Les convictions sont des ennemis de la vérité
plus dangereux que les mensonges.
Nietzsche

La seule manière de sortir de la violence consisterait à prendre conscience des mécanismes de répulsion, d’exclusion, de haine ou encore de mépris afin de les réduire à néant grâce à une éducation de l’enfant relayée par tous.
Françoise Héritier

Quand un enfant naît pendant la guerre, il la vit! Même à travers ses yeux d’enfant. Les images, les sons, tout est absorbé : la peur des adultes, leur arrestation, le réveil brutal par des soldats armés de mitraillettes faisant irruption en pleine nuit chez lui alors qu’il dormait profondément, la maison fouillée, parfois complètement retournée, la vaisselle cassée, et puis les faisceaux puissants, éblouissants de ces lampes torche balayant toute la maison, traquant le visage de chacun de ses habitants, y compris celui de l’enfant, c’est le couvre feu, des rafales de mitraillettes arrêtent instantanément le bruit de moteur d’une mobylette… l’effroi, la peur… la terreur des avions, ces tracts tombant des airs, voltigeant par milliers au-dessus de la ville, que l’enfant s’amuse à attraper au vol, un jeu consistant à en avoir le plus possible pour gagner, ignorant ce qui y est écrit, des avions redoutés, redoutables survolant la ville, prenant la direction des maquis ou de quelque bourgade, anéantissant tout sous une pluie de bombes meurtrières. Et même si l’enfant n’a pas vu ces bombes tomber à l’image d’une nuée de criquets dévastant des champs de blé, il le sent. Il pressent que ces avions sont des engins qui tuent. Napalm ou bombes, la mort est toujours au bout, et avec elle son lot de destruction, de désolation, de tristesse, d’impuissance. Les visages tristes, durs, fermés, impassibles. Tout cela, l’enfant le sait, le voit, le ressent, le devine alors même que les adultes essaient de le préserver, de le rassurer, mais alors et ces soldats aux bérets rouges, les parachutistes ou les paras, quelques lettres qui sonnent le glas, convoquent le malheur, ces chars d’assaut massifs, froids, silencieux, terrifiants faisant trembler la terre quand ils s’ébranlent. Comment peut-on croire à l’insouciance de cet enfant quand il sent cette peur latente, cette crispation quasi permanente chez ses parents, chez les adultes, quand il entend ces chuchotements prudents à la lueur du quinquet, quand il voit ses parents écouter la radio au volume inaudible à moins d’y coller l’oreille, des balles sifflant et claquant parfois dans la ville livrée aux seuls militaires la nuit, couvre feu oblige… tenus de rester calfeutrés chez soi avec ce mot d’ordre chut, et ce spectre de la peur, de cette menace qui rôde… ?

Je me suis peut-être un peu écartée de ce dont il est question dans cet article mais peut-on vraiment dissocier La question de l’atmosphère de terreur, de chaos qui règne partout, qui régit tout ? On a toujours tendance à penser que l’enfant oubliera ces traumatismes lointains vécus à son échelle d’enfant en raison de son très jeune âge, parce qu’il s’amuse, parce qu’il rêve, parce qu’il rit… Il n’en est rien. L’enfant a une grande résilience il est vrai, pourtant tout reste imprimé dans sa mémoire, tout. Et c’est avec ces multiples incompréhensions, ces petites fissures qu’il grandit, se structure, se construit…

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Le livre La Question

Lorsqu’Henri Alleg journaliste militant communiste se saisit de son sujet, on peut être certain qu’il ne laissera rien au hasard ! Tout est rigoureusement répertorié, documenté, recoupé, étayé, argumenté. En bref, il fait le tour de la question et à propos de question, il en est fortement question justement puisque son livre La Question (Minuit, 1958), traite de cette question qu’il a lui-même douloureusement expérimentée, la torture «un témoignage sobre ayant le ton neutre de l’Histoire » écrira François Mauriac. « Ils se comptaient pourtant par milliers, ceux qui ont eu à subir le supplice de l’électricité et de la baignoire pendant la guerre d’Algérie. Beaucoup y ont succombé et, pour d’autres, les tortures infligées ne restèrent pas sans effet. Les victimes qui n’avaient pas pleinement résisté demeurèrent marquées pour toujours, moralement atteintes, porteuses d’un sentiment de culpabilité.» Le cas de Djamila Boupacha dont il est question dans cet article est hélas loin d’être une exception.

Henri Alleg La Question

«La publication de La Question a été considérée au printemps 1958 comme une « participation à une entreprise de démoralisation de l’armée ayant pour objet de nuire à la Défense Nationale ». La saisie du livre La Question, en mars 1958, avait provoqué une vive campagne de protestations. Une adresse solennelle avait été envoyée au président de la République, René Coty, pour demander que «la lumière soit faite dans des conditions d’impartialité et de publicité absolue sur les faits rapportés par Henri Alleg» et aussi que «les pouvoirs publics au nom de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen condamnent sans équivoque l’usage de la torture». Cette déclaration portait les signatures de François Mauriac, Roger Martin du Gard, Jean-Paul Sartre. Au rang des signataires figurait aussi André Malraux. Aujourd’hui encore, La Question demeure une référence. C’est ainsi, qu’en 2007, aux Etats-Unis, lors des débats sur l’usage en Irak de ce qui était désigné comme «des interrogatoires musclés», en réalité de véritables tortures, l’Université du Nebraska a publié, en anglais, «La Question». Dans la préface, signée du professeur James D. Le Sueur, on lit « La Question est et demeure, aujourd’hui une question pour nous tous» »*

Le téléfilm Pour Djamila

En 2012, à l’occasion du cinquantenaire des accords d’Evian la chaîne de télévision France 3 a retracé l’histoire de Djamila Boupacha, militante algérienne torturée par les parachutistes de l’armée française pendant 33 jours avant d’être présentée à la justice. Agent de liaison de 22 ans, Djamila Boupacha une fois arrêtée avouera la pose d’une bombe pour le compte du FLN. Défendue par Me Gisèle Halimi, elle reviendra sur ses aveux. Au terme d’une enquête bâclée par le tribunal militaire d’Alger, l’avocate s’emploiera à renvoyer le procès, évitant la guillotine à Djamila, amnistiée en 1962, en application des accords d’Évian. La production du film Pour Djamila est de Laurence Bachman (une production Barjac Production), l’adaptation, scénario et dialogues sont de Caroline Huppert. Le téléfilm repose sur le livre de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir paru aux éditions Gallimard en 1962. Il raconte les démarches entreprises pour que cessent, dans cette Algérie française, la torture et les tribunaux militaires. C’est la question du viol des femmes par l’armée française qui sera évoquée dans cette page de l’histoire de France. Pour Djamila n’a pas été tourné en Algérie, mais, partiellement au Maroc. C’est l’actrice Hafsia Herzi qui prête ses traits à l’héroïne dans ce téléfilm tandis que Marina Hands interprète l’avocate Gisèle Halimi, qui a médiatisé l’affaire avec l’aide de Simone de Beauvoir.

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C’est une bien longue introduction à l’article de Mohamed Mediene ci-dessous, mais il m’est apparu nécessaire de la faire pour situer le contexte de ce combat de femmes et d’hommes tous portés par des hautes valeurs humaines de justice, de liberté, et de respect de la dignité humaine. Les photos des Belles Sources peuvent différer de celles de l’auteur du texte ci-dessous, que je tiens à remercier pour ce rappel historique, ce travail de mémoire, et le magnifique hommage rendu à toutes ces femmes pour leur combat acharné contre la barbarie humaine.

Combats de femmes – Djamila Boupacha, Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir, Simone Veil et quelques autres

Pour Simone Veil

On a beaucoup parlé […], le 1er juillet 2018, de la panthéonisation de Simone Veil. On a évoqué sa captivité dans le camp de Ravensbrück, son action auprès de Valéry Giscard d’Estaing et de Jacques Chirac pour l’égalité des droits, ceux des femmes en premier lieu, et sa ténacité à faire voter sa loi sur l’avortement (janvier 1975) malgré la forte opposition des députés de son camp. Tout cela est juste. Les femmes de ce pays vivent mieux leur corps depuis cette date et elles le doivent en grande partie à Simone Veil.

On n’a rien dit pourtant de son engagement avec Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi pour faire sortir des geôles des paras du Général Massu la jeune Djamila Boupacha promise à une mort clandestine (comme celle de Maurice Audin, arrêté par ces mêmes paras, et dont on n’a jamais retrouvé le corps).

Lorsqu’elle est horriblement violée en 1960, Djamila Boupacha a 22 ans. La détermination de Simone Veil, de Gisèle Halimi et de Simone de Beauvoir, alarmées par ce qu’elles apprennent de sources sûres, est totale. Une course contre la montre s’engage alors entre ces trois femmes et l’Institution militaire qui a les pleins pouvoirs à Alger. Djamila peut disparaitre sans laisser de traces à n’importe quel moment.

La force d’âme de ces trois femmes – la philosophe, l’avocate, la femme politique rescapée des camps de la mort (elle ne peut pas ne pas penser à sa propre histoire lorsqu’elle pense à la jeune suppliciée d’Alger) – aura raison de la déraison militaire. Elles réussissent à obtenir le transfert de Djamila dans une prison de la Métropole puis sa libération une année plus tard.

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Pablo Picasso – Portrait au fusain de Djamila Boupacha, décembre 1961

Une histoire de femme(s)

Djamila Boupacha a 22 ans quand elle est arrêtée en février 1960 par les paras du Général Massu. Elle est accusée d’avoir posé une bombe qui n’a jamais explosé. Mise au secret, elle subit quotidiennement d’atroces tortures (baignoire, gégène, coups, bouteille enfoncée dans le vagin …) pendant 33 jours dans les sinistres sous-sols du centre de tri d’El-Biar à Alger. Dans La question le journaliste Henri Alleg avait dressé en 1958 le répertoire précis des sévices que lui même avait subis avant de s’évader de la prison où il était détenu.

Gisèle Halimi, prévenue par ses proches de la détention extra judiciaire de la militante indépendantiste se rend à Alger. Elle parvient difficilement à la voir mais les autorités la contraignent à repartir en France. A Paris, avec l’appui de Simone de Beauvoir, un Comité de soutien à Djamila est constitué présidé par la compagne de Sartre. A la suite des révélations contenues dans l’article que Simone de Beauvoir publie dans Le Monde en juin 1960, un mouvement de protestation s’enclenche mené par des intellectuels français – de Jean Paul Sartre à François Mauriac, de Maurice Jeanson au Cardinal d’Alger, Monseigneur Duval. Cette mobilisation, outre qu’elle pose sur la place publique la question de la torture, permet de braquer les projecteurs sur le cas de Djamila, la protégeant ainsi du risque de « disparaitre » comme le fut Maurice Audin en 1958. On sait aujourd’hui qu’il a été étranglé par ses tortionnaires.

Françoise Giroud dans l’Express met la pression sur les autorités en informant ses lecteurs de la réalité des faits commis en Algérie. En même temps Simone Veil, rescapée de Ravensbrück, qui est à l’époque chargée des affaires pénitentiaires au ministère de la justice intervient auprès de son ministre de tutelle, Edmond Michelet, ancien Résistant. Bousculé par une partie de l’opinion publique, il consent à ce que Djamila Boupacha soit transférée dans une prison de la Métropole. Poussé par sa hiérarchie, le tribunal militaire d’Alger se dessaisit du dossier et le renvoie à Paris. Simone Veil, qui a connu la violence des camps nazis, parachève de la sorte l’action du Comité en mettant Djamila hors de portée des militaires de Massu. La jeune détenue est transférée d’abord à la prison de Fresnes en juillet 1960, puis dans celles de Pau et de Caen. Djamila est graciée, sans avoir été jugée ni condamnée, par le Général de Gaulle à la veille du cessez-le-feu, le 19 mars 1962. Elle est libérée le 21 avril de la même année et bénéficie d’une ordonnance de non lieu le 7 mai.

Au bruit médiatique produit par ces femmes tenaces il faut ajouter un soutien de poids, celui de Picasso, qui réalise le portrait de Djamila pour la couverture du livre de Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi publié en janvier 1962. Un autre peintre, Roberto Matta, exécute dans la même période plusieurs tableaux autour de la guerre d’Algérie. L’un d’eux, Le supplice de Djamila, une œuvre en noir et blanc comme Guernica, rend hommage à travers la jeune femme, à toutes les victimes de la barbarie humaine – celle d’hier et celle de maintenant.

En 1982 le peintre M’hamed Issiakhem représente le Cardinal Duval dans une œuvre conservée aujourd’hui au musée des Beaux-Arts d’Alger.

« Alors comme je faisais un livre sur Alger, je l’ai ouvert sur une dédicace aux deux: « A la mémoire de Cheikh M’Hamed El Anka et de son Eminence le Cardinal Duval. Aux deux cardinaux d’Alger. A chacun sa foi, à chacun ses fidèles, un amour partagé : Alger » Mhamed Issiakhem

Roberto Matta - Le supplice de Djamila 1962

Roberto Matta, Le supplice de Djamila

Quatre visages

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Djamila Boupacha, née en 1938, à la prison de Pau. Photo prise par Gisèle Halimi, 1960

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Simone de Beauvoir, née en 1908 – Présidente du comité de soutien à Djamila

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Gisèle Halimi née en 1927

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Simone Veil née en 1927

In memoriam

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Juin 1957 disparition à Alger de Maurice Audin – Assistant de mathématiques à la faculté d’Alger et membre du parti communiste algérien

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Henri Alleg en 1958. Journaliste à Alger Républicain, il est le dernier à avoir vu Maurice Audin vivant

Trois portraits de femmes
Le commencement

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Gisèle Halimi

Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir

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Simone Veil

Le Comité Pour Djamila présidé par Simone de Beauvoir

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Germaine Tillion, ancienne résistante et déportée à Ravensbrück.

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Françoise Giroud

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Dominique Desanti

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Lucie Faure

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Anise Postel-Vinay, ancienne résistante et déportée à Ravensbrück

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Hélène Parmelin

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Marguerite Duras

Genevieve De Gaulle

Geneviève de Gaulle

Marie-José Chombart de Lauwe

Marie-José Chombart de Lauwe

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Elsa Triolet

Michèle Audin

Michèle Audin, CNRS

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Françoise Mallet-Joris

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Francoise Sagan en 1960

Sources et ressources

http://mediene.over-blog.com/2015/12/combats-de-femmes-djamila-boupacha-gisele-halimi-simone-de-beauvoir-simone-veil-et-les-autres.html

Roland Rappaport (Avocat) https://www.lemonde.fr/livres/article/2013/07/24/la-question-histoire-d-un-manuscrit_3452592_3260.html

https://www.lepoint.fr/chroniqueurs-du-point/emmanuel-berretta/guerre-d-algerie-france-3-rouvre-les-plaies-06-03-2012-1438377_52.php