Le comique étant l’intuition de l’absurde, il me semble plus désespérant que le tragique Eugène Ionesco

Un acte de justice et de douceur a souvent plus de pouvoir sur le cœur des hommes que la violence et la barbarie
Nicolas Machiavel

  muradsubay@index of censorship

Murad Subay, Index of censorship

Murad Subay surnommé le «Bansky du Yémen» par les médias occidentaux a, depuis 2011, lancé plusieurs campagnes pour appeler à la paix et montrer, dénoncer les conséquences dramatiques de la guerre sur la population yéménite. D’abord, il a lancé la campagne « Color the walls of your streets » en 2012, qui a été suivie par « The walls Remember Their Faces », puis par « 12 Hours » en 2013, une quatrième qu’il appellera « Dawn Sculptures » début 2015 qui sera suivie d’une cinquième intitulée « Ruins ».

Najeeb Subay muradsubay.com

Najeeb Subay, muradsubay.com

Sa dernière campagne « Fuck The War » ou « Merde à la Guerre » a eu un grand retentissement sur les réseaux sociaux. Murad Subay n’est plus seul pour dire, ses appels ont été entendus et des collectifs se sont constitués pour faire parler les murs. On sait les murs silencieux, mais redoutablement bavards quand ils s’y mettent! C’est simple, on ne peut plus les arrêter malgré les interdits, les censures, les intimidations, les dangers même. Ces campagnes ont gagné d’autres villes du Yémen, mais aussi d’autres pays.

Haifa Subay@el mondo

Haïfa Subay, El Mondo

Des femmes se sont mobilisées aussi de leur côté et de plus en plus nombreuses pour crier la souffrance, la peur, l’exhortation à la paix. Haïfa Subay rejointe par d’autres femmes bravent les interdits et la peur, pour se lancer dans une campagne qu’Haïfa Subay a appelée « Silent victims » et dont l’objectif principal est de défendre la cause des enfants, les victimes les plus vulnérables de cette guerre, mais aussi la cause des femmes. Le 6 décembre 2018, c’est-à-dire hier, le quotidien Le Monde a rapporté que : « des « consultations » destinées à relancer un processus de paix pour le Yémen ont eu lieu à Stockholm sous l’égide des Nations Unies entre deux parties, peu représentatives de l’équilibre des forces, et sans leurs parrains respectifs » l’Iran et l’Arabie Saoudite. Un espoir de paix bien ténu pour les Yéménites qui veulent la paix plus que tout. Alors place aux artistes, à leurs témoignages et à leurs graffitis.

Huffpost

Non à la guerre, oui à la Paix

L’artiste Murad Subay a 30 ans, et vit à Sanaa. Il peint régulièrement les immeubles et maisons en ruines, détruits par les bombardements de la coalition menée par l’Arabie saoudite soutenue elle-même par ses alliés. « Je suis un artiste autodidacte, j’ai choisi de m’exprimer dans la rue, à la vue de tous. Je veux montrer la terrible réalité de la guerre. Mais mon projet est différent des autres parce que j’appelle toujours les gens à participer et à se joindre à moi. La plupart du temps je lance des appels sur Facebook. »

Murad Subay fuck_war@murad subay

Murad Subay, Fuck the war, muradsubay.com

« Je mets cette démarche en exergue lors d’une journée spéciale, tous les 15 mars, où des séances collectives de graffiti sont organisées dans plusieurs villes du Yémen et même à l’étranger, au Royaume-Uni, à Madagascar, en France et en Corée du Sud. À ce moment-là, j’essaie de rassembler le plus de matériel possible, de la peinture liquide ou en bombe et des pinceaux. De nombreux participants apportent également du matériel à partager. »

Murad Subay Fuck war@Murad Subay

Murad Subay, Fuck the war, muradsubay.com

« Sur un pan de mur choisi en amont, chacun peut peindre ce qu’il souhaite. Bien évidemment, leurs œuvres font presque toutes écho à la guerre, à la mort et au désir commun d’installer la paix. Je conduis aussi des séries artistiques, comme « Faces of war » qui montre des portraits symboliques des différents maux du Yémen, en cours depuis novembre 2017. En 2012, j’ai aussi peint le visage de 102 personnes disparues, en collaboration avec leurs amis et familles. »

Murad Subay@pinterest

Murad Subay, Fuck the war, Pinterest

Pour l’artiste femme Haifa Subay (27 ans) qui vit à Sanaa aussi, cette guerre était synonyme de choc et de résignation, elle n’aurait jamais pensé que le conflit durerait aussi longtemps. Elle raconte: « Les bombes tombaient sans arrêt. Nous étions sans cesse dans la peur, nous avons perdu tous nos espoirs et notre sens de la vie. Je n’avais jamais imaginé ce genre de vie. J’étais constamment effrayée. C’étaient des temps vraiment très sombres. Un moment est venu où j’ai dû prendre des somnifères. Ces bombardements me rendaient hystérique ». Et comment pourrait-il en être autrement? Le Yémen a subi 16 000 bombardements depuis 2015, soit une moyenne de un toutes les 94 minutes pendant ces trois ans.

Murad Subay@imgur (1)

Murad Subay, A leur mémoire, Imgur

Comme la majorité des jeunes Yéménites, elle a perdu son travail, l’économie du pays étant ravagée par la guerre. Pour conjurer cette terreur, Haïfa Subay s’est tournée vers sa vieille passion, l’art, et a rempli des carnets de dessins à l’huile et à l’acrylique en vain, car non seulement la violence de la guerre était omniprésente, mais elle était accompagnée des restrictions de nourriture, d’énergie, de maladies, et surtout de la perte d’espoir: «On se sentait oubliés. La guerre battait son plein et quand nous regardions les informations, on entendait les leaders du monde qui n’étaient concernés que par la politique et les stratégies militaires. Personne ne parlait de nos souffrances, des humains que nous sommes au Yémen. Je me suis rendue compte que les politiciens, les médias n’allaient pas nous voir. Il fallait donc que je fasse quelque chose.»

Murad Subay

Murad Subay, muradsubay.com

C’est en août 2017 qu’armée de ses seuls pinceaux et peinture, qu’Haïfa Subay a décidé de braver interdits et dangers pour délivrer son message sur les murs de sa ville, une  première murale représentant un groupe de femmes et d’enfants blottis dans un coin sombre qu’elle a titrée « Au-delà de la destruction ». Sa campagne « Silent victims » venait de commencer pour dénoncer les coûts humains occasionnés par cette guerre. Dans ses murales comme dans celles de Murad Subay, il n’est plus question d’art abstrait, esthétique, raffiné, mais de la réalité crue la guerre : « Il n’y a pas de vie normale ici, pour personne. La population vit dans la peur et le désespoir » déclarera-t-elle.

YEMEN/

Murad Subay, El Monitor

Haïfa Subay sera rejointe par d’autres femmes dont Sabrine El Mahjali (27 ans), non comme peintre mais comme gardienne : «J’étais inquiète pour elle. Je pensais que des hommes pouvaient lui faire des misères simplement parce qu’elle était dans la rue. En fait certains sont venus nous déranger, mais ce ne fut pas trop grave.» dira-t-elle.

Haifa Subay@Middle East Eye

Haïfa Subay, Silent victims, Middle East Eye

A son tour,  éblouie par le travail de Haïfa Subay, elle déclarera : «Je ne suis pas une peintre ou une artiste, mais je veux participer à la diffusion du message. Je suis une Yéménite et une femme ; je voulais laisser ma marque». Sabrine Al Mahjali, espère que la voix de plus de femmes yéménites se fasse entendre: « Les femmes du Yémen y jouent un rôle important, mais elles sont encore marginalisées. […] Même si elles ont autant de talent et de réalisations que les hommes, elles ne sont pas considérées comme leurs égales. Nous voulons que cela change». Ce collectif composé de femmes seulement a choisi de se focaliser sur les enfants et les femmes, population particulièrement vulnérable, menacée, éprouvée de toutes parts, et dont la situation économique, sociale et sanitaire est des plus alarmante.

Haifa Subay

Haïfa Subay, Silent victims

Raghad Mubarak, cette autre mère de 27 ans a également rejoint Haïfa Subay : «En ce moment au Yémen, les femmes souffrent comme jamais. Elles perdent les hommes dans les batailles, elles doivent gérer la pauvreté, elles supportent des queues interminables pour avoir un peu de pétrole et d’eau et elles réconfortent leurs enfants. Plusieurs pensent que nous sommes faibles, mais le monde entier devrait savoir que nous sommes sûrement les plus fortes de toutes» dira-t-elle à son tour. Raghad peint souvent un visage féminin au sourire incertain tenant délicatement la planète Terre entre ses mains.

Haïfa Subay@twitter

C’est sous la direction de Haïfa Subay que le thème de chaque série est choisi. Pour Haïfa Subay, la responsabilité de ces grandes misères est partagée entre les Etats du Golfe, les rebelles Houthis et d’autres factions dans le pays, et la communauté internationale. Elle dira à cet effet : « Tous nous enferment dans la guerre au lieu de travailler à la paix». Haïfa Subay finance ce projet des maigres revenus de sa petite entreprise de vente de cosmétiques : « Je dépense de 50 à 100 $ pour chaque murale. C’est une lourde contribution et c’est difficile de trouver les produits nécessaires dans notre ville. Il y a peu de magasins qui détiennent ces marchandises ».

Haïfa Subay@twitter (2)

Haïfa Subay, Silent victims, Twitter

Mais ces obstacles loin de la freiner, ne font que renforcer sa détermination à élargir l’action en faveur de la paix : « Quand nous finissons une murale, je suis très fatiguée, mais je suis très fière. Aussitôt que je quitte le mur, je pense déjà au prochain, à comment je peux améliorer mon art, à comment faire pour que le message porte plus loin». Les femmes impliquées dans ce projet sont motivées, courageuses, solidaires, elles veulent y croire, croire à l’avènement de la paix : «La guerre a tout changé et nous ne pouvons pas continuer comme cela. Nous voulons désespérément la paix » est le leitmotiv de toutes ces femmes.

Haifa Subay@Street i am

Haïfa Subay, Silent victims, Twitter

Cependant, si les projets et actions de ces Yéménites hommes et femmes sont nécessaires, il y a par moments ce profond sentiment de découragement, de désespoir qui étreint les cœurs les plus vaillants: «Honnêtement, je me sens sans espoir plus les jours avancent. Je fais ce que je peux, je travaille à la paix, mais la situation au Yémen est très déprimante. Quand les gens me demandent si je pense que ça va aller mieux, je réponds : si Dieu le veut ! Mais en fait cela repose sur la volonté des gens de pouvoir. S’ils choisissent la paix, ils peuvent la faire. Mais s’ils ne pensent pas à nous, s’ils ne pensent qu’à eux, rien ne changera». dira Raghad Moubarak par la voix de Haïfa Subay.

Najeeb subay@DW

Najeeb Subay, DW

Ressources

http://www.muradsubay.com

https://observers.france24.com (Sarah Aziza, The Intercept, 26 mars 2018 et traduction d’Alexandra Cyr)

https://www.lautrequotidien.fr

http://www.lemonde.fr

Graffiti 1: Murad Subay.

Murad Subay@imgur (2)

M. Subay, Petite fille de Hodeïda déplacée dans le camp d’un village dans le district nord, Imgur