Deux auteurs découverts en même temps lors d’une exposition « Aller à l’essentiel » il y a longtemps de cela. J’en ai gardé l’ouvrage qui m’avait été offert, que j’ai redécouvert avec plaisir, pris le temps de saisir… et dont est extrait le texte ci-dessous et quelques-unes des œuvres qui y sont, toutes les œuvres présentées dans cet article ne provenant pas de cet ouvrage. Chen Jiang Hong né en République Populaire de Chine en 1968, élève des Beaux-Arts de Pékin 1984-1987 est artiste peintre plasticien, auteur et illustrateur ; il vit et travaille à Paris depuis 1987. Le texte « Aller à l’essentiel » qui accompagne les œuvres de l’artiste plasticien Chen est de Joseph Adande Professeur d’histoire de l’art à l’université du Bénin. Aller à l’essentiel est un ouvrage qui invite à l’ouverture, à la réflexion, la méditation, et se présente comme un tout indissociable sublime de sa lumière, de son altérité qui est amour, en plus de sa puissante résonnance, de la profondeur de sa sagesse, de son caractère universel au parfum d’éternité. La conception et la réalisation de l’ouvrage dont est tiré ce texte sont de Philippe Rimbaud et Florence Mathieu, le conseil graphique des Editions du Valhermeil.

Lotus@mutualart.com

Chen Jiang Hong, Lotus, mutualart

Aller à l’essentiel

Peindre… Le geste étale sur une surface la couleur, entendez la différence. Il dit et révèle ce que les seuls mots ne savent pas articuler. Il suscite des questionnements. Il contraint à plonger, à partir des sensations visuelles jusqu’au tréfonds de l’âme pour remuer, émouvoir… C’est bien là le but de la peinture. Pour y arriver, les multitudes de techniques et de voies possibles, deux grandes ont toujours eu la préférence des créateurs, ces hommes du non lieu, de partout, on les a nommées « réalisme » et « abstraction » : il faut bien des mots pour identifier, classer, de façon inadéquate, on le sait, ce qui est souvent au-delà du réel. Car il ne s’agit pas toujours au départ de comprendre- dans la fidèle logique du cartésianisme assurément impuissante devant le mystère et la vérité essentielle des choses depuis près de quatre siècles -mais bien plus de sentir, de connaître, autrement dit, de revenir au point de départ, à la source. Et ce point de départ qui est souvent aussi l’ultime point d’arrivée.

Chen sans titre huile sur toile 120x120 livre

Chen Jiang Hong, Sans titre, Huile sur toile 120×120, Aller à l’essentiel

La peinture de Chen Jiang Hong, plasticien contemporain chinois vivant aujourd’hui à Paris, nous y ramène puissamment et simplement. Sa peinture est bien celle de l’essentiel : ligne courbe qui court sur une surface pour délimiter et affirmer, contraction d’une masse de couleur sombre qui soudain implose et révèle les nuances et les mille halos de l’éloignement du centre, diffusion qui crée des zones plus claires, parfois immaculées, mouvement nerveux de lignes d’épaisseurs inégales comme les roches d’une nature en décomposition, nuage apocalyptique, forme de champignon imaginaire ou d’homme exécutant une âsana, que sais-je ? Dégradés en escalier ou juxtaposés, qui disent la joie du mouvement créateur des formes, que seuls l’imaginaire et la sensibilité peuvent nommer, tout en préservant leur mystère et leur entièreté maintenant et demain…

Chen sans titre huile sur toile 180x180cm@livre

Chen Jiang Hong, Sans titre, Huile sur toile 180×180, Aller à l’essentiel

Fleurs, animaux et êtres symboliques de toute nature, de toute croyance, proches des fantasmes et de l’imaginaire, scellés dans les contes et légendes de héros ou de personnes célèbres, paysages décomposés en tryptiques, immenses aplats de couleur rouge comme le sang qui donne naissance à un lac de couleur sombre d’où coulent des rivières…On me pardonnera, j’en suis certain, d’avoir osé me projeter dans ses formes ; elles proviennent d’un autre lieu et ont vocation, comme toute œuvre d’art, à l’universel. Ne sont-elles pas elles aussi des projections d’un imaginaire autre ? Leur séduction en est justement d’autant plus grande qu’elles savent subjuguer le non initié, le spectateur innocent qui s’aventure à la découverte des profondeurs d’un autre art, d’une autre expression, d’une autre civilisation.

Chen sans titre Dessin 20x22 cm

Chen Jiang Hong, Sans titre, Dessin 20×22, Aller à l’essentiel

Racines

Diserte et silencieuse à la fois, ce sont là les deux qualités apparemment opposées de cette peinture. L’art de Chen a la force de ses racines. Celles de ce peuple dont l’image d’Epinal ne retient que le visage, comme reflet de l’âme. Celui-ci pourtant ne trahit guère ce qui l’habite, même lorsque, sous sa grande sérénité grondent parfois des houles dont l’explosion est toujours redoutée et surprenante. Cet art nous vient de très loin, de ce pays où fut inventée la poudre des canons. D’autres intelligences l’ont rapidement transformée en moyen d’attaque, de propulsion de projectiles meurtriers, semeurs de terreur et de désolation. La fête est bien loin. Chen nous arrive de ce pays qui a su tirer d’une écriture cursive et calligraphique en forme de gratte-ciel retenus miraculeusement dans l’éther, le dessin et la peinture.

Chen Sans titre huile sur toile 180x180 @mon livre

Chen Jiang Hong, Sans titre, Huile sur toile 180×180, Aller à l’essentiel

L’écriture tout comme le dessin, nous le savons bien, sont impossibles sans l’encre ; la plus forte reste la noire ; elle donne une réalité, un corps au contraste. Elle a toujours su créer depuis la nuit des temps, la différence visuelle la plus contrastée, la plus forte et par conséquent la plus essentielle. Depuis si longtemps… Des monarques et des hommes de culture des siècles antérieurs au christianisme se profilent derrière ces taches qu’il nous est donné de voir. Ils l’habitent comme pour lui donner une force que l’on ne sait posséder et exprimer que conscient de ses origines. Car de l’Afrique où je vis et d’où je porte mon regard sur ces œuvres de l’esprit, la sagesse des anciens veut que l’on sache au moins d’où l’on vient, si l’on ne sait pas où l’on va ; l’homme en principe est un vecteur orienté. Et ce peintre sait, lui, d’où il vient et où il nous entraine : vers les horizons de l’illimité et de l’indicible, du sans nom qui révèle à l’être profond l’essentiel en le captivant.

chenjiang-hong-Lotus@zenurbaine.blogspot.com

Chen Jiang Hong, Lotus, mutualart

Pour cela, il nous oblige à sortir de nos gongs, des repères sûrs de nos civilisations et de nos cultures pour nous laisser désarçonner par ce que nous devons intégrer d’une autre façon. La tache de couleur noire a, depuis très longtemps aussi, été utile pour révéler les profondeurs de l’âme humaine ; l’histoire nous la fait retrouver dans de nombreuses autres cultures où on y a voulu lire le futur, l’inconnu. Les dieux et les esprits y trouvent donc aussi un abri sûr ; ils se protègent contre la curiosité souvent malsaine des hommes, et leur bavardage intempestif, signe de leur incapacité à garder un secret. Dans le noir, c’est-à-dire derrière le voile, au-dessus donc des ancêtres et des héros fondateurs où avec eux se tapissent ces dieux dont certains ont notre visage et empruntent nos voix et nos symboles. Ils ressuscitent parfois dans l’intimité de nos rêves, au cœur de nos nuits, révélateurs complices et médiateurs souvent.

Chen sans titre Encre sur toile 200x200

Chen Jiang Hong, Sans titre, Encre sur toile 200×200, Aller à l’essentiel

Joyeuse plongée dans le vide

La peinture au noir essentiel de Chen a obligé la plupart de mes compatriotes à qui j’ai montré ses créations à une plongée dans le grand vide, celui-là même qui précède l’accès à la connaissance parce qu’il ouvre les pores de l’esprit et le rend disponible à la découverte. Il inquiète, trahit l’aveu d’une impuissance des connaissances anciennes à tracer le chemin d’accès, la voie. Il contraint au renouvellement. Ce n’est peut-être pas chose nouvelle si j’en crois les sources qui ont nourri l’auteur et auxquelles il s’abreuve en permanence. La technique ici n’est qu’un prétexte. Certes, un bavardage s’étale parfois sur certaines des toiles au gré du noir et de ses nombreuses nuances qui donnent naissance subitement à des images auxquelles chacun peut donner le nom qui lui plaît. Cette loquacité picturale préserve et s’entoure à vrai dire d’un grand silence : il s’agit bien d’un dévoilement qui occulte. Il faut en percer le secret pour trouver la perle et la garder.

Sans titre Pinterest

Chen Jiang Hong, Sans titre, Aller à l’essentiel

Et il ne suffit pas toujours de se projeter dans ces aplats, cristallisations de corps noirs déchirés ou illuminés par un point de couleur opposée ou nimbés d’un halo qui met en valeur, pour en saisir tout le sens ou toute la portée. Nous sommes bien dans une forêt mystérieuse. Comme dans une cérémonie d’initiation. Celles de chez nous exécutées pour la plupart au cœur de la nuit- minuit, l’heure des esprits- imposent toujours le silence, déchiré de temps à autre par un bruit, un son aigu dans un espace où la torsion inhabituelle du corps lui-même meuble discrètement la pénombre avec laquelle elle se confond. Ce silence, l’initiation sait l’obtenir : elle apprend à l’apprécier parce qu’elle permet la vraie parole. Elle sait aussi en montrer la force de nombreuses façons, par la surprise, l’émotion violente voire la terreur. Silence célébré par tous ceux qui ont une âme poétesse et par ceux qui savent recueillir « le parfum des saintes solitudes ».

Chen

Chen Jiang Hong, Collage 60×60, Aller à l’essentiel

La peinture de Chen parle et dit la joie qui émane d’un tel silence dans ces mouvements sobres où l’essentiel peut se réduire à la ligne, limite entre deux mondes créés par celui qui regarde- à créer et interpréter librement. Elle le fait aussi dans ses explosions expansives, créatrices à l’envi de paysages, d’éléments de la nature ou de formes évocatrices d’une apocalypse évitée de justesse, d’un chaos qui a su retrouver le chemin de l’évolution sous la forme d’un des produits les plus évolués de la nature, la fleur ou l’être humain. Interprétation certes, mais peut-on s’en priver lorsqu’on est confronté, à l’invisible comme ici, dans un rêve, au cœur de la nuit et dans le tâtonnement ?

Dans ces chefs-d’œuvre, rien n’a probablement été prévu pour terroriser, mais tout l’est pour surprendre, faire oublier les chemins anciens et conduire par l’étrange à la confrontation tranquille avec soi-même. Le hasard n’a pas conduit Chen à préférer l’abstraction aux autres possibilités qu’il maîtrise tout aussi bien, comme en témoignent les illustrations déjà célèbres dont il nourrit l’imaginaire des petits et des grands. Par l’abstraction il dit et laisse dire.

Mutualart.com

Chen Jiang Hong, Mutual Art

Restaurer

La peinture à l’encre noire, de ce noir que j’ai dénommé « noir essentiel » constitue la grande partie de ce que j’ai aimé des œuvres de Chen. Elle est à vrai dire une œuvre de restauration : elle accomplit et rappelle que le premier contraste est bien celui de ces deux tons, le noir et le blanc que toutes cultures de la planète ont su dénommer. Il n’en est pas de même des autres couleurs dont certaines sont d’apparition et de production récentes. Revenir à ce contraste de base c’est savoir, comme on le dit souvent en Afrique, tisser la nouvelle corde sur la vieille. Comme pour se remémorer… si au départ, comme l’enseignent bien des traditions, la lumière était présente, elle ne sait se révéler que par le contraste, qui fait apparaitre les formes, découpe les ombres, suggère les différences. L’homme, dont l’imagination et l’intelligence n’ont jamais cessé d’ajouter du sens au sens, n’a jamais voulu neutre cette perception des couleurs fondamentales ; d’aucuns prennent le noir par exemple pour ce qu’elle n’est pas, le signe d’une malédiction et d’une tare symbolisée par une tache que l’on ne sait pas effacer, tant elle imbibe les cellules et pense-t-on les structures psychiques…

 

20190209_084828 (2)

Chen Jiang Hong, Sans titre, Huile sur toile 180×180, Aller à l’essentiel

L’étaler sur une surface, c’est naturellement étaler la noirceur, sa noirceur. Très vite, l’homme a donné à Dieu la couleur inverse ; il était mieux qu’il fut, dans les cultures occidentales par exemple, de couleur blanche. Les cultures africaines le pensent inaccessible ; elles ne lui en ont pas donné. Le mythe de Cham interprété dans un sens péjoratif est là pour nous rappeler que la couleur noire, produite par la présence de la mélanine sous les peaux pour protéger du soleil, a été perçue comme le signe de la diabolisation. La science, l’imaginaire et l’idéologie n’ont pas été, ici non plus, complices. Il est heureux que les africains à leur tour n’aient pas fabriqué de diable blanc même si Birago Diop, proche des poètes de la négritude, dans une farouche volonté de renverser les tendances et de donner à la couleur noire une puissance qu’elle n’a jamais perdue, a fait basculer le pendule à l’autre extrême. Dans sa ferveur poétique, il nous apprend que « […] Le Blanc est une couleur de tous les jours… »

Pourtant à l’évidence, le noir ne peut se voir vraiment que révélé par le blanc tout comme ce dernier ne peut être puissamment mis en valeur que par le noir. Relation d’interdépendance, de solidarité ou de complémentarité entre deux couleurs fondamentales ou deux non-couleurs dont la juxtaposition a toujours créé des chefs-d’œuvre immortels justement par la force des contrastes. Noir essentiel, blanc quintessentiel…

20190209_084330 (2)

Chen Jiang Hong, Sans titre, Encre sur toile 180×180, Aller à l’essentiel

La couleur noire chez les africains est d’abord celle des calcinations. Elles soignent les différents corps, lorsque les scarifications permettent au sang d’en absorber la substance médicamenteuse. De ce noir, l’homme se sert pour chasser le noir des âmes et tout ce qui relève, d’une façon ou d’une autre, des ténèbres. Ce noir peut lever les handicaps les plus puissants, redonner force et vigueur pense-t-on. Il devient du coup le truchement de la plupart des forces de guérison et, partant, d’un bien essentiel qu’aucun or n’achète sur aucune place de marché du monde. Ce noir porte donc en lui la capacité de se transmuer en blanc, renouvelant la force de l’expérimentation encapsulée dans le dicton qui veut que de la noire marmite sorte la pâte blanche. Les alchimistes, pères de la chimie moderne n’affirmaient-ils pas un peu la même chose lorsqu’ils disaient qu’il existait une œuvre au noir d’où procédait une autre en blanc ?

20190209_084406 (2)

Chen Jiang Hong, Sans titre, Collage 60×60, Aller à l’essentiel

Il s’agit donc à vrai dire de deux couleurs jumelles : l’une cache toujours l’autre, qu’elle peut devenir. De ce noir ou des couleurs foncées qui lui sont proches, s’habillent les hommes du désert, vaste étendue de sable où la réverbération solaire fait penser à celle des surface enneigées. Aussi curieux que cela puisse paraître, lorsque le soleil de midi se reflète sur leur parure, il émet des reflets blancs difficiles à supporter. La rencontre avec les autres donnera aux couleurs sombres un sens de tristesse qu’elles n’avaient jamais eu auparavant en Afrique. Elles sont devenues alors le signe du deuil et de la crainte de la mort, considérés autrefois dans les cultures d’ici et d’ailleurs, probablement comme un passage vers l’au-delà qui interpénètre l’ici et qui a fait écrire au même Birago Diop : « Ecoute plus souvent les choses que les êtres / La voix du feu s’entend / Entends la voix de l’eau / Ecoute dans le vent le buisson en sanglots. / C’est le souffle des ancêtres /… Les morts ne sont pas morts / Ils sont dans le souffle qui passe… » Ce passage vers le ciel était signifié par le blanc inséparable et révélateur des corps noirs.

20190209_084313 (2)

Chen Jiang Hong, Sans titre, Huile sur toile 180×180, Aller à l’essentiel

La fin des servitudes

Noir sur blanc. Blanc infiltrant le noir. Signe évident du métissage et du mélange des couleurs dont le monde de demain sera fait. Grâce à une technique peut-être millénaire, que Chen met en œuvre, l’espace se libère, ramassant parfois une sorte de gerbe concentrée la masse de couleur, reliée comme par nécessité à une autre par un fil. La rupture et le lien sont ici concomitants. Ils s’appellent tout en établissant entre eux la distance nécessaire à l’appréciation réciproque. Voir. Se voir. S’apercevoir qu’on ne s’est jamais vraiment regardé comme une couleur qui s’extériorise.

Voir et vivre de sa différence. L’apprécier pour ce qu’elle peut créer d’ombre et de lumière, l’une n’allant jamais sans l’autre. En nous y invitant à travers une peinture apparemment simple mais combien mystérieuse. Chen nous ramène à l’unique synthèse des deux tons fondamentaux, le blanc et le noir. On ne devrait plus jamais être pareil après avoir plongé son regard dans ses taches qui nous interpellent et nous bouleversent profondément ou qui nous font rire de joie.

20190226_135329 (2)