imaginaire. Le poète danse à deux pas de l’abîme, les bras tendus vers les étoiles. Ce texte écrit en 1937-1938 prend aussi, dans le contexte actuel, une autre dimension. Comme si le soleil d’hier s’étirait sans se rompre jusqu’à l’horizon d’aujourd’hui »

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Rena Tzolakis (1935), Harmonie en bleu, huile sur toile, renatzolakis.com

Dans le Poète d’aujourd’hui consacré au poète Yannis Ritsos en 1973, Chrysa Prokopaki poète essayiste écrit : « La  découverte de l’amour, l’euphorie de la vie grâce à l’amour s’expriment dans le livre suivant, Symphonie du printemps. La présence d’une femme qui vient effacer les traces d’un passé morne, apportant la vie et la jeunesse, domine tout ce poème. Les jours anciens reviennent dans la mémoire comme une contrée lointaine, au goût de cendre. Aux yeux éblouis du poète, s’ouvre un monde tout frais, tout neuf. »

Symphonie du Printemps 

Editions Bruno Doucey (extraits)

Regarde au loin
Le sommet enneigé
Etincelant et silencieux
me fait signe
blanc mouchoir de l’apaisement
le discours de la solitude
passe ses doigts glacés sur mon front
il cherche à dérober
le dernier parfum de notre jardin
là, en haut
ils me promettent la sécurité du mort
là, ils m’offrent des fleurs décolorées
pour les mains effeuillées
non
non
Je ne veux pas partir
Retiens-moi
J’ai peur près de toi
Et pourtant,
j’aime ma crainte
Dans la large plaine désolée
Les peupliers nus
élèvent leurs ramures
dans un ciel autre
prière animique
rester sans mouvement
à observer le mouvement ?
non
retiens-moi
où est ta main ?
sur ta peau j’effleure
la froideur du soir
les pas des exilés
ah, à nouveau
le vieux passe
courbé sous la pluie
devant notre miroir
l’ombre peigne
sa coiffure endeuillée
vraiment
qui a jamais franchi
le gouffre ?
qui a lié pour toujours
les bords de l’horizon

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Rena Tzolakis (1935), Paysage, Acrylique sur papier marouflé sur toile renatzolakis.com

************

Le jour se lève.
La brume se retire.
Les choses
dures brillantes et non démenties.

Je ne sais combien de mois nous dormîmes.
Oubliés nous fûmes oublieux
dans un éblouissement dense
de nuit et de soleil.

Je ne pleure pas
parce que le sommeil m’a renié.
Derrière notre jardin
existent aussi d’autres jardins.

La mort gravit
échelon après échelon l’échelle
qui mène au ciel.

S’enfuit l’été
mais la chanson demeure.

Pourtant toi qui n’a pas de voix
où te réfugier à l’abri du vent ?
Comment accorderas-tu la lumière à la terre ?

Ouvre les fenêtres
qu’entre la lumière
l’indomptée rafale du vent
l’haleine âcre
des montagnes grandioses.

Regarde l’inépuisable souris
devant les bras croisés.
Délie les bras.

Ouvre les fenêtres
afin de voir l’univers en fleurs
de tous les coquelicots de notre sang
– que tu apprennes à sourire.

Tu ne vois pas ?
Dès lors que s’éloigne le printemps
derrière lui arrive notre nouveau printemps.

Le voilà le soleil
par-dessus les cités de bronze
par-dessus les vertes terres
en nos cœurs.

Je sens aux épaules
le fourmillement intense
alors que poussent
toujours plus jeunes et plus larges
nos ailes.

Relève tes cils.

Le monde resplendit
hors de ta tristesse
lumière et sang
chant et silence.

Mes chers semblables
comment pouvez-vous
encore vous courber ?
Comment pouvez-vous
ne pas sourire ?

Ouvrez les fenêtres.

Je me lave à la lumière
je sors sur le balcon
nu
pour respirer à fond
l’air éternel
aux fortes senteurs
de la forêt humide
au goût salé
de la mer infinie.

Le monde resplendit
infatigable.
Qu’il soit regardé.

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Rena Tzolakis (1935), Double destinée, gravure, renatzolaki.com

***************

Je quitterai
le blanc sommet enneigé
qui réchauffait d’un sourire nu
mon infini isolement.

Je secouerai de mes épaules
la cendre dorée des astres
comme les moineaux
secouent la neige
de leurs ailes.

Ainsi un homme, simple et intègre
ainsi tout joyeux et innocent
je passerai
sous les acacias en fleurs
de tes caresses
et j’irai becqueter
la vitre rayonnante du printemps.

Je serai l’enfant doux
qui sourit aux choses
et à lui-même
sans réticence ni réserve.

Comme si je n’avais pas connu
les fronts mornes
des crépuscules de l’hiver
les ampoules des maisons vides
et les passants solitaires
sous la lune
d’Août.

Un enfant.

***************

Nous tendons nos bras
au soleil
et nous chantons.

La lumière gazouille
dans les veines de l’herbe
et de la pierre.

Les cris de la vie
ont déployé les branches
arcs puissants.

L’écorce des arbres
verte et luisante
brille
– robe rayée déployée
sur des seins naissants de paysanne.

Comme nous aimons
nos corps sensuels.

Ne nous priez pas de partir.
enfermés dans notre corps
nous sommes partout.

Chaque oiseau
qui plonge dans l’azur
chaque petite herbe
qui pousse au bord du chemin
nous apporte le message de Dieu.

Les êtres
passent près de nous
beaux aimés
revêtus
de notre rêve de notre jeunesse
et de notre amour.

Nous aimons
le ciel et la terre
les hommes et les bêtes
les reptiles et les insectes.
Nous sommes nous aussi
tout à la fois
et le ciel et la terre.

Notre corps orgueilleux
par la beauté de la joie.
Notre main toute puissante
par l’ardeur de l’amour.

L’amour dans son poing
contient l’univers.

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Manolis Calliyannis (1923-2010), Ciel gris Azur, Enchères Cannes

**************

 […] Ma bien-aimée
Je n’ai que d’un court instant
la vie et l’envolée.

Tu ne vois pas
sur ma peau
le premier éclat éblouissant?

Tu n’entends pas
dans mes fibres
des myriades d’ailes de petites alouettes
que vient d’effleurer
le premier rayon
de l’aube?

Comme je suis jeune.
Comme je suis jeune
sous tes paupières […] 

*************

 […] Accomplis
désintéressés
sans avoir réclamé
et sans avoir attendu
nous abordons aux profondeurs
du monde.

Dans les veines translucides
des fleurs
nous entendons
la rose pulsation de la durée
qui s’apparente à notre sang.

Nous entendons le cœur des insectes
et des feuilles
palpiter auprès de notre cœur.

Toutes choses vinrent
qui confièrent leur secret
à nos mains.

Comment supporterons-nous
sur nos épaules embrassées
toute la création? […]

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Rena Tzolakis (1935), Art Gallery Prisme

Extrait de la Symphonie n° 7 de Mikis Theodorakis, inspirée de « Symphonie du printemps » de Yannis RítsosThe Lady Of The Vineyards, Fourth Movement

Charles Dobzynski, poète, novelliste, romancier français (Prix Goncourt de la poésie) conclut dans un numéro de la revue Europe d’octobre 1993 un Pour saluer Ritsos ainsi : « La poésie de Ritsos est cette exigence tenace : déclencher entre nous et nos mots, entre nos mots et nos actes, entre nos actes et les choses, entre les choses et leur commune désignation, une sorte de transfert d’énergie, un courant inversé qui aurait le pouvoir d’irriguer et d’iriser notre intelligence du monde. Les données de notre existence appartiennent à l’ordre élémentaire, à l’ordre tellurique, à l’ordre complexe et mutable de l’univers. Mais le donné ne nous est jamais offert, ni acquis. C’est lui qu’il faut intercepter et extraire des ténèbres primitives. Et le langage de Ritsos, dans la mine de notre nuit, me semble à coups de pic, à coups de mots et d’images inouïes, abattre des blocs de songe pareils à l’anthracite, des éclats de diamant pareils à ceux qui nous parviennent des plus lointaines étoiles comme un signe de la naissance de l’univers. Et le poète grec Yannis Ritsos nous a donné cette joie-là, qui nous demeure comme un legs, d’assister, dans la poésie, à la naissance d’un univers. »

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Rena Tzolakis (1935), sans titre, Pastel

Ressources

http://www.editions-brunodoucey.com

http://www.leshommessansepaules.com

https://www.cairn.info/revue-etudes-2005-11-page-509.htm

*Pseudo-Denys l’Aréopagite (v.490) in Gilles-Claude Thériault

**http://grecehebdo.gr