En effet, depuis septembre 2014, un conflit oublié se joue au Yémen. Ce pays de 27 millions d’habitants s’enlise dans une guerre civile et régionale. Conséquences : des milliers de morts mais aussi l’effondrement d’un Etat. Malgré l’urgence, cette guerre silencieuse fait rarement la «une». Pourtant, les risques sont nombreux. Et pas seulement dans le pays. Une guerre passée sous silence qui a dévasté le pays.

Sanaa@Unesco.org

Sanaa, Yémen, Unesco.org

La guerre régionale oppose le président Saleh, en fuite depuis les «printemps arabes», et les houthistes, qui veulent s’imposer dans le pays. A ces oppositions, s’ajoute une rivalité régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran, qui veulent contrôler la zone. Selon l’ONU près de 14 millions de personnes seront en situation de « pré-famine » dans les mois à venir si la tendance actuelle devait se poursuivre « La situation humanitaire au Yémen est la pire au monde : 75% de la population, soit 22 millions de personnes, a besoin d’une aide et de protection, dont 8,4 millions sont en situation d’insécurité alimentaire grave et dépendent d’un apport en nourriture urgent. » Le Monde du 23 octobre 2018.

Toute rose est proie de l’hiver.

L’hiver fou et les longues nuits sont venus.
Nous sommes ici, la nuit est sombre et la passion longue.
Nous n’avons pas envie de dormir, notre cœur est devenu fou :
Celui qui a un cœur, comment resterait-il tranquille ?

Le clair de lune pénètre dans la pièce à la mesure de l’ouverture, 
même si sa lumière se répand partout, de l’orient à l’occident.

Écoute le ney raconter une histoire, il se lamente de la séparation:
Quand la rose aura disparu et le jardin fané, tu n’entendras plus l’histoire du rossignol.
Seul celui dont l’habit est déchiré par un grand amour est purifié de la cupidité et de tous les défauts.

Jalal Eddine Rûmi

Nasser Al Aswadi, L'Amour, acier@nasseralaswadi.com

Nasser Al Aswadi, L’Amour, nasseralaswadi.com

NASSER AL ASWADI

Nasser Al Aswadi

Artiste plasticien yéménite, Nasser Al Aswadi est né en 1978 au village Al Hujr proche de la troisième plus grande ville du Yémen, Taïz. Architecte de formation, Nasser exposera ses premières œuvres à Sanaa en 2001. Nasser Al Aswadi puise principalement son inspiration du patrimoine ancestral matériel et immatériel du Yémen : les contes et légendes de l’Arabie mythique, les riches et diverses traditions et coutumes, les magnifiques bijoux en argent des artisans au savoir-faire ancestral, les villes et villages du Yémen, et plus particulièrement Sanaa, la Médina, une œuvre d’art à elle seule inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en raison de sa valeur universelle exceptionnelle « l’extraordinaire densité de tours en pisé de terre et en briques cuites dressées sur plusieurs étages au-dessus de rez-de-chaussée bâtis en pierre dans un décor étonnant de motifs géométriques de briques cuites et de blanc de chaux. Le ton ocre des habitations se confond avec la terre bistre des montagnes alentour. Dans la ville, les minarets percent la ligne d’horizon et les grands espaces de verdure des bustans (jardins) sont disséminés entre les maisons, les mosquées, les hammams et les caravansérails densément disposés. ». Nasser Al Aswadi se nourrit également des événements de tous les jours, des paysages ruraux, de l’architecture et du mouvement incessant des foules.

Nasser Al Aswadi Tolerance@nasser al aswadiverre souffleet metal

Nasser Al Aswadi, Tolérance, verre soufflé et métal, nasseralaswadi.com

C’est à partir des lettres arabes, des mots, des formes, des références religieuses et musicales, dont Nasser Al Aswadi extrait toute l’énergie, toute la lumière, que les pensées, les sentiments, les émotions de l’artiste s’expriment, prennent corps. Des lettres et des mots empilés, emmêlés qui se perdent dans l’espace imaginaire de la peinture dont il dira : « J’utilise l’énergie des mots et de la lumière. L’écriture est au cœur de mon travail : elle échappe au registre de la terminologie pure pour entrer dans le champ du signe, du langage visuel ». Sur une surface de calligraphies par exemple, c’est à partir des contes et légendes d’Arabie que l’artiste découpe, en petits triangles, des fragments de parchemins où les mots deviennent des signes visuels qu’il assemble et stratifie en autant de formes centrées en cercles, carrés, pyramides ou encore en rectangles, « J’emprunte aux parchemins enfouis dans chaque maison, dans chaque porte, dans chaque meuble du Yémen pour les porter vers la lumière et vers l’œil contemporain» dira-t-il encore.

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Nasser Al Aswadi, Galerie Bartoli

Les couleurs choisies, toujours raffinées, s’inspirent des massifs montagneux de la Huggaria, son lieu de naissance, le papier, le sable, l’encre indélébile permettent le tracé d’une écriture tout à la fois ornementale et symbolique: « L’œuvre – la toile-parchemin – résiste à l’effacement du temps en captant la matière-lumière de l’immémorial au bénéfice d’une célébration du présent et d’un chant cosmique où la géographie, l’histoire, l’humain, la poésie et le sacré se conjuguent. »

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Nasser Al Aswadi, nasseralaswadi.com

L’artiste privilégie les coupoles, les disques, les demi-sphères, les agrégats, les nuées. Le cercle représente la plénitude puisqu’il n’a ni commencement ni fin, et délimite le maximum de surface au sein d’un trait unique. Les lettres sont transcrites selon leur densité dynamique ou superposées les unes aux autres, ou encore entrelacées en labyrinthes dans un espace devenu imaginaire abstrait. Comme le souligne Pascal Amel*, la diversité des caractères et des signes, les formes de notation et de ponctuation d’anciens parchemins, qui restent encore à déchiffrer, constituent une réelle fascination pour l’artiste dans ce sens où la transcription de l’écriture recèle en elle son mystère et son message sous-jacent, la matérialité étant l’autre face de l’immatérialité, le visible qui délivre de l’invisible. Nasser Al Aswadi s’inscrit, à l’instar de Rûmi déjà évoqué dans un billet précédent, ou de Attâr autre grand poète du soufisme, ou encore de peintres lettrés du zen japonais qui, leur vie durant tentent de restituer dans un même geste l’éphémère et la plénitude de l’instant, dans la quête de cette union de la main, et de la pensée, du corps et de l’esprit.

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Nasser Al Aswadi, bronze, Galerie Bartoli

Pascal Amel qui a rencontré plusieurs fois Nasser Al Aswadi nous introduit cette fois-ci dans l’atelier de l’artiste et nous livre ses précieuses impressions devant les œuvres de l’artiste : « […] sur ses murs, trônaient quelques toiles. L’une d’elles montre une nuée dense de signes organiques devenue oasis ou îlot végétal, à moins qu’il ne s’agisse d’un vol d’oiseaux qui prolifère ou d’un nuage d’énergie cosmique ? D’une autre, gravite une sphère de cendre et de lumière que dévore une lave noire constellée de points orange solaire. Dans une troisième, l’amplitude d’un cercle à la circonférence de blancheur vibre sur le plan érigé d’une sombre pulsation de signes tactiles et optiques dont on ne sait s’ils apparaissent ou disparaissent. Sous une pluie fluide de traits d’encres chutant sur le fond immaculé de la toile, la quatrième représente une demi-sphère constituée de strates parallèles noires et blanches qui surplombe un pan de couleur verte symbolisant la vie. »

Nasser Al Aswadi Tolérance II technique mixte@gallerie montmartre.com

Nasser Al Aswadi, Tolérance, galeriemontmartre.com

La situation de guerre qui ravage le Yemen et d’autres pays arabes depuis plusieurs années n’est pas sans affecter en profondeur l’artiste qui vit entre Sanaa et Marseille. Nasser Al Aswadi a résolument choisi de se servir de l’unique arme dont il dispose, son art, pour combattre l’inhumain, l’inacceptable, l’insoutenable, l’absurde, en produisant des œuvres à la fois engagées, humaines, poétiques et critiques dont les messages vibrants disent l’Amour en lettres d’or, la Paix, la Tolérance, le Rêve dont le peuple yéménite est si brutalement, si injustement privé. « Pendant un temps, nous dit encore Pascal Amel, comme miraculeusement soustrait à la chronologie, elles (les œuvres) surmontent la dualité qui habite tout un chacun au bénéfice de la pure et blanche lumière de l’être qu’exalte la plénitude de l’harmonie et du don. Pendant un temps qui est plus intense et plus durable que nous-mêmes, elles unissent ce qui est habituellement séparé : la vie et la mort, l’ici-bas et l’au-delà, le visible et l’invisible. »

Nasser Al Aswadile visible est l'invisible@France Galva

Nasser Al Aswadi, Le visible est l’invisible, France Galva

Interview with Nasser Al Aswadi

A combination of history and the sacred, the work of Nasser Al Aswadi stands out, unique. Encounter with the Yemeni artist. (artscoops.com)

Nasser Al Aswadi tell us about yourself …

Since childhood I wanted to become an artist. But in Yemen no art schools were available, so I studied architecture, while continuing to paint. In 2001, for the first time, I exhibited my works at the French Cultural Center in Sanaa ten years after I started painting.. In 2004, I traveled to Tours in France to study the French language for four months, that were a turning point in my life. I continued to study and develop my work through internships, moving between Yemen and France. Since 2008 my time is divided between Marseille and Sanaa but a year ago I settled in Marseille because of the war.

Nasser Al Aswadi@janetradyfineart

Nasser Al Aswadi, Janetradyfineart

You cut fragments of scrolls and parchments, into small pieces transforming the letters and words into visual signs stratified to create palimpsests. The colorless forms, circles or rectangles, take us to a magical world reminiscent of sacred geometry. Why this medium?

I believe that the medium is complimentary to the idea that the artist is trying to express. In fact there must be a dialectical relationship between the medium and the artist’s vision; between his vision and his skills. The medium itself isn’t enough. Personally I try all kinds of material. Also if you look at my work you see that black and white predominate most of my work. This goes back to the fact that I was raised in a home where there were no colors.

NASSER+AL+ASWADI Salam@dar el funoon

Nasser Al Aswad, Salam (Paix), Dar el Funoon

You said: I borrow from each ancient scroll hidden in every corner of Yemen and take them out to light. Are you trying to express certain mystical inspiration?

Yemen is one of the richest countries in the Arab world with manuscripts and scrolls, you can find them nearly in every house. These and the mythical stories told by old women, the designs and calligraphy on the walls of mosques, the decoration of the domes, all this is imprinted in my mind since childhood.

The artist is part of his surroundings and is affected by it.

Nasser Al Aswadi@nasser Al Aswadi

Nasser Al Aswadi, nasseralaswadi.com

Is your unique style the mirror of your Yemeni and Arab roots? Or is it the outcome of long studies in art in general and hard personal work?

I think both are true. Each compliments the other. There is a great strong bond between my ancestry roots and my creations. It is a privilege to realize how strong its impact is on me. Though it has influenced me in one way or the other, still it is necessary for the artist to be educated and to have a great knowledge in the history of art. Add to it personal work and continuous research. My artistic age is not long, but with continuous work and research I believe I can achieve something.

nasser-al-aswadi-attente@Artnet

Nasser Al Aswadi, Attente, Artnet

Where do you feel more at ease in Yemen or in France?

I am lucky to be able to live in two completely different countries from many points of view. Each has its own characteristics culturally, socially and ethnically, which makes each country special to me. France gave me what Yemen didn’t and vice versa. Actually I am living constantly in Marseille because of the war in Yemen but my country is in my heart never leaving me.

NASSER+AL+ASWADI+Reve@dar el funoon

Nasser Al Aswadi, Rêve, Dar el Funoon

What do you think of the artistic movement in Yemen and what is your advice to young artists?

The artistic movement in Yemen has witnessed a remarkable development since the sixties. It is important compared to the figurative movements in other Arab countries. But unfortunately the art to develop needs political and economical stability, and general awareness. Nevertheless I am absolutely sure of its bright future, and would like to say to the young Yemeni artists that we are an old civilization and that our  country is very rich in culture and history, so delve in them for inspiration and creativity.

Nasser El Aswadi @Art Stack

Nasser Al Aswadi, Art Stack

NAA@NAA Acier

Nasser Al Aswad, Acier, nasseralaswad.com

Ressources

*Pascal Amel est écrivain, et directeur de la revue d’art contemporain (art absolument). Il a publié La Passion de Costa Kathem (Éditions Sillages / Noël Blandin, Paris, 1988), L’Heure du Loup (Éditions Sillages / Noël Blandin, Paris, 1991) et Sur les traces d’Empédocle (avec Najia Mehadji, Éditions Linard, 1994). Il partage son temps entre Paris et Essaouira (Maroc) où il a créé le Premier Festival de la culture Gnaoua en 1998.

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