« Mes travaux c’est du conceptuel, que j’accompagne toujours avec la technique et l’esthétique« , dira Mizo de son vrai nom Hamza Aït Mekideche, un jeune photographe plasticien algérien dont l’univers atypique puise son inspiration dans son environnement, dans sa ville natale Alger, tout en adoptant un langage moderne esthétique, beau, créatif, original. Mizo sera attiré dès son plus jeune âge par les films classiques en noir et blanc, puis par les magazines. Petit, il s’attardera déjà devant la vitrine du studio Merazi rue Didouche Mourad à Alger, fasciné par les grands tirages de portraits de personnalités célèbres.

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Mizo, Lire entre les lignes, mizoarts.com

En 2003, il décidera de se lancer dans la photographie, et suivra une formation d’un an. Il y apprendra, parmi d’autres enseignements, la photographie argentique et le design d’art. Intense et couronnée de succès sera cette année de formation dont il sortira major de promotion. Mizo se lancera alors dans une exploration, une expérimentation, y compris de la peinture, qui durera cinq ans avant qu’il ne revienne à sa fascination première, les portraits et l’art de raconter les gens et leurs visages à travers plusieurs techniques et mediums.

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Mizo, founoune.com

En 2008, il créera son propre « Studio Art » dédié à l’art, la mode et la publicité, la mode étant pour lui synonyme de technique et non d’industrie de la mode, de charge patrimoniale portée et insérée dans un contexte. Exigeant, rigoureux et soucieux d’esthétique, Mizo dessinera d’abord une sorte de plan pour la réalisation de ses projets avant de les soumettre à l’approbation de son équipe composée d’une trentaine de personnes, ceci afin d’avoir une maîtrise sur le déroulement du travail, sur la gestion du travail artistique mais aussi de tous les aspects logistiques liés à cette entreprise collective.

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Mizo, Futur Antérieur, mizoarts.com

Sa démarche photographique qui se veut, se revendique engagée est parfois empreinte de nostalgie à l’instar de sa série « Kan ya makan, hayek z’man », (il était une fois le haïk d’antan), qui met l’accent sur la disparition du haïk qui représente un pan entier de l’identité et des codes de la société algérienne. « Vous remarquerez que tous mes travaux représentent l’Algérianité » soulignera Mizo, et de continuer: « Je prends l’exemple de la série El-haïk qui dévoile des femmes drapées de ce voile blanc, j’ai pris el-haïk comme substitut pour représenter notre identité et j’ajoute des éléments de modernité pour dénoncer la perte d’une partie de cette identité ». Cette collection succède à « Les femmes de mon imaginaire » composée de trente-six œuvres de portraits de femmes en tenues traditionnelles à l’élégance simple et raffinée et dont les beaux visages et les mains fines s’illuminent de leurs magnifiques bijoux traditionnels. La femme algérienne très présente dans le travail de Mizo, incarnera la femme universelle à travers cette autre série de photographies réalisées en noir et blanc dans laquelle il exposera des visages de femmes âgées de diverses nationalités et aux physionomies différentes, mais dont les regards expriment tous une même émotion, un même lien les unissant.

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Mizo, Futur Antérieur, mizoarts.com

«Mis à part l’usage du kitch, à travers cette série, j’instaure un langage visuel. Cette série me dévoile, je suis un fervent admirateur des traditions mais je suis blasé de la sacralisation de celles-ci. J’estime que note société dérive vers tout ce qui est superflu. La pratique de la tradition est devenue hélas une manière de se montrer » dira-t-il à propos de cette autre exposition intitulée « Futur Antérieur ». « Un Con Scient » en est une autre encore composée d’une suite de portraits de jeunes hommes et femmes aux yeux bandés dont les clichés sont travaillés à la peinture noire pour amplifier la violence et le rejet que Mizo veut exprimer : « L’ignorance, l’inconscient, le chaos, la virtualité, tous ces malaises ressortent à travers des portraits à la beauté intrinsèque » précisera-t-il.

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Mizo, Identity, mizoarts.com

En adepte de la photo-peinture, Mizo allie la photographie d’art, la photographie de mode et la peinture pour un ensemble innovant, esthétique, beau : « Je suis d’abord photographe de formation, dira Mizo, et j’ai appris la peinture en autodidacte. La photo est ma profession. Je voulais allier les deux médiums. Utiliser de la peinture noire sur du noir et blanc, c’était un choix pas évident. J’ai longuement travaillé pour trouver la bonne formule. Même la photo, ce n’est pas des aplats et puis pas de vitre pour que le spectateur soit en contact direct avec la photo. L’expo est venue de constats sur notre société actuelle. Une société où plusieurs choses ne vont pas et où l’on trouve tout «normal». On est dans une génération de consommation, de violence, d’ignorance et puis des gens qui, pour beaucoup, rêvent de quitter le pays. Je parle aussi de l’envahissement du virtuel dans nos vies. On oublie les vrais moments, la famille, les choses simples… Il fallait rendre ce monde chaotique et noir de manière esthétique. Après, le plus important est l’interprétation du public. »

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Mizo, Un Con Scient, mizoarts.com

Si Mizo offre du beau, de l’esthétique, de la nostalgie au premier abord des séries et thématiques abordées, le contexte de leur émergence, et les messages transmis sont bien présents, trop provocateurs diront certains, trop sombres penseront d’autres, mais que l’on aime ses œuvres ou pas ne semble pas préoccuper l’artiste puisque son objectif est justement d’amener les gens à réagir, à avoir une réflexion nouvelle, différente sur eux-mêmes, sur leur environnement… et pour ce faire, il n’hésite pas à bousculer, dénoncer, déranger, induire un malaise, choquer même parfois. Mizo conscient de tout cela reste ouvert et réceptif à l’accueil que le public fait à son approche artistique, ainsi qu’aux réactions qu’elle ne manque pas de susciter, il tiendra néanmoins à préciser que : « L’expo est d’abord destinée au grand public, pas à l’élite. L’essentiel, ce sont les gens qui viennent après le vernissage, pas le petit monde artistique. L’œuvre n’est pas complète sans la multiplicité des interprétations. Il y a eu des réactions positives, mais aussi des gens qui ont estimé que j’assombrissais le tableau. Certains ont aussi trouvé que l’imagerie était proche de la publicité. C’est ce détournement des codes qui m’intéresse. Il faut prendre le temps, voir de près, puis de loin, pour lire ces images. Les gens ne sont pas habitués à voir ça dans les photos. Mais seulement dans la peinture. »

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Mizo, Lire entre les lignes, mizoarts.com

En artiste débordant de vitalité, de dynamisme et de créativité, Mizo aura déjà produit une quinzaine de collections exposées d’abord à Alger, il y tient beaucoup, puis exportées aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, au Canada ou encore en Espagne. Les projets ne manquent pas à l’ambitieux Mizo et plusieurs d’entre eux sont déjà en cours.

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Mizo, Futur Antérieur, mizoarts.com

Pour compléter ce petit aperçu sur le parcours de Mizo et sur sa conception esthétique, retour sur une interview réalisée en avril 2017 par Faten Hayed, du quotidien El Watan autour de son exposition « Métal-Physique » aux Ateliers Bouffée d’Art à Alger.

Mizo : la bonne inspiration !

Vous êtes un artiste proche de sa ville, en l’occurrence Alger. Votre parcours est marqué par votre cité, qui devient presque votre muse…

Je suis né et j’ai vécu à Alger, une ville qui me touche particulièrement. Je suis issu d’un quartier populaire, La Redoute, où j’ai découvert mes premières émotions. Photographe de formation et artiste plasticien autodidacte, j’aspire tout le temps à trouver des choses nouvelles dans ma ville, Alger. J’aime marcher dans ses rues, j’aime ses habitants et ses couleurs. Je suis très curieux de tout ce qui se dit, la manière dont on le dit. Je suis très attentif, observateur et curieux. Tout au long de mon parcours, j’ai eu la chance de faire plusieurs formations, tout en collaborant avec des médias. En 2007, alors que personne ne croyait à mon projet, j’ai ouvert mon propre studio de photos de mode et de publicité «Mizo Arts» au cœur d’Alger. C’était un grand challenge ! J’ai dû résister et suivre mon intuition. Il faut savoir qu’à cette époque, j’étais le seul à faire des photos de mode aux normes internationales. C’est-à-dire que le travail dépendait d’une équipe de professionnels pour la réalisation d’une œuvre ou une commande exigeante.

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Mizo, Un Con Scient, mizoarts.com

Qu’est-ce qui vous a le plus motivé, l’ouverture de votre studio «Mizo Arts» ?

Sans aucune prétention, je pense que quand on est sûr de ce que l’on produit, on peut se lancer aisément. Ce qui m’importe le plus, c’est de marquer la personne qui est en face de mon travail. Aujourd’hui, tout le monde peut faire un travail correct ; avec une pratique intense et des formations de bon niveau, on peut y arriver. Mais le plus important est de marquer les gens. Ce n’est pas le premier qui va écrire qui deviendra auteur !

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Mizo, Série 3ichk (Amour), mizoarts.com

Quelles collaborations ont marqué votre parcours professionnel ?

Il n’y a pas de moment précis. A mon avis, le plus important dans une carrière est de pouvoir profiter de chaque instant, de prendre du plaisir en exerçant son métier. C’est la création de l’image qui m’intéresse. Tous les travaux, tous les passages, toutes les images de ma carrière sont intéressants pour moi. Que la situation soit bonne ou mauvaise. D’ailleurs, ce sont les mauvais coups qui nous apprennent le plus sur nous-mêmes et sur les autres. Toutefois, le moment le plus crucial a été le jour où j’ai ouvert mon studio.

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Mizo, Huffpost

Vos photographies ont également valorisé le travail de nombreux stylistes et même de mannequins…

C’est un travail basé sur la complicité, on s’enrichit mutuellement pour un résultat final. La bonne recette d’une bonne photo est de s’entourer d’une bonne équipe composée d’un(e) bon(ne) maquilleur (se), coiffeur(se)… Mon équipe est très importante. Je gère toutes les étapes d’une séance photo, tout en consultant mon équipe, il y a un échange constructif qui se fait naturellement, dans un cadre professionnel. L’image est comme une balle, elle est jugée par son résultat final. C’est pour cette raison que je dis qu’il ne faut pas se fier à un travail fait, qui peut être interprété de différentes manières.

08-futur antérieurMizo, Futur Antérieur, mizoarts.com  

Quelles sont les grandes difficultés pour un artiste, à part le manque d’espaces d’exposition ?

Je pense être à ma quinzième exposition, entre expositions collectives et en solo. Le constat est le même : toutes les expositions que j’ai faites en solo dépendaient toujours de mes propres fonds. Un artiste doit circuler librement et échanger avec tout ce qui l’entoure. J’ai également exposé au Canada, aux Etats-Unis, en Angleterre, etc. Quand on est porté sur le détail, on veut le meilleur. Le fait de voyager et de voir ce qui se fait ailleurs me donne envie de mieux valoriser mon travail et de le mettre sur un autre niveau de création. Les moyens ne sont pas toujours disponibles, mais j’estime avoir la chance de pouvoir faire ce que j’aime, tout en voyageant.

Contrairement à beaucoup d’artistes, vous n’êtes pas  surreprésenté sur les réseaux sociaux ; une démarche personnelle ?

A part le fait d’utiliser certaines applications pour mon travail, j’avoue que je ne suis pas porté sur les réseaux sociaux. Je privilégie le contact direct, les rencontres et l’échange chaleureux. J’aime passer du temps avec mes parents et ma famille, c’est très important pour moi. Les réseaux sociaux sont un bon canal pour promouvoir son travail, mais je ne voue pas pour autant une addiction.

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Mizo, Safari Project, mizoarts.com

Vous revenez avec une nouvelle exposition, «Métal-Physique», dont le vernissage est prévu demain. Quel univers avez-vous exploré cette fois-ci ?

Phonétiquement, «Métal-Physique» se rapproche de métaphysique et de la superstition. Mon thème est donc la superstition et son  rapport avec l’Algérien, le Maghrébin, l’Africain… Il est étonnant aujourd’hui de constater que les gens instruits, religieux, riches ou pauvres… se réfèrent toujours à la superstition. Moi-même j’ai ce réflexe de réfléchir à deux fois face à une situation afin d’éviter une autre action, et ce, par superstition. Puis, je me ressaisis car je suis croyant. Mon regard ne condamne pas, il relate cette relation ancestrale qui nous rattrape jusqu’à aujourd’hui.

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Mizo, Safari Project, mizoarts.com

L’exposition est fractionnée en trois parties, elle se tiendra jusqu’au 10 février aux Ateliers Bouffée d’Art (Résidence Sahraoui, les Deux Bassins). La première partie tourne autour de la khamssa, objet emblématique de la superstition au Maghreb. Je l’ai déclinée sur des situations humoristiques et conceptuelles, qui seront représentées dans neuf œuvres différentes. J’ai pris beaucoup de plaisir à faire cette exposition qui se décline sur 9 œuvres, même si le stress m’a accompagné. Deux autres parties suivront le concept. D’autre part, la galeriste a organisé une rétrospective de mes œuvres réalisées lors d’anciennes expositions.

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Mizo, Lire entre les lignes, mizoarts.com

Sources et ressources

http://mizoarts.com

https://www.facebook.com/MizoArts/

http://www.founoune.com

Image 1: Mizo, Les femmes de mon imaginaire, vinyculture.com