Rien, en poésie, ne s’achève.
Tout est en route, à jamais.
Andrée Chedid

Ce qui embellit le désert c’est qu’il cache un puits quelque part.
Antoine de Saint-Exupéry

Winter_landscape_Paul_Gauguin@fr.wikipedia.org

Paul Gauguin, Winter landscape, fr.wikipedia.org

L’Homme et la Mer

Homme libre, toujours tu chériras la mer !
La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets :
Homme, nul n’a sondé le fond de tes abîmes ;
Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets !

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remord,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

Edouard-Manet-1832-1883Seascape-Paysage marin1873@fr.wahooart.com

Edouard Manet, Paysage marin 1873, fr.wahooart.com

Dans cette île à SL

À l’heure où s’allume le monde
Loin des villes de bruit et de fièvre
Nous irons au milieu du fleuve
Réinventer l’aube de l’enfance
Dans cette île d’herbes et de fleurs
Où se lève le chant de notre destin

Nous écouterons ce que l’océan
Ne dit pas au vent fou de l’esprit
Notre sang est la rosée de l’innocence
Tous nos rêves mènent à cette ile
Où la chair aiguisée au soleil de la joie
Apaise la poussière des cœurs lourds

Loin des bas-fonds du théâtre d’ombre
Nous allumerons le brasier à sa source
En recouvrant la voix vive de l’enfance
Comme des flâneurs de l’autre rive
Revenus des confins de nous-mêmes
Notre vie est plus grande que leur ciel.

Jacques Viallebesset, Ce qui est épars

Vincent Van Gogh Route avec un cyprès et une étoile@wikipedia

Vincent Van Gogh, Route avec un cyprès et une étoile, Wikipédia

Calme intérieur

Tout est calme
Pendant l’hiver

Au soir quand la lampe s’allume
A travers la fenêtre où on la voit courir
Sur le tapis des mains qui dansent
Une ombre au plafond se balance

On parle plus bas pour finir
Au jardin les arbres sont morts
Le feu brille

Et quelqu’un s’endort
Des lumières contre le mur
Sur la terre une feuille glisse

La nuit c’est le nouveau décor
Des drames sans témoin qui se passent dehors

Pierre Reverdy

The Boulevard Montmartre at Night

Camille Pissaro, Boulevard Montmartre, Effet de nuit, Wikipédia.org

Je te vois, rose

Je te vois, rose, livre entrebâillé,
qui contient tant de pages
de bonheur détaillé
qu’on ne lira jamais. Livre-mage,

qui s’ouvre au vent et qui peut être lu
les yeux fermés …  
dont les papillons sortent confus
d’avoir eu les mêmes idées.

Rainer Maria Rilke, Les roses

monet Les roses 1925-1926 Geographis2

Claude Monet, Les Roses 1925-1926, Geographis

La voix

La neige au loin couvre la terre nue ;
Les bois déserts étendent vers la nue
Leurs grands rameaux qui, noirs et séparés,
D’aucune feuille encor ne sont parés ;
La sève dort et le bourgeon sans force
Est pour longtemps engourdi sous l’écorce ;
L’ouragan souffle en proclamant l’hiver
Qui vient glacer l’horizon découvert.
Mais j’ai frémi sous d’invisibles flammes
Voix du printemps qui remuez les âmes,
Quand tout est froid et mort autour de nous,
Voix du printemps, ô voix, d’où venez-vous ?…

Ondine Valmore  N.C

Vincent Van Gogh Pêchers en fleurs -souvenir de mauve-@wikipedia

Vincent Van Gogh, Pêchers en fleurs « souvenir mauve », Wikipédia.org

J’ai une telle conscience

J’ai une telle conscience de ton
être, rose complète,
que mon consentement te confond
avec mon cœur en fête.

Je te respire comme si tu étais,
rose, toute la vie,
et je me sens l’ami parfait
d’une telle amie.

Rainer Maria Rilke Les roses

Claude monet arbre à fleurs près de la côte 1920 Pinterest

Claude Monet, Arbre à fleurs près de la côte, 1920, Pinterest

L’ardeur

Rire ou pleurer, mais que le cœur
Soit plein de parfums comme un vase,
Et contienne jusqu’à l’extase
La force vive ou la langueur.

Avoir la douleur ou la joie,
Pourvu que le cœur soit profond
Comme un arbre où des ailes font
Trembler le feuillage qui ploie ;

S’en aller pensant ou rêvant,
Mais que le cœur donne sa sève
Et que l’âme chante et se lève
Comme une vague dans le vent.

Que le cœur s’éclaire ou se voile,
Qu’il soit sombre ou vif tour à tour,
Mais que son ombre et que son jour
Aient le soleil ou les étoiles…

Anna de Noailles, Le cœur innombrable

Van Gogh Olivier avec ciel jaune et soleil@kerdonis

Vincent Van Gogh, Olivier avec ciel jaune et soleil, Kerdonis

La Cueillette des Cerises

Espiègle ! j’ai bien vu tout ce que vous faisiez,
Ce matin, dans le champ planté de cerisiers
Où seule vous étiez, nu-tête, en robe blanche.
Caché par le taillis, j’observais. Une branche,
Lourde sous les fruits mûrs, vous barrait le chemin
Et se trouvait à la hauteur de votre main.
Or, vous avez cueilli des cerises vermeilles,
Coquette ! et les avez mises à vos oreilles,
Tandis qu’un vent léger dans vos boucles jouait.
Alors, vous asseyant pour cueillir un bleuet
Dans l’herbe, et puis un autre, et puis un autre encore,
Vous les avez piqués dans vos cheveux d’aurore ;
Et, les bras recourbés sur votre front fleuri,
Assise dans le vert gazon, vous avez ri ;
Et vos joyeuses dents jetaient une étincelle.
Mais pendant ce temps-là, ma belle demoiselle,
Un seul témoin, qui vous gardera le secret,
Tout heureux de vous voir heureuse, comparait,
Sur votre frais visage animé par les brises,
Vos regards aux bleuets, vos lèvres aux cerises.

François Coppée

Berthe Morisot Le corsage rouge 1885

Berthe Morisot, Le corsage rouge 1885, wikipedia.org

Ciel étoilé

Un arbre orienté vers le ciel
Cette procession sombre
On éclaire le monde avec des bougies
Tout se tient trop loin et dans l’ombre
Un bruit de pas trouble la nuit

Le mur se détache lentement
Et son ombre fait une tache
Contre la terre qui descend
Vers la rivière où l’on entend
Le rire de cristal des roches

Un rayon blanc s’accroche en haut
La nuit se balance un moment
Quelque chose tombe dans l’eau
Une pluie d’étoiles

Pierre Reverdy

Van Gogh 1853-1890 La nuit étoilée@KaZoART

Vincent Van Gogh, La nuit étoilée, Wikipedia.org

Mélodies 

C’est le beau mois où, dans l’espace,
La lune salue en naissant
L’étoile de Vénus qui passe
Sur les pointes de son croissant ;  

C’est la saison de vive flamme,
Où l’homme écoute à son réveil
Chanter l’antique épithalame
De notre Terre et du soleil !  

Le ciel, lumineuse merveille,
A mis ses astres les plus beaux
Et, pour éclairer notre veille,
Il allume tous ses flambeaux.  

A minuit, le ciel étincelle;
La mer est son miroir dormant
Allons voguer sur la nacelle,
Entre ce double firmament  

Ah ! Ce fut la nuit sans pareille !
Je marchais à votre côté.
Votre voix douce à mon oreille,
Et dans mes yeux votre beauté !  

Où sont tant de choses aimées,
Baume divin de mes ennuis ?
Et mes collines embaumées.
Et mes hymnes des tièdes nuits ?

Joseph Méry

Soleil_couchant_sur_la_seine_à_Lavacourt,_effet_d'hiver_-_Claude_Monet[1]

Claude Monet, Soleil couchant sur la Seine à Lavacourt, effet d’hiver,1880, Wikipédia.org

Notre avant-dernier mot

Notre avant-dernier mot
serait un mot de misère,
mais devant la conscience-mère
le tout dernier sera beau.

Car il faudra qu’on résume
tous les efforts d’un désir
qu’aucun goût d’amertume
ne saurait contenir.

Rainer Maria Rilke, Vergers

 

Photo 1: Berthe Morisot, Un jour d’été 1878, Jean-Luc Piteux, La voix du Nord, Culturebox